ET VUE 1) ENSEMBLE
La série <l œuvres qui vienl d'être passée en revue et commentée se répartit sur cinquante années, de \H2'-\ h 1875, Ces cinquante années occupenl exactemenl le milieu du xixe siècle, à égale distance du wnic. qui vil naîtrele peintre, el du xxe, où sa gloire rayonne parmi nous. La figure de Gorot, unique dans son genre, appartient à la l'ois à deux mondes différents el personnifie deux tendances d art en apparence contradictoires, partanl inconciliables. Formé à L'école du paysage historique, il esl demeuré, pendanl une longue période, un des représentants les plus avérés de ses pratiques conventionnelles. Jamais il ne renia ce (l('l)iil dans les sentiers de la tradition. I n jour vint seulement où il se mit à y marcher avec plus de liberté que ses confrères. Grâce à celle indépendance d'allures, \\ trouvait moyen de rester fidèle à une esthétique en train de se démoder peu à peu autour de lui. <m le voyait emprunter tour à tour à I académisme <>u au romantisme leurs sujets
i02 COROT.
favoris el en faire la substance de la poétique nouvelle improvisée par sa sensibilité avec une technique personnelle et neuve. Loth ou Macbeth, Qrphée ou saint Sébasv tien servaient, l'un après l'autre, de thème à sa fantaisie. A l'heure où Courbet proférait, au nom du réalisme, de puérils anathèmes contre les créatures sorties de l'imagination des poètes et bannissait à la fois « petits anges » et« petits amours » du domaine pictural, ces douces fictions trouvaient asile dans les paysages de ce classique impénitent, habile à concilier le rêve et la réalité. Le monde où il invitait à évoluer les enfantsdes nymphes et les messagers du bon Dieu n'empruntait à la nature que ses grandes lignes d'ensemble; mais cette synthèse., loin d'atténuer la ressemblance, en accusait les traits- L'intensité de l'effet résultait du sacrifice volontaire des détails. Mais, dans cette opération, le libre arbitre était contenu étroitement par le respect des formes naturelles et des valeurs résultant des lois immuables de la lumière. La forme et les valeurs, ce double fondement de son art, dont il prêchait l'importance à ses élèves, l'artiste en continuait sans cessé l'étude, durant toute la belle saison, avec une conscience qui ne faiblissait jamais. Sur nature, point d'artifices de style : la vérité toute nue s'imposait à son pinceau éternellement ingénu. Cependant, avec le temps, sa manière changeait progressivement. L'analyse un peu timide du début faisait place à une vue plus ample des choses et à une traduction conséquemmènl plus libre. Quelques
touches, posées avec justesse el décision sur des frottis
légers et vaporeux, résumaient avec autorité un motif. La main faisait preuve «l'une souplesse et (l'une dextérité rares, fruits du long' exercice. Et puis, la peinture du paysage avait subi, dans ses fins, depuis l'invention delà photographie, une évolution dont il importe de tenir compte. Le paysagiste se trouvait désormais supplanté, comme le portraitiste l'était de son côté, dans la partie purement documentaire de son rôle. 11 ne lui appartenait plus sans réserve de fixer l'aspect d'un lieu ou le souvenir d'un site quelconque. Pour échapper à la concurrence de l'objectif rival, il fallait donc aller plus loin que lui dans l'interprétation de la création inanimée, et s'attaquer à la subtilité des caprices atmosphériques. L'image ne suffisait plus, sans celte chose plus intime qui s'appelle « l'impression ». D'où une transformation des moyens d'expression et la substitution d'une synthèse rapide à la lente analyse des objets à reproduire. Corot s'était peut-être laissé- devancer dans cette voie par un plus jeune émule. Sa rencontre avec Daubigny et sa liaison avec ce fougueux amant de la nature, à l'heure où celui-ci élargissait sa technique dans ce sens, orienta son talent, déjà en pleine maturité, vers des horizons nouveaux. Les deux amis, emportés par un commun élan, voguaient vers leurs destinées suprêmes et, chacun à sa façon, s'acharnaient à décrire les plus délicates sensations lumineuses. Le vieux disciple de Bertin et d'Alignv ouvrait, de concert avec son cadet moins inféodé aux traditions classiques, la voie où une phalange appartenant aux générations nouvelles s'apprêtait à s'en-
gager résolument sur leurs traces. Ils fondaient «-n réalité l'impressionnisme \ dont il faul saluer en eux les vrais et féconds pionniers. C'esl avec raison que les chefs de l'école qui a poussé si loin depuis l'étude des jeux atmosphériques se soul réclamés de Corot connut' de leur initiateur et de leur maître.
Cependant* à l'encontre de Dàubigny, qui s'enflamma d'enthousiasme pour les productions de ces novateurs, cel aîné, plus réseryé, se refusait à reconnaître sa lignée en ces enfants terribles, dont les audaces ne laissaient pas de le troubler. S'il collabora en somme à une révolution artistique, ce lut sans le savoir et à son corps défendant! A l'apogée dé sa carrière, il restait l'homme de ses débuts, fidèle au même idéal et incapable de rompre avec son passé. Aligny dëmeurail pour lui le dieu, a qui il avait voué un ciilte reconnaissant du joui- où, à Home, celui-ci lui avait appris ,;i serrer un»' forme h' crayon à la main. En général, les grands créateurs ne brillent guère par l'esprit critique: celui-là n'échappait pas à la règle. Sa peinture seule l'intéressait; non celle d'àutrui. Nulle. considération professionnelle ne l'écartail d'un confrère, si médiocre fût-il, du moment qu'il rencontrait eu ce confrère un bon enfant et un aimable camarade. Pendant ses trois années d'apprentissage en Italie, sa bonhoniie lui avait conquis autant d'amis qu'il avait renCoutré de jeunes gens attelés à la même besogne que lui. Rentré en France, il resta fidèle aux liens contractés sur la terre étrangère. On se réunissait le soir, chez l'un ou (liez l'autre. On eau-
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i Musée du Lou\ re. \
sait des folies d'antan; on en faisait de nouvelles. La bourse n'était pas trop garnie et, tant que vécut le papa de ce grand enfant, incapable, hélas ! de subvenir à ses besoins en dépit d'un labeur acharné, faute d'avoir trouvé le secret de plaire au public, ce fui 1»' négociant, plein de mépris au fond pour les amusements <!<■ son ^rand'gars. qui en garda jalousement les cordons, dette tutelle un peu humiliante dura environ vingt-cinq ans. la moitié tout juste de sa carrière. L'orgueil de l'artiste subissait parfois de dures épreuves. Les commerçants intéressés qui lui avaient donné le jour n'admettaient point que, dans le domaine des arts, le mérite fût souvent en désacord avec le résultat matériel des efforts accomplis. Ils le lui faisaient comprendre, en prônant parfois à son détriment un rival plus goûté, bien que de moindre valeur. Son amourpropre souffrait de ces piqûres; mais il y répondait sur un ton de plaisanterie, qui dissimulait son dépit. Sa mère, qui manifestait pour la toilette une considération assez. excusable delà part d'une modiste en vogue, lui reprochait avec amertume le peu de soin qu'il prenait de sa personne. 11 arrivait, paraît-il, à celle dame de s'écrier : a Mon Dieu, faut-il qu'une femme comme moi ait mis au monde un ourson pareil ! » L Ourson répliquait alors, avec une malice ingénument prophétique : « Ksl-il possible de traiter ainsi un des plus grands personnages que la terre ail portés ? » Et, à cinquante ans passés, il se jetait dans les bras de celle maman, qu'il aimait tendrement, pour l'étreindre comme un petit enfant. Ne s étant pas décidé à
rompre avec le célibat, il coîiservail sa place au foyer familial el s'asseyail plusieurs luis par semaine h la table de ses parents, pour faire ensuite, avec une parfaite bonne grâce, le « piquet » cher au vieux ménage. Lorsqu'en 1851, la modiste de la rue du Bac, que son fils nommait toujours, avec une nuance d'orgueil, « la belle femme»», eut rejoint au cimetière son époux décédé quatre ans avant elle, un profond chagrin accabla ce fils si affectueux. Le succès. qui conduisait sur ces entrefaites les premiers acheteurs vers son atelier, arrivait trop tard. A l'un de ces clients tant désirés, il disait un jour : « Quel dommage que je ne vous aie pas connu plus tôt! Nous m'auriez révélé à niiii] père et à ma mère. »
A ce tournant de sa carrière, privé de la compagnie longtemps prolongée de son père et de sa mère, il avait perdu pas mal de ses vieux amis. Mais, dans l'orbite de son astre gravitait désormais une pléiade de jeunes satellites. Ces adeptes de son art . appartenant à une génération postérieure il l,i sienne. I attiraient à leur suite dans une société nouvelle. Les Français, les Leleux, les Lavieilleet d'autres, qui, comme Daubigny, avaient tous une vingtaine d aimées de moins que cet aîné dont la fraîcheur d'âme faisait oublier l'âge réel, fous ces élèves spontanés d'un maître bénévole rencontraient en lui un camarade prêt à sacrifie]' ses droits à leur déférence. Cette adoption par la jeunesse reculait pour lui 1 heure de la vieillesse. Lorsqu'elle vint, ni son âme, ni sun talent n'en accusèrent le poids. En 1X7."), quand son heure fui arrivée de payer