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descendent de montagnes de carton où rugissent des fauves empaillés. C'était le paysage historique. La France s’y illustra particulièrement au commencement du XIX® siècle, alors que les paysagistes se refusaient à regarder la nature. La nature n'était alors qu’un fond de collines, qu'un duo d'arbres, qu’un ruisseau immobile, accessoires à une scène de l’histoire biblique ou de l’histoire romaine. La manière avait été tout de suite admise et encouragée. Le gouvernement d'alors consacrait ces horreurs artistiques par un décret national. Il était décidé que l'artiste qui saurait le mieux bâtir un temple sur un rocher serait récompensé par un droit de séjour à l’école de Rome. L'académicien qui fit paraître alors la fameuse brochure sous ce titre : Revue critique des productions de peinture, sculpture, gravure, exposées au Salon de 1824, par M*** — cet académicien-là a exprimé à souhait la haine du réel et l'amour du faux qui furent les caractéristiques des paysagistes historiques : (Que deviendrait l’art du paysagiste, s'écrie-t-il, si, toujours trop timide, il n'osait s'élancer dans le domaine de l’histoire ? Quelle serait la poésie ou bien les hautes inspirations qu pourraient l'enflammer et le soutenir dans son exécution ? Toujours des arbres, des arbrisseaux, de l'air, de l’espace et des plans ! Que m'importent toutes ces choses, si, toujours froid,
PAR GUSTAVE GEFFROY
il ne fait refléter sur ces objets quelques sentiments de la nature vivante et animée, s’il ne leur prête tour à tour la tristesse ou la sérénité, la violence ou le calme ? » La peinture fut en rapport avec cette littérature. Tous les guerriers d'Homère et tous les bergers de Virgile, tous les peplums, tous les cothurnes, tous les casques de pompiers, apparurent devant les colonnades et dans les fausses verdures. Les animaux mythologiques vinrent boire aux sources.
Les plus coupables de ces fabricants d’histoire et de ces falsificateurs de nature furent Bertin, Valenciennes, Michallon, Bidauld, Watelet, puis Aligny, Flandrin, Desgoffes. C'est contre eux, c'est contre leur enseignement, que se révoltèrent Constable, Bonington, Rousseau, Huet, Dupré, Corot, Diaz, Millet, Daubigny Michel, Courbet, tous ceux enfin qui entreprirent de réhabiliter ce que l’académicien de 1824 avait proscrit : les arbres, les arbrisseaux, l'air, l'espace, les plans.
Le jeune Corot passe deux hivers dans cet étrange milieu artistique. Il lui en resta peu de chose, mais quelque chose tout de même, une tendance vers les thèmes classiques, un arrangement de composition fait de mythologie et de nature. Heureusement, comme le Poussin, il sauve cela par l'observation du vrai, par le souffle de la vie, et même il arrive à
l'’affranchissement complet. Il résume très bien sa carrière par cet extrait d’une lettre adressée à un .biographe : « J'ai été au collège de Rouen jusqu’à dix-huit ans. De là, j'ai passé huit ans dans le commerce. Ne pouvant plus y tenir, je me suis fait peintre de paysage, élève de Michallon d’abord. L'’ayant perdu, je suis entré dans l'atelier de Victor Bertin. Après je me suis lancé, tout seul, sur la nature, et voilà ! »
Il prit si peu de science à Paris, qu'arrivé à Rome, où Bertin l'avait envoyé pour (se perfectionner », il reconnut qu'il (ne pouvait se tirer du moindre dessin». (Deux hommes s’arrêtaient à causer ensemble, dit-il à l’un de ses biographes, Théophile Silvestre, je commençais à les croquer par une partie, par la tête, par exemple. Ils se séparaient et je n'avais que des morceaux de têtes sur mon papier. Je pris la résolution de ne plus rentrer chez moi sans un travail fait d'ensemble, et j'essayai, pour la première fois, du dessin par masse, dessin rapide, le seul possible. Je me mis donc à circonscrire, en un clin d'œil, le premier groupe venu ; $ il restait peu de temps en place, j'en avais au moins pris le caractère, la désinvolture générale ; s'il restait longtemps, je pouvais ajouter les détails. »
Voilà une leçon claire, qui résume toute la méthode de Corot, et d’où l'on peut extraire la
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définition de son moyen d'art : saisir le mouvement des choses, la vie passante des êtres, le frémissement des branches, l'élan d'un geste, exprimer tout cela par une image qui fixe l’impression fugitive de la vie. Ce que Corot n’a pas dit, c'est son secret de l'atmosphère fluide, de la lumière resplendissante et douce qui enveloppe les êtres et les choses. Ce secret, il le possédait sans pouvoir l’analyser et le définir, c'était le sens inné en lui de la lumière du soleil, du souffle de l’air, du mouvement des êtres, du balancement des branches, de la respiration des plantes, des particules qu’exhale, attire ou repousse la terre, enfin, de tout ce qui constitue la vie.
À Rome, Corot reprend la vie errante qu'il menait à Paris. Il longe les rives du Tibre, gravit les collines, s'arrête devant les anciens temples, les ruines qui couronnent l’Aventin, où croissent les vignes et les lauriers, prend dans la campagne ces croquis dont il fera les petites toiles qu'il enverra plus tard aux expositions. Deux de ces toiles sont aujourd’hui au Louvre !.
Il se lie avec quelques élèves de la villa Médicis : Léopold Robert, qui avait abandonné la peinture pour la sculpture ; Edouard Bertin, Dupré, Bodinier, Schnetz, Lapito, Delaberge,
1 Ce texte est de 1902-1903.
Aligny. Le groupe se réunit dans la petite chambre de Corot, si étroite qu'il lui fallait installer ses modèles sur sa malle. On se rencontre aussi au café del Greco ou au restaurant della Lepre. On fume des pipes en buvant, en causant avec le peintre libre, que les prisonniers de l'idéal académique affectent de traiter comme un amateur, et celui-ci que l’on devine déjà tel qu'il sera plus tard, fin et bonhomme, ne dédaigne pas les conseils de ses visiteurs. Ceux-ci tiennent, naturellement, pour le paysage historique. Toutefois, ils ont des inquiétudes, se préoccupent des formules nouvelles que les peintres Valenciennes et J.-B. Deperthes ! viennent de mettre ingénument au Jour. Tous deux s’inspirent des œuvres de Nicolas Poussin et de Claude Gellée, croient à la nécessité de reproduire fidèlement la nature. Le second rappelle que le Poussin gardait, dans son atelier, « de la mousse, des plantes, des fleurs, des cailloux, et en faisait des études peintes dont il se proposait d’enrichir ses compositions idéales, et qui ne devaient pas peu concourir à répandre sur leur ensemble
1 Deperthes (Jean-Baptiste), peintre et littérateur français, né à Reims le 25 octobre 1761, mort à Paris le 25 octobre 1833. Travailla sous la direction de Valenciennes. Puis il abandonna la carrière de peintre pour entrer dans les bureaux de la Préfecture de la Seine. Il écrivit néanmoins sur les beaux-arts. On connaît de lui : Théorie du Paysage (Paris 1818), Histoire de l'Art du Paysage depuis la Renaissance, jusqu'au XVIIIS Siècle (Paris 1822).
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un air de vérité». Il dit de même que Lorrain (passait les jours et une partie des nuits à observer l'aurore, le lever et le coucher du soleil, et le crépuscule; qu'il gravait dans sa mémoire ce qu'il avait vu, et qu’au retour, dans son atelier, il s'empressait de reproduire sur la toile ses réminiscences qu'il avait l’art d’exprimer avec tant de vérité et de précision qu’on les eût prises pour la nature elle-même revêtue de tous ses attraits ».
Corot mit à profit ces enseignements, et de la bonne façon. Il ne se fia pas à sa mémoire, fixa ses impressions à mesure qu'il les ressentait. Aligny le rencontre un jour sur le mont Palatin, occupé à prendre une étude pour son tableau du Colisée, aujourd’hui au Louvre, et il fut si frappé de la vie qui se dégageait de l’ensemble, de la pureté du ciel, de la limpidité de l'atmosphère, qu'il dut répéter ses éloges pour n'être pas taxé d'ironie. On cessa, dès lors, de traiter Corot en amateur, et Aligny déclara qu'il y avait à gagner à la fréquentation du camarade.
En 1827, Corot expédie de Rome au Salon de Paris : la Campagne de Rome, et une Vue prise à Narni.
Le premier de ces tableaux a été recouvert par une autre peinture. Le Guide de l' Amateur à l'Exposition de 1827-1828, publié par «une
Société de gens de lettres et d'artistes», l'apprécie
en ces termes: (Il n’est pas possible que l'auteur ait peint d’après nature, car 1l aurait fait autrement ; rien d'arrêté dans sa composition, des tons Dachés. des teintes qui tombent dans le violet. Il nous semble qu'on aurait pu mieux choisir pour nous donner une idée de la campagne de Rome. M. Corot est cependant un peintre de mérite. »
La Vue prise à Narni est demeurée la propriété de l’auteur. À la vente qui eut lieu après sa mort, elle fut adjugée 2300 francs à M. Lemaiître.
Quelques biographes ont affirmé que Corot était revenu de Rome en 1827, rappelé par sa famille. Il n’en est rien. C’est à la fin ! de 1828 qu'il revint. Voici une lettre qui fixe la date de son retour et fournit des détails intéressants sur la vie et le caractère de l'artiste :
(Rome, ce 27 mars 1828.
» Mon cher Monsieur Duverney, j'ai été bien long à répondre à votre aimable lettre de septembre dernier. Elle m'a fait grand plaisir. Vous avez donc trouvé que } ‘ai fait des progrès ; cela doit m'encourager : aussi je vais bien m HE quer à chercher encore dans ma dernière campagne. L'on a bien raison de dire que plus on avance, plus on trouve de difñcultés. Il y a
1 En réalité en été de 1828.
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certaines parties de la peinture, comme je voudrais les traiter, qui me paraissent inattaquables. C'est au point que je n'ose pas aborder les tableaux que j'avais ébauchés au commencement de l'hiver. Le temps a été continuellement beau et je préférais sortir. Je ne pouvais pas tenir à l'atelier. J'ai le projet de quitter l'Italie au mois de septembre prochain, de revenir à Paris et là, après vous avoir embrassés tous, m'en occuper sérieusement. Vous concevrez mon bonheur, alors au milieu de mes parents et amis, livré à l'étude de mes tableaux, n'étant plus distrait par le beau ciel et les beaux sites ; ;. ] y serai tout entier, et après mon travail J'aurai en perspective une soirée agréable pour me délasser et me rafraichir pour le lendemain. Il y a douze ans je rêvais à ce bonheur ; j'y touche : que la fortune ne vienne pas me l'enlever.
» J'ai le projet d'aller au mois de mai passer quelque temps à Naples. De là je reviendrai aux environs de Rome où je m'efforcerai encore de chercher la force et la grâce de la nature. Je me trouverai bien heureux si je puis en rapporter quelques études d’une exécution plus satisfaisante. Je tâcherai d'en faire peu et de meilleures.
» Dans ce moment-ci1 à Rome, je fais des études dehors, je fais des costumes peints et dessinés, et puis quelques compositions, pendant
que je suis encore dans le pays. Si l'on savait bien à quel point je suis rempli de mon affaire, peut-être me pardonnerait-on mes négligences. Lorsqu’à Paris vous verrez tout ce que j'ai fait, vous m'en direz des bonnes nouvelles, persuadé que vous êtes que je n’ai pas de facilité à exécuter.
» Un de mes camarades vient de recevoir un petit journal du Salon. «M. Corot : 221, 222, » d'une bonne couleur, effet piquant, transpa- » rence ; nous l'invitons à mieux dessiner et varier » les formes de ses arbres. » D'après tout cela, je n'ai pas trop à me plaindre pour ce Salon-ci. Maintenant, ce n'est pas le tout, il ne faut pas rester là ; je suis coupable si je n'avance pas. Adressez mille choses amicales à Mme Duverney. Je souhaite que la mère et l'enfant se portent bien, et toute votre famille. Lorsque vous verrez mon père et ma mère, embrassez-les bien pour moi, et M. et Me Sennegon.
» Si le hasard vous favorisait de voir ces dames, rue du Bac, dites-leur que si on m'en veut, on a bien tort ; je suis toujours le même bon garçon, mais un peu fou.
» Je vous embrasse de tout mon cœur.
» Votre ami, » CAMILLE CoRoOT. »
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(Monsieur Théodore Duverney, rue Neuve des Petits-Champs, au coin de celle Sainte- Anne, Paris. »!
C'est à la fin de cette année 1828, Corot rentré à Paris, que son père vient un jour, dans son atelier, lui faire part de projets matrimoniaux qu'il avait conçus pour lui. L'artiste se récuse, prétextant des raisons de fortune et autres, puis ajoute : ( Je n'étais pas seul dans cet atelier avant que vous n'arriviez. Dans la pièce voisine, 1l y a une jeune personne qui entre et qui sort à mon gré. C'est la folie, c’est ma muse qui vient m'enchanter, et je lui dis, quand la coupe est pleine : envole-toi, mon invisible rayon !» Corot, dès lors, vit donc librement, en chercheur acharné, qu'une idée subite met en route, soit pour explorer les champs et les bois ; soit pour aller, le soir, dans les théâtres ou les bals, prendre des notes, des silhouettes d’actrices, de danseuses. M. Charles Blanc a dit qu'il rechercha pendant quinze ans (le style par le dessin, par de grandes lignes résolument écrites, par une sobriété voulue dans les détails ». La vérité est qu'il chercha pendant toute sa vie et que son talent se transforma constamment.
Corot ne se prive pas, d’ailleurs, de distractions.
1 Nous avons pensé qu'il était inutile de reproduire une nouvelle fois cette lettre ou des passages de cette lettre dans le choix des lettres de Corot qu'on trouvera ci-après.
Il met en pratique ce précepte que Léonard de Vinci a formulé dans ses cahiers : «Ne fais pas comme ceux qui se fatiguent à des travaux excessifs et qui portent, à la promenade ou en société, un front soucieux et des airs moroses. » Corot faisait partie d’un groupe de six artistes, trois peintres : lui, Corot, Jules Boilly et Gaindrant, et trois architectes : Hubert, Poirot et Grizard, qui se réunissaient de temps à autre en ville ou à la campagne. Boilly et Gaindrant s'étaient avisés de décorer le mur d'une auberge de village d’une fresque représentant les six compagnons, costumés en académiciens, traversant le pont des Arts pour se rendre à l’Institut. Cette fresque a été détruite, et c'est grand dommage, car les visages avaient été moulés en plâtre pour plus de ressemblance.
Entre 1827 et 1831, il n’y eut pas d’expositions aux Salons du Louvre. Corot, pendant ce temps, voyage. D'abord en Toscane, à Volterra, où 1l fait plusieurs études pour son Agar au Désert. Il a raconté qu'il avait trouvé là un paysage formé de terrains nus et ravinés, et un type de mère éplorée. « Malheureusement, ajoute-t-1l, quand je pris mon modèle pour mon tableau, Je ne pus jamais retrouver mon inspiration et J'ai tout gâté. » En 1830, il explore les départements du Pas-de-Calais et du Nord, et rapporte de nombreux croquis de Saint-Omer,
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Bergues, Dunkerque, Lille, etc. Il rentre à Paris pour voir éclater la révolution. Les balles siflent de partout, les barricades se dressent, des combattants parcourent les rues, pendant quil est à peindre le Pont au Change. Il ramasse sa boîte, plie son chevalet, rentre chez lui, puis court prendre le coche pour Chartres, où 1l attendra la fin des événements. Là, il produit force études, dessine des croquis, élargit sa manière, peint la jolie vue claire de la Cathédrale de Chartres.
Il revient par la Bourgogne, s'arrête à Beaune, sur les rives de la Bousaize, de l’Aigue, fait le tour des anciens remparts, des fossés en partie écroulés, d'où l'on voit, à chaque pas, un paysage nouveau, jardins cultivés, quartiers de rochers, étangs couverts de plantes aquatiques, herbes folles, rangées d'arbres qui font, autour de l’ancienne cité romaine, une des plus belles promenades de France. Il visite l’hospice, édifice gothique, la collection de peintures des peintre primitifs flamands, le musée d'objets d'art. Il effectue le trajet de Beaune à Dijon en longeant la côte aux cimes abruptes, chargée de ceps. À Dijon, ce qui le séduit le plus, ce n'est pas le parc superbe, ni l'allée qui y mène, ni le Palais des Ducs, ni le Palais du Parlement, ni les églises, c’est encore la promenade, disparue aujourd’hui, tracée sur la ligne d'anciens
revêtements de pierre, où se dressaient des arbres de toutes les essences, reliés par des enchevétrements de lierres, de lianes, de plantes grimpantes de toutes sortes, dont les racines, à travers les joints, envoyaient des rejetons jusque sur la chaussée des chemins de ronde.
Lorsqu'il revoit Paris, Louis-Philippe occupe la place de Charles X, les affaires reprennent, le coup de vent romantique souffle à travers la littérature et l’art. En 1831, 1l y a exposition au Louvre. Corot envoie quatre toiles : la Forét de Fontainebleau, deux Vues d'Italie et un Couvent sur les Bords de l'Adriatique. Ces œuvres passent inaperçues, sauf de Jal, qui s’y arrête pour dire que «la couleur est trop uniforme, la touche sans accent, la peinture plate et sans ressort ».
Au Salon de 1833, Corot envoie la Madeleine en Prière, qui lui vaut une médaille. Les critiques ont reproché à ce tableau d'être coupé en deux par l'horizon placé trop bas. Mieux vaut se ranger à l'avis de Philippe Burty qui voit ici la rupture avec le paysage historique et l'apogée de la première manière de Corot.
Il existait déjà des réformateurs du paysage. En tête, Paul Huet, Rousseau, Dupré. Paul Huet, inspiré de Constable, donna l’impulsion. Huet et Constable eurent tous deux une influence sur Corot. Constable, qui n'était guère apprécié en Angleterre, avait obtenu une
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médaille d’or au Salon de Paris, en 1824, et avait tellement conquis le public français que les critiques académiques, inquiets, s’élevèrent contre cet engouement et parlèrent durement aux Jeunes peintres. «(Quelle ressemblance trouvez-vous, disaient-ils, entre ces peintures et celles de Poussin que nous devons toujours admirer et prendre pour modèle ?... Prenez garde aux tableaux de cet Anglais, ils perdront l'Ecole. Là n'est point la vraie beauté, m le style, ni la tradition. » À quoi Constable répondait : (Ne vous préoccupez point des doctrines et des systèmes ; allez droit devant vous et suivez votre nature. »
En 1834, Corot envoie au Salon trois toiles, parmi lesquelles une Vue de la Forêt de Fontainebleau et un Quai de Rouen, après quoi il organise un voyage en Îtalie ! avec un ami peintre, M. Grandjean. Avant d'explorer les Apennins, les deux voyageurs séjournent dans les contrées françaises du sud-est. Corot est rappelé d'Italie par une maladie de son père. À Paris, il peint les portraits de sa famille. Il aima toujours passer du paysage à la figure. À un amateur surpris de constater le fait, l'artiste répondit : « J' al fait au moins vingt figures par an, mais comptons-en seulement dix, vous voyez ce que cela
1 De mai à octobre, et en suivant cet itinéraire : Gênes, Pise, Volterra, Florence, Venise et les lacs italiens.
fait en cinquante années. » Le grand nombre est ignoré du public, y compris un portrait de lui-même où Corot s'est: représenté en tenue d'atelier, la palette à la main, et qu'il avait fait avant son premier voyage à Rome!. Il n'aimait pas exposer ses portraits. Si quelqu'un lui conseillait de montrer ses grandes figures : € Y pensez-vous |! répondait-il, on ne me pardonne déjà pas les petites ! »
Il achève son Agar dans le Désert, d’après de nouveaux croquis pris en Toscane, l'expose au Salon de 1835, avec une Vue prise à Riva, sur les bords du lac de Garde. C’est alors qu'un critique, M. Charles Lenormant, écrit ces lignes singulières : (M. Corot a quitté, de guerre lasse, les chemins creux et les clairières de nos bois ; il a revu l’Itahe : il a retrouvé ces vastes horizons dont il rend si bien la limpidité reculée, et son talent, tant soit peu fourvoyé, lui est fidèlement revenu. » Cet écrivain croyait donc qu’au delà des Alpes se trouvent les seuls paysages, et que ceux qui nous entourent sont sans grandeur, sans beauté et sans grâce. Le même critique conteste ensuite à Corot ce qui doit précisément faire sa gloire : «Sa touche, dit-il, est lourde et mate; la souplesse, l'humidité, le charme de la nature, lui sont étrangers. » Suit
1 C'est le premier portrait de Corot par lui-même, aujourd’hui au Musée du Louvre.
Fi À
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la théorie connue et si absurde du paysage historique, l'accord du site avec un programme.
On ne voit figurer au Salon de 1836 que deux toiles : Diane surprise au Bain et Campagne de Rome en Hiver. La même année, Corot dessine une lithographie pour l'illustration de la Caisse d'Epargne, vaudeville d'Edouard Delalain et Saint-Yves : elle représente MI Rosalie dans le rôle de la mère Boisseau. En 1837, c’est le Saint-Jérôme, qu'il devait offrir, en 1849, à l'église de Ville-d'Avray ; un Soleil couchant, et une Vue prise dans l'Île d'Ischia. En 1838, le Silène et la Vue prise à Volterra. En 1839, le Site d'Italie et le Soir qui fait écrire à Théophile Gautier les vers suivants :
Mais voici que le soir du haut des monts descend ; L'ombre devient plus grise et va s’élargissant ;
Le ciel vert a des tons de citron et d'orange.
Le couchant s’amincit et va plier sa frange,
La cigale se tait et l’on n'entend de bruit
Que le soupir de l’eau qui se divise et fuit.
Sur le monde assoupi, les heures taciturnes
Tordent leurs cheveux bruns, mouillés de pleurs nocturnes ; À peine reste-t-il assez de jour pour voir,
Corot, ton nom modeste écrit dans un coin noir.
Pendant quinze années, les tableaux de Corot furent reçus au Salon comme par charité, placés aux recoins les plus obscurs. « Hélas ! disaitil, je suis dans les catacombes. » Cela l’attristait, non pour lui, car il se consolait en disant : « Le
talent me reste », mais pour sa famille qui, par bonheur, continuait à lui fournir (la soupe et les souliers-bottes ». Sa famille, en effet, demeurait sourde au concert d'éloges qui commençait à s'élever. À propos du Petit Berger, qu'il peignit en 1840, et qui est conservé au Musée de Metz, M. Alfred Robaut cite cette anecdote :
«Français, qui fréquentait l'atelier de Corot, dont il était l'élève depuis quelques années, eut l’idée de lithographier ce tableau. Corot en porta une épreuve à son père. Celui-ci fut ébahi de voir le nom de son fils au bas d’une image qui lui plut subitement et qui était également signée de Français. Ce qui séduisait le brave homme, c'était la lithographie en elle-même, puisque le tableau lui était connu et ne l'avait pas charmé plus que les autres. Alors il s’écria : (C'est bien, cela, au moins ! Camille, tu invi- » teras à dîner ce M. Français. » Au jour dit, le père Corot place Français à côté de lui, et à peine le repas est commencé : «Monsieur Fran- » çais, dit-il, j'ai à vous féliciter sur votre grand » talent, vous avez fait une œuvre superbe ; mais » Camille. qu’en pensez-vous ? Croyez-vous » qu'il fera jamais quelque chose ? » Et toute la soirée, la conversation roula sur le même sujet : sarcasmes au maître dont on traitait les œuvres de croûtes qui ne se vendraient pas : éloges à l'élève qui eût pu croire à une scie si l'esprit
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à la fois simple et cordial de tous ces braves gens ne lui eût été connu. »
S imagine-t-on l’ancienne modiste de la rue du Bac prenant mesure à son fils pour un gilet de flanelle, à son fils âgé de près de cinquante ans, et s'écriant en voyant le large thorax, la poitrine velue, les bras musclés de ce gaillard robuste : (Et dire que j'ai fait ce fils-là ! est-il assez commun !» À quoi le bon Corot de répondre en farceur : « Félicite-toi, au contraire, d'avoir donné naissance à l’un des trois sages, car depuis le commencement du monde, il y a eu Socrate, Jésus-Christ et. moi. » Cette tutelle, sous laquelle Corot da jusqu'à un âge avancé, est peut-être l'une des causes qui expliquent la perpétuelle jeunesse de son esprit, la constante fraîcheur de son talent. Il lui restait toujours le sentiment qu'il était le petit garçon, le collégien, ou l'employé du drapier,redoutant les semonces familiales et les réprimandes du patron.
Trois œuvres de Corot figurent au Salon de 1840 : un Soleil couchant, La Fuite en Egypte, et un Moine. La Fuite en Egypte appartient maintenant à l’église de Rosny, près Mantes, à laquelle Corot l’offrit par l'intermédiaire d'une amie de sa famille, M€ Osmond. Du Soleil couchant Gustave Planche dit qu'il Cest d’un aspect délicieux et cause le même plaisir que la lecture d’une belle idylle antique ».
Je choisis, pour marquer les étapes de l'artiste, les œuvres envoyées aux Salons parce que Corot eut toujours un engouement marqué pour ces expositions et qu'il y donna toujours des pages choisies avec soin, qui marquent dans sa manière une évolution, un progrès. En 1841, on y voit trois toiles : un Site des Environs de Naples, Démocrite et les Abdéritains, et la Fontaine. Sur les cinq toiles envoyées en 1842, le jury en refuse trois. Les deux admises sont un Site d'Italie et le Verger, commandé par le ministre de l'Intérieur. Corot s’est séparé du premier de ces tableaux pour l'offrir au petit Musée de Semur, en souvenir des origines familiales qui le rattachaient à ce côté de la Bourgogne.
Cette même année 18421, Corot fait son dernier voyage en Îtalie. Après cette époque, il passe ses étés, soit en Suisse, soit en Normandie et en Bretagne, d'où il rapporte toujours une ample collection d'études et de croquis. C’est au cours d'un séjour à Mortain qu'il retrouve le fils de son ancien patron, M. Delalain, qui conservait cinq portraits que Corot avait peints lorsqu'il était employé chez son père, et qui représentaient toute la famille.
D'Italie, il avait rapporté une Vue des Jardins
1 Geffroy fait là une erreur. Le troisième voyage d'Italie de Corot se fit de mai à août 1843. Le peintre visita Rome et ses environs.
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de la Villa d'Este, qu’il destinait au Musée du Louvre, mais qui n’y entra pas!. Il s'occupa aussitôt de préparer son exposition de 1843. Sur trois envois : Jeunes Filles au Bain, un Soir, l’Incendie de Sodome, le jury en refuse un, le dernier, dont le sujet avait été trouvé en Bretagne. Comme compensation, 1] reçoit la commande d’une peinture décorative destinée à l’église Saint- Nicolas-du-Chardonnet, le Baptéme du Christ.
Il avait été question de confier à Corot la décoration d'un autre panneau de la même église. Le peintre y renonça à cause de formalités administratives, déclarant qu'il serait heureux de voir accorder cette commande à un confrère peu fortuné. Un journal du temps, attribuant à Corot cette seconde peinture, disait que, dans la première, l'artiste s'était montré plus personnel : (On ne peut vraiment, dit Corot, formuler une critique plus judicieuse. »
Corot était infiniment doué pour la peinture des murailles, mais les occasions de prouver cette maîtrise lui furent rares. Il est obligé de mettre à profit les offres d'amis qui lui demandent d’orner leurs maisons, à Mantes, à Rosny, à Auvers. Un jour qu'il est venu de Rosny à Mantes visiter M€ Robert, notaire, 1l aperçoit des ouvriers occupés à badigeonner une salle de bains. Il congédie ses «confrères », s'empare
1 C'est le tableau de la collection Ernest Rouart.
de leurs pots de couleurs, peint les quatre panneaux qui ont été conservés, sinon respectés, car le propriétaire de l'immeuble crut devoir faire ajouter, sur l’un, un petit chien, sur l’autre, un lapin blanc. Plus tard, il orna les murs du kiosque attenant à la propriété de ses parents à Ville-d'Avray : puis encore, les maisons de Daubigny, de Decamps, l'église de Rosny, celle de Ville-d'Avray. Il eût désiré couvnir de sa peinture les murs d’une prison : ( J'aurais montré à ces pauvres égarés la campagne de ma façon, et Je crois que je les aurais convertis au bien, en leur apportant le pur ciel bleu. »
En 1844, Corot renvoie au Salon l’/ncendie de Sodome, qui est reçu avec deux Paysages. En 1845, trois tableaux : Homère et les Bergers, Daphnis et Chloé, un Paysage. L'Homère est maintenant au Musée de Saint-Lô. Vers cette époque, Corot aborde l’eau-forte par le Souvenir de Toscane, planche signée seulement des ‘initiales C. C., qui plus tard a été retouchée et reproduite dans la Gazette des Beaux-Arts du 1er avril 1875. |
Un seul tableau figure à l'exposition annuelle de 1846 (deux autres ont été refusés), c ‘est une Vue de la Forêt de Fontainebleau, qui valut à à Corot la croix de la Légion d’honneur, ce qui fit dire à son père: « Je pense qu il faudra donner un peu plus d'argent à Camille. »
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L'année suivante, il expose un Soir et un Berger jouant avec sa Chèvre. Gustave Planche dit du Soir que c’est une perle destinée à être disputée par les amateurs. En revanche, Théophile Gautier, tout en admirant, donne cette analyse erronée du talent de Corot : «C’est un singulier talent que celui de M. Corot : il a l'œil sans la main ; il voit comme un artiste consommé, et peint comme un enfant à qui l’on mettrait pour la première fois une brosse entre le pouce et l'index. À peine sait-il tenir le pinceau et appliquer la couleur sur la toile ; eh bien ! tout cela n'empêche pas M. Corot d’être un grand paysagiste : l'amour de la nature, le sentiment de la poésie, l'intelligence de l’art suppléent à tout cela ; ce maladroit arrive à des résultats étonnants, où n'atteint jamais la dextérité la plus consommée. Cette touche lourde, épaisse, incertaine en apparence, rend des effets impossibles aux pinceaux habiles qui vont plus vite que la tête. » Thoré, dans le Constitutionnel, met le Soir au-dessus du Berger, mais trouve cependant que l'exécution en est (embarrassée », et que la couleur est (morne et mal plâtrée ».
Quoiqu'il occupe ainsi la presse et le public, Corot ne vend pas ses tableaux ou les vend à bas prix, à preuve la lettre suivante qu'il adresse à un amateur de province, M. Dutilleux, à Arras, lequel devint son ami et un peu aussi son élève.
«Ville-d'Avray, ce 20 mai 1847.
» Monsieur, j'ai reçu votre très gracieuse lettre par laquelle vous me communiquez l'intention d’avoir quelque chose de moi ; je suis très flatté de cette distinction de votre part, et je m'empresserai de vous remettre, selon vos indications, une petite toile. Je désirerais savoir s’il vous conviendrait d’avoir une étude d’après nature ou une composition ; les objets que je vous destinerais seraient du prix de 200 francs. Les études sont de 12 à 15 pouces.
» En attendant votre réponse, Monsieur, j'ai l'honneur d'être votre dévoué
» C. CoroT, fils. »
C'est à propos de cette vente que Corot dit à un de ses amis : € J'ai enfin vendu un tableau, et Je le regrette, car 1l manquera à la collection complète. » L'artiste, âgé de cinquante et un ans, signait Corot fils, pour la raison qu'il habitait presque toute l’année avec ses parents, à Ville-d'Avray ; que la lettre de l'amateur avait été ouverte par Corot père, qui crut qu’elle émanait d'un confrère, tant l'existence d’un véritable amateur-acheteur lui paraissait invraisemblable. Cette même année 18471, le bonhomme mourut sans avoir eu conscience de la renommée n1 du talent de son fils.
1 Le 28 novembre.
PAR GUSTAVE GEFFROY
En 1848, un événement se produit, en Surplus de la révolution de février. Corot qui, jusque-là, s'était vu, chaque année, refuser une partie de ses envois, présente neuf toiles qui sont toutes reçues. Que s’était-il donc passé ? Simplement que le jury avait été nommé au scrutin des artistes. Corot en faisait partie, élu neuvième par 353 voix sur 801 votants. Les neuf toiles sont : Site d'Italie, Intérieur de Bois, Vue de Ville-d'Avray, Une Matinée, Crépuscule, Un Soir, Effet du Matin, Un Matin, Un Soir.
Le Site d'Italie, acheté par l'Etat, est au Musée de Douai. Théophile Gautier écrit une belle page pour célébrer la grande nouveauté de ces brumes d’aurore, de cette nature à peine éveillée : « Les paysagistes, dit-il, ne se lèvent pas ordinairement d'aussi bonne heure que cela. » Corot, en effet, n'avait qu'à sortir, à l'aube, de la maison que sa famille possédait depuis 1817, pour assister au réveil de la nature sur l'étang de Ville-d'Avray, dans les bois de Garches, de Marnes, de Villeneuve-l'Etang, de Saint-Cloud. Cette nature est toujours belle et vivante. De l’autre côté de l'étang, au bord duquel un buste de Corot, œuvre de Geoffroy-Dechaume, est élevé sur un socle de pierre, des arbres géants entrelacent leurs cimes, les couleurs des feuilles se mélent, de la pâleur du peuplier-tremble au vert sombre du châtaignier. Des fougères
et des scolopendres croissent sur le sol. Ce n'est que verdure, fleurissement, ombre et lumière.
En 1849, Corot fait encore partie du jury, élu le dixième par 217 voix sur 646 votants.
Ses envois sont : le Christ au Jardin des Oliviers, Vue prise à Volterra, Site du Limousin, Vue prise à Ville-d'Avray, Etude du Colisée. A cette époque, la seconde manière de Corot est caractérisée, nettement naturiste. De plus en plus, il exprime, en une peinture fluide et fine, l'apparition saisissante des choses dans la lumière. Le Christ de cette année 1849 est au Musée de Langres.
Corot est élu, en 1850, membre du jury de peinture par 330 voix sur 615 votants. Son envoi, cette année-là, se compose d’un Lever de Soleil, d'Etudes prises à Ville-d’'Avray, d’un Site du Tyrol italien, d'une Matinée où dansent les nymphes, Joyeuses du retour du jour. On lui a reproché ses nymphes. C'était évidemment un ressouvenir des compositions classiques.
Mais c'était aussi le rêve de Corot, animant les brumes qui s'élèvent des eaux, qui traînent sur le sol. L'important est qu'il ait représenté ces formes en taches justes, en mouvements eurythmiques, en valeurs exactes. Il n’a pas fui pour cela la réalité. Il ne s’est pas refusé à voir le laboureur guidant sa charrue dans la plaine, les
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faucheurs, les faneuses des prés et des moissons, le bûcheron qui élague les taillis, coupe les hautes futaies, le berger qui rassemble son troupeau, les bateliers, les pêcheurs des étangs et des rivières.
Il n’y eut pas de Salon en 1851. Cependant Corot avait préparé une Danse des Nymphes, composée à l’aide d’études prises à Rome, en 1826 ; un Matin, une Ronde d'Enfants. Cette année-là, Corot, ayant obtenu de sa mère la «hberté de s'envoler», s’en va rejoindre, à Arras, le peintre-amateur Dutilleux. D’Arras, il va à La Rochelle où il est attendu depuis longtemps dans une famille où fréquente également Courbet. Les deux artistes se connaissent peu. Le Bourguignon et le Franc-Comtois se toisent de l'œil. Corot est un gaillard solide qui, un jour, d’un coup de poing, se débarrassa d'un paysan du Midi qui le harcelait. Courbet est bavard et hâbleur, comme beaucoup de son pays, fanfarons et naïfs. On discute, puis on va peindre chacun de son côté. Encore cette année, Corot fait une excursion en Angleterre. Il visite la galerie du duc de Westminster et prend sur place des notes retrouvées dans un carnet:
«2 Claude Lorrain (2 Soir) ; | Raphaël, grand tableau (Vierge, l'enfant Jésus et saint Jean- Baptiste. — Admirable) ; | Rembrandt, paysage ; | Salvator (10 à 12 pieds) ; | Hobbema, très
beau. » On dit que c’est à la suite de cette visite qu'il prit la résolution de baisser ses horizons.
En 1852, le règlement du Salon est modifié.
Le jury se compose de quinze membres nommés par l'Administration des Beaux-Arts et de cinq membres élus. Corot est élu juré supplémentaire avec 59 voix sur 330 votants. Son exposition se compose du Repos, d'un Soleil couchant, d’une Vue du Port de La Rochelle. L'année suivante : une Matinée, un Coucher de Soleil, un Saint Sébastien, que Delacroix dit le tableau peut-être le plus religieux du siècle.
Corot, qui se sépare difficilement de sa mère depuis qu'elle est veuve, fait néanmoins, à cette époque, plusieurs voyages dans le Nord, en Bretagne, en Normandie. En 1854, année sans exposition, 1l va, en compagnie de Dutilleux, jusqu'à Rotterdam. Le Salon annuel se confond, en 1855, avec l'Exposition universelle. Corot figure au nombre des trente-quatre jurés nommés par Napoléon III. Il envoie six toiles :
Effet de Neige, Souvenir de Marcoussis, Printemps, Soir, Souvenir d'Italie, Une Soirée. La même année, 1l travaille au Chemin de Croix, pour l'église de Rosny. Il fait, pour le Musée de Marseille, un tableau composé d’après des vues de Riva ; puis il part en voyage pour ne rentrer qu'à la fin d'octobre, date à laquelle il écrit à Dutilleux :
PAR GUSTAVE GEFFROY
… Me voici rentré à l'atelier, après avoir Parc la Normandie, la Bretagne, un peu du lac de Genève, la Sologne et Ville-d'Avray, le plus que ] ‘ai pu... J'ai tant à faire et des tableaux anciens à finir, pour débarrasser l'atelier qui s'encombre un peu trop ! Encore une vingtaine d'études cette année ; il y en a cinq à six de bonnes, il faut se trouver content. Si je fais le petit voyage, nous causerons de l'Exposition ; : on m'a paru assez content de la mienne. »
[ci peut se mentionner de quelle façon Corot prenait note des valeurs dans ses croquis. S'il observait des colorations composées de quatre tonalités différentes, il donnait à chacune une cote variant entre un et quatre. Cette numération lui permettait de noter rapidement ses effets en traversant un paysage, en voiture ou en chemin de fer, opération mnémonique pour fixer l'impression fugitive d’une vision, d’un souvenir. C'est le charme délicieux de la peinture de Corot.
En 1857, c’est l’Académie des Beaux-Arts, constituée en jury, qui prononce sur les envois au Salon. Corot expose l’Incendie de Sodome, une Nymphe jouant avec l’ Amour, un Concert, un Soleil couchant, un Soir, un Souvenir de Villed'Avray, une Matinée. L' Incendie de Sodome est le même tableau qui figura au Salon de 1844. Corot a seulement diminué ses dimensions
él
en rognant cinquante centimètres sur la hauteur. Cette année 1857, Castagnary qui débute, comme critique d'art, au Siècle, dit bizarrement qu'il a toujours eu pour Corot (un mélange d'amour et de pitié bienveillante ». Il conclut, non moins étrangement : («Je ne sais où cet excellent homme, dont la manière est si doucement émue, va prendre ses paysages. Je ne les ai rencontrés nulle part. Mais tels qu'ils sont, ils ont un charme infini. » Le Concert fut raillé, non pas à cause de la valeur de l'œuvre, mais pour le choix du sujet. L'idée de Corot était pourtant bien simple et bien facile à admettre. Il avait voulu réunir et symboliser les deux choses qu'il aimait entre toutes : la campagne et la musique. Il avait une belle voix, se faisait entendre quelquefois dans des réunions, à la condition qu'il n'y eût pas plus d’une quinzaine de personnes. Il allait à l'Opéra, fréquentait les concerts symphoniques. En revanche, il lisait peu. Il achetait parfois des livres, au hasard, sur les quais, mais seulement pour distraire ses modèles ; on trouva un jour, à son atelier, une femme qui se délassait de la pose en lisant un ouvrage latin de Cujas. Quant à lui, la lecture de Polyeucte lui suffisait. Il se saturait l'esprit de la tragédie de Corneille sans pouvoir Jamais aller jusqu'au bout, car, vingt ans après avoir commencé, il dit un jour :
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«Cette année, pourtant, il faut que J'achève Polyeucte. » [l ne lisait j jamais de journaux, ne se tenait au courant de rien. Le 23 février 1848, à un visiteur qui lui parlait de Louis-Philippe et de Guizot, il répond naïvement : « Il paraît, décidément, que l'on n’est pas content », ce qui n'empêche que, quelques jours plus tard, il quitte sa mère et vient de Ville-d'Avray à Paris, pour prendre son fourniment de garde national. € Il voulait être près du danger. » Il s’exclama, un Jour, avec sa même réserve prudente : «Il paraît que M. Victor Hugo est un homme assez fameux en littérature. » Cet excellent homme, que la foule ignorait, dont le génie n’était appréclé que par quelques artistes et quelques délicats, ignorait ainsi ses contemporains, à l'exception des peintres, toutefois, qu'il estimait très volontiers supérieurs à lui-même...
Corot passa une partie de l’année 1857 à Ville-d’'Avray, fit de courts voyages en Bretagne, où il alla visiter Camille Bernier, puis en . Suisse et à Dunkerque. Il n’y eut pas de Salon en 1858, mais un commissaire-priseur, M€ Bous- saton, proposa à Corot de faire une vente aux enchères, pour tâter le public. Corot hésita fort. Sans doute, il ne vendait pas ses toiles; 1l les rachetait, au contraire; plus d’une fois, il rentra en possession, moyennant finances, de tableaux qu'il avait ( prêtés » à des élèves ou à
des confrères. Risquer les enchères lui paraissait un coup d’audace. Cependant, il avait en réserve une telle quantité d'œuvres que peutêtre pouvait-il se séparer de quelques-unes. Peu de temps auparavant, un visiteur lui avait dit : «Avez-vous assuré votre atelier contre l'incendie ? Si le feu prenait ici, vous perdriez au moins quarante mille francs de peinture. J'avais un ami dont la galerie brûla, et l'indemnité qu'il reçut le consola de la perte de ses tableaux. » «Ce n'était pas lui qui les avait faits, interrompit violemment Corot ; si un tel malheur m'arrivait, jen mourrais. »
Finalement, Corot confia à l'officier ministériel trente-huit tableaux, parmi lesquels cinq grandes toiles. Leur vente produisit 14 233 francs. Le commissaire-priseur était honteux d'un tel chiffre. Corot le trouvait si élevé qu'il n'y voulait pas croire.
La même année, Corot, sur les instances d’un de ses familiers, M. J. Michelin, et avec les conseils de Bracquemond, se remit à faire de l’eauforte. Il grava le Bateau sous les Saules, dont le sujet est pris à l’un des étangs de Ville-d’Avray.
Au Salon de 1859, Corot expose Dante et Virgile, où les animaux ont été dessinés par Barye, Macbeth, Idylle, Paysage avec Figures, Souvenir du Limousin, Tyrol italien, Etude à Ville-d'Avray. Castagnary, lorsqu'il l’admire,
Et
ne
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semble ne l’admirer qu’à regret, et sa conclusion est impitoyable : «(Nulle vérité dans son invention, nulle variété dans ses tons et dans ses lignes : sa composition est uniforme :; sa couleur, invraisemblable ; son dessin, faux et perpétuellement lâché. » Corot ne perd pas, sous ces arrêts, sa foi au travail, ni le goût de la vérité. Au mois d'août, il est à Monthléry, d'où il écrit à un de ses élèves, Auguin, qui habite Bordeaux : « J'arrive d’un long voyage en Normandie et je repars en Suisse avec quelques compagnons. Je me permettrai de vous recommander la plus grande naïveté à l'étude, surtout faites bien comme vous verrez. Conflance en vous et la devise : «Conscience et confiance. » Je vous embrasse bien. Je travaille comme un gros scélérat. »
Pas de Salon en 1860. L'année suivante, Corot expose six œuvres : Le Repos, Souvenir d'Italie, Le Lac, Orphée, Soleil levant, Danse des Nymphes. EX Orphée a été inspiré à l'artiste par une reprise de l'opéra de Gluck, et la déesse de son tableau, c'est MM Viardot. Ici, Castagnary admire le paysage « d’une impression si suave que la langue de Virgile, seule, dans ses notes pures et attendries, pourrait la redire et la fixer». En revanche, Théophile Gautier montre de l'humeur, l'Orphée lui plaît médiocrement : « Cette silhouette bizarre, suivie d'une
Eurydice roide comme une poupée, exciterait le rire si l'on pouvait rire de cet excellent Corot, si amoureux de son art, si travailleur et si convaincu. Heureusement, on le retrouve tout entier dans le Soleil levant, dans le Souvenir d'Italie, dans le Lac, avec son atmosphère argentée, sa vapeur lumineuse, ses eaux calmes, ses arbres clairs et son aspect élyséen. » Il grave à l’eau-forte, la même année, l’Etang de Villed’Avray, dont il existe trois états ; l’un a illustré les Poèmes posthumes d'Edmond Roche, dédiés à Corot.
Au Salon de 1863 — pas de Salon en 1862 — on voit de Corot: un Soleil levant, une Etude à Ville-d'Avray, une Etude à Mérysur-Oise. En 1864 : le Coup de Vent et le Souvenir de Mortefontaine, acheté pour les Tuileries.
En 1865: le Matin ou la Bacchante aux Amours, deux Souvenirs d'Italie, dont l’un pris dans les environs du lac de Nemi, figurera à l'Exposition de 1867. M. Henri Dumesnil affirme que ce chef-d'œuvre, dans son premier état, était un motif de Ville-d’Avray. Au même Salon, une eau-forte avec ce même titre : Souvenir d'Italie. I] fut, cette année-là, question de décerner la médaille d'honneur à Corot ; sa candidature fut éliminée parce qu'il n'était pas peintre d'histoire. Cet échec fut vite oublié ; un grand chagrin vint à Corot de la mort de son
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ami Dutilleux, son premier acheteur, son élève aussi, qu il alla enterrer à Arras.
En 1866, Corot expose deux toiles : Le Soir ou Fête antique, La Solitude (Limousin), et une eau-forte : Environs de Rome. Cette année, Corot est atteint de la goutte, maladie répandue en Bourgogne, pays d’origine du peintre.
Au Salon de 1867, il envoie le Coup de Vent et une Vue de Marissel, et à l'Exposition universelle : Saint Sébastien, la Toilette, Macbeth, Souvenir du Lac de Nemi, un Matin, un Soir, et les Ruines du Château de Pierrefonds. On lui décerne une deuxième médaille, comme en 1855, et la croix d'officier de la Légion d'honneur. Et le brave homme, heureux, s’écrie: «Il faut tâcher de faire de bons tableaux, afin de montrer qu'on n'a pas volé ça. »
De ce moment, Corot devient vraiment populaire. Les vitrines des marchands se garnissent de ses toiles, sur lesquelles se réalisent des profits d'autant plus élevés que l'artiste ne défend pas beaucoup ses prix. De plus, 1l se prête de bonne grâce à toutes les fantaisies : 1l a décoré un paravent, des assiettes, des couvercles de coffres, des terres cuites, des broches et, dit-on, jusqu’à un fond de chapeau. Il figure à l'Exposition des arts industriels avec deux écrans, peints sur soie pour le compte de M. Duvelleroy, qui les réexposa en 1878.
En 1868, Corot envoie au Salon : un Soir et un Matin à Ville-d'Avray, ce dernier tableau acquis par le Musée de Rouen. En 1869, une Liseuse et un Souvenir de Ville-d’Avray. Castagnary se rend, dit que ce Souvenir est (une des plus blondes et des plus harmonieuses pages de Corot », qu'il s'en dégage (une poésie si pénétrante, si victorieuse, que toutes nos théories en faveur du métier précis lutteraient vainement contre elle». La même année, une eau-forte :
Dans les Dunes, souvenir du bois de la Haye, qui a été reproduite dans les Sonnets et Eauxfortes, d'André Lemoyne.
En 1870, deux toiles : Paysage avec Figures et Ville-d'Avray. Corot s'en va à Ville-d’Avray, comme chaque année, au printemps : « Je vais là, disait-il, Pour me reposer en travaillant. Songez, j jen ai plus qu ‘une trentaine d'années à vivre, et ça passe si vite ! En voilà soixantequatorze d'envolées, et il me semble qu'elles ont été rapides comme les voyages qu’on accomplit dans un rêve... »
Survient la déclaration de guerre. Corot refuse de s'éloigner de Paris, et même il manifeste le désir d'aller aux remparts et s’achète plusieurs fusils. La fatigue physique l’arrête. Il travaille alors et fait argent de tout pour venir en aide aux misères du siège. [l parcourt les ambulances, les hôpitaux, vide ses mains et ses poches.
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Il donne une forte somme pour «la confection des canons nécessaires pour chasser les Prussiens des bois de Ville-d’Avray ». Plus tard, il envoie encore dix mille francs pour la libération du territoire, don qu’il abandonne ensuite aux pauvres du X® arrondissement. Les preuves de sa bonté, de sa générosité, sont d’ailleurs fréquentes. Il rachète, pour l'offrir à Daumier, devenu presque aveugle, la petite maison que ce dernier habitait à Valmondois, et dont il allait être expulsé. Daumier fit cette réponse au don de son ami: « Tu es le seul homme que j'estime assez pour en accepter quelque chose sans rougir. » Un confrère vient, un matin, pour lui emprunter cinq mille francs. Corot, souffrant ce jour-là, est de mauvaise humeur, répond qu'il n’a pas la somme. Puis, tourmenté par ce refus, il se ravise, s'habille, court chez l’emprunteur, s'écrie : {« Pardonne-moi, je ne suis qu'une canaille, je t'ai dit tantôt que je n'avais pas cinq mille francs. J'ai menti: les voici. » Un Italien, qui exerce la profession de modèle, se présente chez lui avec deux croûtes qu'il offre de lui vendre pour en tirer la somme nécessaire au rapatriement de sa femme malade.
(Qu'est-ce qu'il te faut ? » dit Corot. « Mille francs. » Corot donne la somme, et transforme, de son pinceau, les deux (infamies doublées d'horreur », dont il fait cadeau à l'Italien. Peu
de mois avant sa mort, il vend un certain nombre de tableaux, et, sur le payement, confie au marchand une liasse de dix billets de mille francs : « Gardez ceci, dit-il ; quand je n'y serai plus, vous donnerez, pendant dix ans, une pension de mille francs à la femme de mon ami Millet. »
Corot employait, pour la vente de ses tableaux, un système dont abusaient des gens peu scrupuleux. Il avait coutume de céder à bas prix ses toiles aux marchands besogneux, de faire payer plus cher aux acheteurs de la classe moyenne, et de (saler»”, comme :il disait, les gens riches ; or, d’aucuns n'hésitaient pas à employer des intermédiaires pour obtenir des prix meilleurs.
À la levée du blocus, Corot cède aux instances de M. Alfred Robaut et part pour Arras et Douai. Il peint le Beffroi de Douai, où il figure, arrêté dans la rue, vêtu de sa longue blouse. Pendant ce temps, la Commune est proclamée à Paris, et M. Robaut raconte qu’il eut souvent beaucoup de peine à contenir l’ardeur de Corot, «car il veut à tous moments retourner à Paris pour partager la douleur des siens et de ses amis, ou seulement pour voter ». À la fin de mai seulement, Corot fait une apparition à Paris, puis repart pour le Nord d’où il revient avec quatre tableaux : le Moulin, le Canal de la
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Sensée, la Route d’'Arleux, la Chaumière. La même année, il avait gravé plusieurs eauxfortes : Vénus coupe les Ailes de l'Amour, en deux états, planches inachevées ; Souvenir des Fortifications de Douai, le Déme florentin, planches non signées et non éditées. Une autre eauforte, les Baigneuses, fut manquée par suite d'une maladresse : la planche non mordue envoyée à l'imprimerie ; l’ouvrier enleva la couche de vernis et l'épreuve ne donna que l’image du trait marqué par la pointe sur le métal... Les deux toiles qui ont figuré au Salon de 1872 sont un Souvenir de Ville-d’'Avray et Près d'Arras. C’est à Arras que, le 11 juillet 1872, on célébrait le jubilé de l'artiste. Il fit, la même année, un voyage à Rouen, où il alla, au Palais de Justice, voir les peintures de Delacroix ; puis dans le Midi, sur la frontière d'Espagne «où, dit-il, j'ai vu des verts extraordinaires ; attendez seulement que je résume tout cela, vous m'en direz des nouvelles ». À Rouen, il montra à ses compagnons de voyage l'endroit où, dans la cour du lycée de Rouen, on le mettait au piquet. « Dans ce temps-là, dit-il, j'étais mieux caché qu'aujourd’hui ; on ne voyait pas le bedon. » Il dessina, sur le tableau noir d’une salle, une petite fleur qu'il signa DC pour imiter l’x traditionnel. Il fit encore, cette année-là, d'autres voyages, une
vingtaine au moins, ayant partout des amis qui l'invitaient pour fêter son cinquantenaire.
En 1873, il exposa une Pastorale et le Passeur. En 1874, trois œuvres : Souvenir d’Arleux, Le Soir et Clair de Lune. Cette année, comme l’année précédente, il fut question de décerner à Corot la médaille d'honneur, mais elle fut donnée à M. Gérôme. Le vieillard en éprouva un chagrin. Ses amis, ses admirateurs protestèrent, organisèrent une souscription, et M. Geoffroy Dechaume exécuta un médaillon en or, de neuf centimètres de diamètre, qui fut remis à Corot, dans un banquet au Grand-Hôtel, le 29 décembre 1874...
Sous sa gaieté, le vieillard dissimulait mal une grande fatigue. Il fut reconnu atteint d'un cancer à l'estomac. Il ne s'’alita pas tout de suite, prépara ses envois au Salon pour l’année suivante, alla faire une dernière visite au cottage de Ville-d’ Avray. Quelques ] Jours avant sa mort, il raconta à un de ses amis qu'il avait vu en rêve (un paysage dont le ciel était tout rose. Les nuages aussi étaient tout roses. C'était délicieux, Je me le rappelle très bien. Ce sera admirable à peindre ». Le matin du jour où il mourut, le 22 février 1875, à sa servante qui lui offrait quelques aliments, 1l dit : « Aujourd’hui le père Corot déjeune là-haut.» Il expira à onze heures et demie du soir.
PAR GUSTAVE GEFFROY
Ses obsèques eurent lieu deux jours plus tard, au Père-Lachaise. M. de Chennevières, directeur des Beaux-Arts, fut éloquent. Un prêtre crut devoir déclarer que Corot s'était confessé. M. Jules Dupré dit : «On remplacera difficilement l'artiste, on ne remplacera jamais l’homme. »
Les trois toiles : Les Büâcherons, Les Plaisirs du Soir, Biblis, figurèrent au Salon de 1875, entourées de crêpes noirs. Castagnary écrivit : € Il n'y a rien de nouveau dans les Bâcherons et les Plaisirs du Soir ; mais on voit que, malgré l’âge, la main ne tremblait pas, l'œil était toujours clair. Ces toiles de l'artiste sont dignes des plus belles parmi leurs aînées ; elles montrent la maîtrise dans sa plénitude. Quand l'imagination est encore aussi fraîche et la sensibilité aussi vive, la mort devrait avoir pitié et ne pas interrompre un aussi gentil labeur. »
Cette même année 1875, une exposition comprenant deux cent vingt-huit œuvres, fut organisée à l'Ecole des Beaux-Arts. Des choix ont été montrés aux Expositions universelles de 1878, 1889, 1900, et au Musée Galliera, en
La vente posthume eut lieu à l'Hôtel Drouot, en mai et juin 1875, et produisit près de deux millions. Le catalogue comprenait six cents numéros.
J'ai dit la vie de Corot, tout entière donnée à la rêverie et au travail. L'homme apparaît délicieux, simple, ingénu, la candeur et la bonté mêmes. L'artiste est très grand. Pour le faire apparaître tel qu'il est, il faudrait une exposition complète de son œuvre ; mais combien celle-ci est dispersée ! On peut croire qu'elle sera tout de même faite un jour, avec les moyens de transport dont on dispose, les facilités de communications internationales. L'Amérique, l'Angleterre, sûrement, consentiront à montrer à l'Europe, pendant un mois ou deux, les chefsd'œuvre conquis sur nous. L'obtention d'un tel résultat vaudrait bien les frais d’une ambassade. On verrait alors ces belles figures, si peu connues, les chefs-d'œuvre de Corot parmi ses chefs-d'œuvre, qui révèlent en lui un sens tout particulier de la grâce souple des corps et de la beauté sérieuse des visages.
Au moment de conclure, je n’ai nul désir de discuter ce qu'il y eut sans doute de manière chez Corot. Je vois bien qu'il reste encore longtemps en lui du paysage historique, et que dans beaucoup de ses tableaux à petites figures, les figures sont italiennes, de maintien, de style. Voyez les trois femmes de la Toilette, comme seul exemple. Je vois bien qu'il eut à la fois une timidité et un entêtement, et que l’on pourrait, par un choix systématique de nombre de
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ses toiles, le convaincre de monotonie. Je vois bien qu'il y a souvent, dans ses paysages, un parti pris d'établir un premier plan d'arbres noirs qui fait éclore plus mystérieusement la lueur lointaine. Je vois bien qu'il n’a essayé que rarement de pénétrer l’infinie coloration des ombres, et qu'il a accepté, sur ce point, lui qui discernait si finement, la vision ordinaire de son temps.
Mais comme il s’est affranchi du paysage historique dans ses études de figures et de paysages d'après nature ! Mais comme toutes les remarques s'arrêtent devant les toiles où il a été luimême, devant celles où l'inspiration de poésie qui était en lui apparaît avec une splendeur si douce !
Je contemple ces champs, ces bois, ces eaux, ces ciels, tous ces refuges admirables où se passa la vie de Corot, et qu'il offre à ceux qui veulent, comme lui, comprendre et aimer la beauté éternelle des choses. Je devine alors l'émotion qui l’animait, puisque ce morceau de toile peinte garde le frisson de cette minute où le peintre a été ému, ébloui ; puisque le feuillage, l’herbe, l’eau, les nuées, ont encore comme le tremblement communiqué par cette main d'artiste, comme le reflet de lumière qui devait briller en ses yeux attentifs. Il n'était pas l’esclave d’une manière pendant ces instants de
joie, de plénitude. Il n'était pas appliqué, prudent. Il s’abandonnait. Cela ne l’'empêchait en rien d'être armé de toute sa science, qui fut grande, malgré les restrictions et les critiques d'écrivains que j'ai citées. Sa science était en lui, comme malgré lui, servait son ivresse. C'est alors, je pense, qu'il riait de tout son rire, qu'il chantait toutes ses chansons, qu'il parlait tout seul dans la campagne, comme un grand enfant à la fois malicieux et exalté.
Vous pouvez vous livrer à lui lorsqu'il connaît cette Joie, cette béatitude, cet enthousiasme. Il vous donnera à entrevoir les grands espaces de lumière de l'univers. Il vous fera connaître ce qu'il y a de beauté résumée à la place où vous êtes. Son exquis génie local a pénétré au profond toutes les choses qui l'entourent.
Il est le peintre nuancé, délicieux de la campagne que nous habitons. Des étangs de Villed'Avray aux champs et aux lisières de bois de l'Artois, il parcourt, au matin et au soir, les paysages délicats et beaux du septentrion de la France. Il sait tous les sentiers, tous les chemins, toutes les routes. Il contourne les basses collines, 1l rôde autour des forêts, s’avance aux clairières. Partout où il y a une source qui éclaire de son cristal la terre brune et la sombre verdure, il vient regarder et noter le reflet du ciel. Il passe les heures du matin à voir se
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décroiser les voiles de brume au-dessus de l'étang familier et de l’étroite rivière. Il discerne la fine trame du givre. Il s’extasie des derniers rayons du soleil qui traînent sur l’eau. Enfin, il s'envole en plein ciel, haut et droit comme l'alouette, à laquelle il s’est comparé, et là, sa joie de la limpidité, de la profondeur, est véritablement extraordinaire. Presque tous les ciels qu'il a peints ont la légèreté, l'étendue en tous les sens, ils sont faits d'une matière impalpable comme l'air lui-même.
Regardez encore, à travers ses sûres harmonies, et vous verrez apparaître, çà et là, la prescience d'une fine, subtile analyse de la lumière ! Historiquement, l'œuvre de Corot, qui tient à la peinture du passé, annonce par des nuances, par toute une richesse cachée qui se trahit, les recherches hardies et les trouvailles heureuses de l'avenir.
GUSTAVE GEFFROY
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