Je n'ai point de mérite à donner: cela ? L e
m est toujours rendu. Un Jour, Je donne à un pauvre artiste de Lyon, que je connaissais à peine, A . ., .
1000 francs. Le même jour, j'avais un amateur ? Marilhat, Prosper, paysagiste français, né à Vertaizon (Puyde-Dôme), le 28 mars 1811, mort à Paris le 12 septembre 1847. Il fut avec Decamp l'initiateur de la peinture orientaliste. En
831, un an avant le voyage de Delacroix, Marilhat accompagna en Orient, comme dessinateur, un riche Allemand, le baron Hügel.
SUR LA VIE
pour un tableau, qui m'offrait 3000 francs quand j'en voulais 4000. Il se trouvait dans mon atelier et examinait ce tableau que je finissais. Deux autres amateurs arrivent et se promènent pour faire leur choix. Aussitôt, mon amateur me dit tout bas: «Vous savez, le tableau est à moi. » Et les deux autres m'en achètent chacun un de 1000 francs. Voici donc 6000 francs dans ma journée. Vous voyez bien que les 1000 francs m'étaient largement rendus :; et c'est toujours ainsi. »
Un jour, mon ami Daubigny m'exprimait le désir d'aller entendre la Symphonie en ut mineur, que l'on exécutait au Conservatoire.
Comme j'avais une carte, je la lui offre, et le voilà parti. Moi, pendant ce temps, J'étais tout seul dans mon atelier et, comme J'avais déjà entendu cette symphonie, je me représentais Daubigny entrant ; il me semblait entendre les premiers accords ; je me disais : (Comme ce doit être joli en ce moment : comme Daubigny doit être content», et ainsi de suite. Par là-dessus, voilà Daubigny qui me remercie !
J'avais suivi la symphonie, et j'avais rendu un homme content. C'était plus que le sacrifice ne valait. »
«J'ai toujours dans ma chambre un livre de |’ Imitation de Jésus-Christ et J ‘en lis presque tous les soirs. C’est ce livre qui m'a aidé à passer
la vie avec autant de calme et qui m'a toujours laissé avec le cœur content. Il m'a appris que les hommes ne doivent pas s'enorgueillir, qu’ils soient empereurs et qu'ils ajoutent à leur empire telle ou telle province, ou qu'ils soient peintres et qu'ils acquièrent un nom. Si l’homme est plus ou moins doué, je ne lui vois point de mérite. Il n'y a de glorieux qu'un Vincent de Paul et une sœur de charité. »
(Notes prises par Mme Aviat.)
« Toute distinction qu'il faut solliciter ne me tente pas ; si l’on veut m'en donner, on sait bien où me trouver : mais, pour les démarches, je n'en suis pas. »
(Henry Dumesnil : Souvenirs intimes.) QC IL est fort heureux que l’homme n'ait pas le pouvoir de changer l'atmosphère elle-même :;
autrement, le ciel aussi y passerait comme le reste. »
(Conversation avec Alfred Robaut, 1872.)
Les modèles du peintre.
Dans cette famille sans pays et sans âge, les hommes paraient leur personnalité indécise
SUR LA VIE
de l'armure des paladins ou de la bure du moine. Mais sous cette friperie, sous la défroque bigarrée des Italiennes, des Grecques et des Bohémiennes d'occasion, palpitait la plus vivante des humanités. Ces créatures étaient faites par l'artiste à son image : douces, tendres et rêveuses, occupées de fleurs et de musique. Corot laissait à d’autres les vaines poupées tirées à quatre épingles, dont la prunelle est sans feux. Son modèle pouvait bouger ; il ne le gourmandait point. Les habituées de l'atelier en prenaient à leur aise ; telle la petite Dobigny, devenue familière à la longue, qui babillait, chantait, riait, ne tenait pas en place. Un jour que quelqu'un critiquait devant lui ce sans-gêne : ( Mais, c'est justement cette mobilité que J'aime en elle, fit le maître. Moi, je ne suis pas de ces spécialistes qui font le morceau. Mon but, c'est d'exprimer la vie. Il me faut un modèle qui remue. »
(Moreau-Nélaton :
Corot raconté par lui-même.)
À Ville-d'Avray.
En 1870, comme la froidure et la pluie semblaient vouloir le retenir en ville : (Ça ne fait
rien, disait Corot, je vais là ! pour me reposer. en travaillant. Songez, je n’ai plus qu'une trentaine d'années à vivre — encore en mettant les quatre au cent — et ça passe si vite ! en voilà soixante-dix d’envolées, et il me semble qu'elles ont été rapides comme les voyages qu'on accomplit dans un rêve. Il ne faut pas gaspiller le reste, qui filera encore plus promptement. »
(Henry Dumesnil :
Souvenirs intimes, Corot.)
Après la guerre de 70.
« Pourquoi faut-il que notre beau pays soit déchiré tous les vingt ou trente ans par une ise d là ? Ah!si tre d licrise de ce genre-là ! si, en outre des quali 9, . .
tés qu'elle possède, notre nation avait le flegme des Anglais ou la pondération des Allemands !.. Mais ce serait trop beau ! La France ne serait plus la France ! Nous sommes ainsi faits ! Hier, nous étions tombés à plat. Grâce à notre admirable sol et à notre travail intelligent, dans une Et HN nRE :
vingtaine d'années, nous aurons encore une fois dépassé nos voisins. Lorsque nous serons bien * Là: dans la maison de Ville-d'Avray que son père avait achetée en 1817 et que le peintre conserva jusqu’à sa mort. La demeure — qu'il habitait en commun avec sa sœur — était située
près d'un étang aujourd’hui disparu. À Ville-d'Avray, Corot allait se recueillir chaque année, au printemps.
SUR LA VIE
prospères, le bon Dieu se dira : « Ah ! mais, il faut remettre ces enfants-là au pas. » Et nous nous ferons tuer encore une fois des milliers d'hommes, arracher une dizaine de milliards.
Quels seront cette fois-là, les instruments de notre malheur ? Les Allemands, les Anglais ou les Iroquois, qu'importe ? Le résultat est toujours le même... » Mais l’optimisme de Corot l'empêche de pousser les choses au noir. « Malgré tout, la France demeurera à la tête de la civilisation. Elle est comme ce petit espiègle, qui fait rire ses camarades pendant la classe et attrape tout le temps des punitions, mais qui, au bout de l’année, étonne ses gens en remportant quand même tous les prix. N’a-t-on pas dit de notre pays que, s’il pouvait vivre cent ans sans révolution, il deviendrait assez riche pour acheter le monde ? » Le tour de la conversation ayant conduit le causeur à s'expliquer sur ses opinions politiques : « Certes, je suis républicain, s’écrie-t-il, mais je veux que la République ne bouleverse pas la société. » Remontant en arrière, il explique qu'il n'a jamais compris pourquoi on s’est acharné à renverser le Gouvernement de Louis-Philippe ; et il raconte, à ce propos, une anecdote de ce temps-là. Un journaliste de l'opposition, avec lequel il s'était rencontré, lui avait posé une question comme celle-ci : «— Comment se fait-il, M. Corot, que
vous, un révolutionnaire en art, vous ne soyez pas avec nous en politique ? — Oh! réponditil, ce n'est pas la même chose. Je fais ma peinture à ma guise et jen ‘impose à personne ma manière de faire. Si je me trompe, Je ne compromets nul que moi. Libre aux autres de suivre la voie qui leur plaît. La nature est là pour les guider, comme elle me guide moi-même. S'ils emboîtent le pas derrière moi, ça les regarde. »
(Conversation avec Alfred Robaut, le 31 octobre 1872.)
Rosa Bonheur.
«Non, dit-il, je n'aime pas cette femme ! qui s'habille en homme. Est-ce qu'on ne peut pas faire de la peinture et rester femme tout de même ? Voyez MM€ Henriette Browne et Me Jacquemart. À la bonne heure! J'ai embrassé la demoiselle le jour de ce fameux baptême !.. Eh bien, non... ce n'était pas ça. »
(Conversation avec Robaut,
19 novembre 1872.)
* Rosa Bonheur, la femme-peintre. Le 22 septembre 1872, à Paris, l'ancien acteur Surville, un client de Corot, avait Pre à celui-ci d'être parrain au baptême de son enfant. La marraine était la Bordelaise, peintre un peu grandiloquent de la vie cham-
pêtre (1822-1899).
Le saint de la peinture.
À quelqu'un qui lui dit que l'artiste devait avoir de l’amour-propre : « Je trouve, dit-il, que l'amour tout court vaut mieux. Oui, de l'amour pour l'étude, pour la vérité, et aussi de l'amour pour notre prochain. Quand on me parle d'amour-propre, Je pense, malgré moi, à un homme qui se regarderait dans la glace pour s'admirer... »
(Conversation avec Robaut,
9 mars 1873.)
(Je viendrais à perdre la santé, je serais cloué dans mon lit sans pouvoir toucher un pinceau : faire du bien à autrui serait ma consolation. La charité est chose encore plus belle que le talent. D'ailleurs, l’une profite de l’autre. Si vous avez bon cœur, cela se verra toujours dans vos œuvres. »
(Conversation avec Alfred Robaut.)
Il était la bonté faite homme. Il ne savait pas se mettre en colère. Adèle, sa gouvernante, n'avait Jamais entendu un mot de réprimande sortir de sa bouche. Il lui arriva un jour, je ne sais pourquoi, de se laisser aller contre elle à un mouvement de vivacité. Il n'en dormit
pas de la nuit. Voici comment :l contait la chose. «Le lendemain, disait-il, lorsqu'elle entra dans ma chambre, je n'osais pas la regarder. Je me rappelle encore mon soulagement quand j'ai entendu sa voix m'interroger sur son ton habituel : « Monsieur a-t-il bien dor- » mi ? Quelle soupe Monsieur mangera-t-il ce » matin. » Ce fut une véritable délivrance. Il me sembla qu’on me débarrassait d'un poids
de cent kilos. »
(Moreau-Nélaton :
Corot raconté par lui-même.)
Un jour qu'il était allé faire une étude en plaine avec Emmanuel Damoye, le paysage qui se déroulait devant eux avait une telle splendeur, sous les feux irisés d’un soleil couchant, que Damoye ne put retenir un cri d’admiration.
«Oui, c'est beau le paysage, fit Corot après un instant de réflexion ; mais saint Vincent de Paul est beau aussi, très beau, très beau !
(Roger-Milès : Corot.)
Il ne se passait pas de j jours où des rehigieuses ne vinssent frapper à à sa porte : jamais il ne les laissa partir les mains vides, et comme les saintes filles se confondaient en protestations
de gratitude : «Mais non, disait-il de sa voix , . . . .
la plus douce, c'est moi, moi seul qui dois vous
remercier. »
(Roger-Milès : Corot.)
On lui apporta un matin un petit tableau qui était signé de lui.
— Ca, fitil, ce n’est pas un Corot !
— Eh bien ! je vais le faire arrêter, s’écria le porteur du tableau.
— Qui ? interrompit Corot, inquiet.
— Mais celui qui me l’a vendu, le faussaire.
— Arrêter ? mais il a des enfants, il est marié, c'est la misère pour eux !
— Qu'importe, c'est un faussaire ; la justice..
— Oh! la justice ! Il faut si peu de chose pour que ce soit un vrai Corot. Tenez !
Et prenant le petit tableau, le maître fit, de la contrefaçon, un Corot dont l’heureux pro- priétaire pouvait garantir deux fois l’authenticité.
(Roger-Milès : Corot.)
Un matin, un Italien, qui avait posé dans les ateliers, vint le trouver ; il portait deux panneaux où s’étalaient d'informes paysages, et
voulait les vendre, afin de payer à sa femme, malade, le retour en Italie.
— Qu'est-ce qu'il te faut ? dit Corot.
— Mille francs.
Corot donna les mille francs, et quand l'Italien fut parti :
— Non, vraiment, c’est trop laid, fit-il, en désignant les deux panneaux du quémandeur, je ne puis laisser cela ainsi.
Et vite, saisissant sa palette, il remplaça les deux «infamies doublées d'horreur», suivant son expression, par deux choses exquises.
— Je les lui rendrai à son retour, ajouta-t-il.
Puis malignement :
— Pourvu qu'il les reconnaisse !
(Roger-Milès : Corot.)
Une autre fois, raconte M. Albert Wolff, que nous nous plaisons à citer, parce qu'il a beaucoup connu, beaucoup aimé Corot, une autre fois, un peintre de ses amis vint lui demander cinq mille francs. Corot, de mauvaise humeur ce jour-là, répond qu'il ne les a pas. Mais une fois l’ami parti, l'artiste réfléchit : il quitte sa blouse, dépose sa pipe, sa fameuse pipette devenue légendaire dans les ateliers, court chez l’ami et lui dit :
SUR LA VIE
— Pardonne-moi, je ne Suis qu'une canaille, je t'ai dit tantôt que je n'avais pas cinq mille francs ; ; J'ai menti, et la preuve c’est que les voici |
Peu de temps avant sa mort, il fit une grande affaire avec un marchand. Quand celuici compta à l'artiste son argent, Corot prit une liasse de dix billets de mille francs et dit au marchand :
— Gardez ceci, quand je n’y serai plus, vous donnerez pendant dix ans une pension de mille francs à la veuve de mon ami Millet.
(Roger-Milès : Corot.)
Il n'était pas jusqu'à la souffrance physique qui ne lui inspirât des propos stoïques. Le pincement d’un rhumatisme lui faisait-il faire la grimace, vous l'entendiez en déduire avec résignation : ( La douleur est une bonne chose, car elle nous apprend à à apprécier la santé. »
Il n’était rien moins qu'un esprit fort. Le dimanche, toute besogne cessante, il faisait toilette et assistait à la grand-messe. La simplicité de son cœur s’accommodait de la religion de nos pères, dont le merveilleux plaisait au poète. Il n’était pas rare de trouver sous sa plume des
expressions comme celle-ci : « Si je fais quelque chose de bon, c’est que le Seigneur aura envoyé
un petit ange !. »
(Moreau-Nélaton :
Corot raconté par lui-même.)
Vieillesse.
Ïl narguait la vieillesse et, pour se délasser du travail, jouait et gambadait comme un enfant ; à six heures du matin, c’est lui qui réveillait la maison. («— Eh bien ! la patronne, on dort encore ? — Comment, déjà levé, monsieur Corot ? — Certes, et le petit papa ne regrette pas d'avoir ouvert l'œil de bonne heure. Car, en vous attendant, madame, il avait pour compagnon un fameux livre !» Ce «fameux livre», c'était le Manuel d'Epictète. I] en lisait quelques pages chaque soir, avant de fermer l'œil, et le reprenait au réveil. Un autre volume partageait ses faveurs avec celui-ci: L’Imitation de Jésus- Christ. Il en parlait avec une admiration sans bornes et disait : (C'est mon bréviaire. »
(Moreau-Nélaton :
Corot raconté par lui-même.)
1 Lettre à La Rochenoire, d'Arleux, 24 juin 1871.
SUR LA VIE
«Me voilà presque arrivé à la résignation, mais ce n'est pas facile, et voilà longtemps que J'y travaille. Pourtant je n'ai pas à me plaindre de mon sort, bien au contraire ; j'ai eu la santé pendant soixante-dix-huit ans, l’amour de la nature, de la peinture et du travail ;: ma famille se composait de braves gens, j'ai eu de bons amis et crois n'avoir fait de mal à personne ; mon lot dans la vie a été excellent, et, loin d'adresser aucun reproche à la destinée, je ne puis que la remercier. Il faut partir, je le sais, et ne veux pas y croire ; malgré moi je conserve encore un peu d'espérance. »
(Roger-Milès : Corot.)
Un jour, on se mit à causer de la vie future et de la façon dont la religion entend la sanction des mérites des hommes dans un autre monde. Quelqu'un parla des châtiments éternels qu’elle prête à Dieu pour punir les fautes des coupables. Cette conception de la divinité vengeresse révoltait Corot. «Si Dieu est infiniment bon, s’écria-t-il, il est impossible qu'il se montre tellement impitoyable et qu'il ne finisse par pardonner un jour ou l'autre. »
(Raconté à À. Robaut par M. T.-V. Charpentier.)
En juin 1874.
Un groupe se forma (après le refus à Corot de la médaille d’or du Salon) sous la présidence de M. Marcotte, et décida qu'on offrirait une médaille d'or au grand paysagiste, en témoignage d'amitié, d'estime et d'admiration. Une souscription publique fut ouverte quelques mois après. Le 29 décembre 1874, quelques centaines de personnes étaient réunies au Grand-Hôtel pour offrir à Corot cet hommage bien rare pour un contemporain. À neuf heures, Corot, très changé, très affaibli, parut au bras de M. Marcotte. On applaudit et on pleura.
Quand chacun fut à sa place, M. Marcotte, remettant à Corot l’écrin contenant la médaille d'or prononça ces simples paroles :
«Messieurs, il n’y aura pas de discours ; il faudrait trop dire sur l’homme et sur l'artiste ; cette médaille parlera pour nous ! »
Cette médaille, œuvre de M. Geoffroy- Dechaume, mesurait neuf centimètres de diamètre ; elle portait, à son revers, les attributs de la peinture, une palette et des pinceaux enguirlandés de lauriers ; et, sur le côté face, le profil de Corot, avec cette inscription :
SUR LA VIE
Et Corot, les yeux baignés de larmes, dit tout bas à M. Marcotte, assis à son côté :
— On est bien heureux de se sentir aimé comme ça.
Malgré les efforts qu'il fit ce soir-là, pour retrouver un peu de son exubérante gaieté, Corot ne put tromper ses amis sur la gravité de son état. C'était bien fini pour lui ; le dénouement fatal n'était plus qu'une affaire de quelques semaines.
(Henry Dumesnil :
Souvenirs intimes. )
Das
Rd à ve spot M
LE R ES ré PM " n PU
PSS
AS 4. pie y 4 ns me
F pal a toshèt ST j ES De Vi Lt Mur CL ra, Lil Fu È
à | Se Ah
; " "T donsts { L ip de AURUT JA PCA I Earth à oct TOR | BOAAU ñ | LD L'an | 1% d L " LAN Vi. Au à re ne” D jai th RAT ALEO 1Ps [TT \ @ ‘! OU LE }, û las " ( {i k A. ñ ht " À Ptit L ra Cie | ni 1 TE ; | LL | 1 | dy , | | (ls | À Le | 4 ve ni DA rN Lu de. 4 ATLAS ‘ | NN A TELNT At ti Ni wi ro Te
JOURNAL tenu par Alfred Robaut 1.
Mercredi 27 janvier (1875). — Je vais à l’atelier. J'y trouve Demeur seul. Il me raconte que, la veille, M. Corot s’est jeté dans ses bras en pleurant. Le docteur Cambay entre tandis que Je suis là et ne nous cache pas la gravité de la situation. — Je me rends faubourg Poissonnière. Je trouve le maître encore couché à 10 heures. Il m’accueille et cause ; mais, plusieurs fois, ses yeux se mouillent de larmes. — L’après-midi, il sort en voiture pendant une heure ou deux, accompagné par Bardon.
Jeudi 28. — Le docteur Cambay opère une ponction, d'après l'avis de ses confrères. Le malade souffre beaucoup. Il reste couché,
1 Les notes ainsi que les déclarations de Corot à Alfred Robaut que l’on trouvera dans les pages de ce livre ont été publiées par Moreau-Nélaton dans le premier volume de l'Œuvre de Corot et dans les deux volumes de Corot raconté par lui-même.
quoique habillé. Cependant, la nuit a été bonne. — M. Corot me montre une lettre qu'il a reçue de Florence et dans laquelle on lui demande son portrait pour le Musée des Offices. Je lui conseille d'offrir celui qu'il a peint lui-même vers 1835 !. Il se rallie à mon avis, après avoir hésité à lui préférer un portrait d’après sa personne par Alexandre Bouché.
Vendredi 29. — M. Corot, étendu sur son lit, cause avec moi. (« Vous n'avez pas idée de ce que je vois à faire de nouveau | J'aperçois des
choses que je n'ai jamais vues. Îl me semble que Je n'ai Jamais su faire un ciel ! Ce que j'ai devant moi est bien plus rose, plus profond, plus transparent ! Ah! que je voudrais vous montrer ces immenses horizons ! » Et, les yeux en l’air, 1l se passe l'index sur le front. Il insiste sur la nécessité de la personnalité pour un artiste. (Que, dans la rue, on confonde notre personne avec celle du marchand de vin du coin ou du charbonnier d’à côté, rien de mieux. Mais il faut que, dans nos ouvrages, on nous reconnaisse et qu'on nous distingue du voisin au premier coup d'œil. » La causerie prend un tour philosophique et M. Corot dit encore :
1 Corot, revenu d'Italie en octobre 1834, habitait alors au 15 du quai Voltaire, où Delacroix avait eu avant lui son atelier.
LES DERNIERS JOURS
€ J'ai lu quelque part que la terre est le produit du choc d'une comète avec le soleil : la comète en aurait détaché des parcelles et ke planètes seraient des morceaux du soleil. Eh bien, je me figure que les hommes, à leur tour, ne sont autre chose que des parties détachées d’une intelligence supérieure et infinie. »
Samedi 30. — J'entre à 1 h. 1 dans la chambre du malade. Il se levait et cherchait ses pantoufles restées dans son lit. Lorsqu'il s’est retourné pour voir qui entrait, sa maigreur et son teint livide m'ont bouleversé. La bonne Adèle a retrouvé les chaussons et j'ai offert au cher maître le petit bouquet que je lui apportais. « Est-ce beau, ce vert ! » a-t-1l dit en regardant le réséda qui accompagnait les roses. Il m'a prié d'ouvrir une petite boîte sur la table et d'y prendre des billets pour Pasdeloup et pour le Conservatoire, qu'il m'a offerts. J'étais là depuis quelques instants lorsqu'on a annoncé M. le curé de Saint-Eugène. Le prêtre s’informant de sa santé, M. Corot lui a répondu : «Voyezvous, monsieur le curé, je suis très ennuyé d’être obligé de m'occuper comme cela de mon pauvre corps. L'homme ne devrait être qu'un pur esprit. » J'ai pris congé en promettant de revenir le soir. — À 8 heures, nous sommes
réunis, Demeur et moi, auprès de sa chaise longue et il nous regarde faire une partie d'écarté, puis nous assistons à son coucher. Les jambes sont un peu désenflées ; mais il est très
faible.
Dimanche 31. — Je vais chez M. Corot à
4h. L, en sortant du Conservatoire. La nuit a été encore assez bonne. Il est étendu sur son lit: sa nièce, Mme Chamouillet, est à côté de lui. Il se lève pour me recevoir et se jette sur sa chaise longue. Il est un peu plus gai et s'efforce même de chantonner. Il s’informe du concert. Je lui dis le programme : il trouve qu’à présent, on abuse des concertos. Tandis que je suis là, Lavieille ! vient un instant et, au moment où je m'en vais, à 6 heures, le docteur Cambay arrive.
Lundi 1+ février. — M. Corot n’a pas passé une mauvaise nuit ; il va plutôt un peu mieux.
Mardi 2. — Il est plus souffrant. Grand échauffement, qui oblige à des remèdes pénibles. Adèle est admirable de dévouement. On
1? Lavieille (Eugène-Antoine-Samuel), frère du graveur de ce nom. Né à Paris en 1820, mort à Paris en 1889. Il se forma d'après les conseils que lui donna Corot et débuta en 1844 par un Site de Fontainebleau. Lavieille peignit un grand nombre de paysages dans les environs de Barbizon et de Moret.
LES DERNIERS JOURS
cause de Millet et du don que M. Corot vient de faire à sa veuve. (On est si heureux, ditil, de pouvoir faire un peu de bien autour de soi ! »
Mercredi 3. — J'ai vu M. Corot un instant.
Son teint m'a semblé moins mauvais. Il a dormi cinq heures la nuit dernière.
Jeudi 4. — Je passe une demi-heure auprès de lui. Il est sur sa chaise longue et fume sa pipette. Il en fume une et demie par jour en trois fois. M. Marion, son neveu, est là et Bardon est à côté, dans le salon. Nous causons de choses et autres, et l’on parle du tunnel sousmarin, dont il est question dans les journaux. M. Corot s'extasie sur l’activité humaine, qui ajoute encore aux merveilles de la création.
Comme on vient à prononcer le nom de Calais, qu'il ne connaît pas, il exprime son désir de voir cette ville, ainsi que le port de Wissant, dont je lui ai souvent parlé.
Samedi 6. — Je ne fais qu’entrevoir M. Corot. Il a été très fatigué la veille. (On est venu ici, hier soir, comme en soirée, dit-il. Je n'osais pas me coucher ; et pourtant, J'étais brisé. Dans la journée, j'ai vu aussi beaucoup de monde.
Ah ! faudra qu'Adèle finisse par dire que Je
suis couché et que je dors; car je n'en puis plus. J'ai besoin d’un repos absolu pour sauver ma pauvre carcasse !» En parlant ainsi, 1l me fait peur, avec ses grands yeux qui envahissent ses joues, sa barbe qui commence à pousser, et aussi sa voix qui s’éraille. Je le quitte bien vite. Il a devant lui des papiers d’affaires, des factures qu'il ordonne de payer.
Dimanche 7. — Je me borne à prendre des nouvelles auprès du concierge. Il me dit:
«M. Corot va un peu mieux. » Mais c'est une consigne.
Lundi 8. — Le cher maître ne s'est levé qu'un instant le soir, le temps qu'on fasse son lit On n'a reçu personne que la famille, les docteurs Gratiot et Cambay, Daubigny, le curé de Saint-Eugène et une religieuse. M. Corot a prié M. Gratiot de dire au curé de Coubron de venir le voir. Il ne se dissimule pas la gravité de son état.
Mardi 9. — Je vais faubourg Poissonnière à 9 h. 4. Je trouve le malade bien abattu, bien affaisé. Il attribue l’aggravation de son mal au mauvais temps qu'il fait. Puis il parle du carnaval : car c'est le mardi-gras. « On ne voit plus de masques dans les rues à présent ; c’est fini
AREAS)
DE ONE CEE