‹ CorotChapitre 10 sur 18 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

La dernière Période (1867-1875). — Production rapide et forcée. — La Pastorale (lSj3). — Le Salon de 1874 et la Médaille d'honneur. — La Danse antique (1875).

— Mort de Corot.

Si le jury de l'Exposition universelle de 1867 ne crut devoir à Corot qu'une seconde médaille, le gouvernement répara cette injustice en lui envoyant la croix d'officier de la Légion d'honneur, après vingt et un ans de grade de chevalier; en recevant cette distinction, qui arrivait à point pour le consoler du mécompte de l'Exposition, Corot ne put s'empêcher de dire, avec sa bonhomie habituelle :

— Il faut tâcher de faire de bons tableaux, afin de montrer qu'on n'a pas volé ça.

Et de fait, Corot fit beaucoup de tableaux pendant cette période; à peine les ébauches étaient-elles indiquées, que les marchands à l'affût les lui enlevaient. Les Corot, sans atteindre les prix qu'ils connurent plus tard, étaient enfin de vente ; le maître était assailli de demandes; non seulement on le sollicitait d'envoyer aux Expositions de province, mais il lui fallait encore figurer à l'étranger, à Munich, à Lausanne, à Londres, partout.

Il est même probable, qu'après la lenteur avec laquelle le succès était venu à lui, lenteur dont il avait beaucoup souffert moralement, Corot ne voyait pas et n'acceptait pas tout ce mouvement sans plaisir; cette occupation débordante, cette activité de tous les instants n'étaient pas pour l'effrayer; c'était un ardent au travail, trouvant dans le travail même son repos, sa plus chère distraction. Même le premier jour de l'année, on le trouvait à son atelier, assis devant son chevalet, et fixant d'un pinceau alerte, sur la toile, un des sites innombrables qu'il avait retenus de ses promenades à travers « le beau pays de France ».

Manier les pinceaux, d'ailleurs, c'était la grande joie, la joie indispensable de sa vie.

— Si je ne pouvais plus peindre, disait-il un jour à M. Dumesnil, faire mes petites branchettes dans le ciel, avec de l'air pour laisser passer

Réduction de l'eau-forte originale d'Et.-Gabr. Bocourt.

les hirondelles, il me semble que, sous peu, je tomberais raide mort. C'est ce que je disais jadis à un amateur qui me priait de mettre des arbres au feuillage le'ger dans un tableau qui lui était destiné; il aimait ça à la folie, et je lui promis de le contenter : soyez tranquille, je travaille pour les oiseaux. »

Mais, au milieu de ce labeur incessant, il n'oubliait jamais de préparer les toiles qu'il destinait au Salon, et, jusqu'à la dernière année, on lésait, il y figura sans faiblesse. Le pittoresque de Ville-d'Avray, où tant de souvenirs émus l'attachaient, y revient en des œuvres d'une délicieuse inspiration, que la mythologie n'hésite pas à égayer de ses ébats.

En 1873, c'est une Pastorale. Dans un vallon où chante un ruisselet, des nymphes, sortant d'un sous bois, dansent aux tintements d'un tambour de basque. Déjà l'une d'elles, détachée du cortège, semble inviter à son ivresse chorégraphique quelque Corydon languide et mélancolique, assis au revers d'un talus buissonneux. Le massif de grands arbres qui occupe le milieu de l'œuvre se dessine superbe et fleuri sur les limpidités d'un ciel printanier.

Une autre fois, c'est la Toilette. Un coin de bois à la discrétion duquel une jeune femme confie le charme de sa beauté et de sa jeunesse; une autre fois encore, c'est le Sommeil de Diane, sommeil sur lequel des amours viennent secouer leurs ailes d'où tombent les doux rêves, tandis que le zéphyr, qui balance les grands arbres, chante dans les frondaisons d'inépuisables berceuses.

En 1875, c'est une Danse antique. Des nymphes, les cheveux dénoués, les épaules émergeant du désordre des draperies, unissent leurs mains et dansent, leurs pieds foulant à peine les fleurs qui tapissent le sol, et le front baigné de l'ombre qui descend d'un massif aux larges bras protecteurs. On sait que ce tableau, l'un des trois qui formaient le dernier Salon de Corot, fut signé par lui dans son lit, alors que son état de santé ne lui permettait plus d'aller à son atelier.

Depuis le mois d'octobre 1874, c'est-à-dire depuis la mort de sa sœur, auprès de qui il avait toujours vécu, Corot, en effet, avait senti son tempérament robuste faiblir; le grand chagrin que cette perte lui avait fait éprouver avait eu son retentissement fatal sur lui, et, pour la première fois, il s'aperçut qu'il était âgé.

Être âgé, pour Corot qui avait l'éternelle jeunesse du cœur et du génie, c'était être averti; il le comprit et s'attrista. C'est à cette époque

cependant que se place un incident qui causa à Corot une des émotions les plus profondes qu'il ait ressenties de sa vie.

Son Salon de 1874 avait e'té très remarqué; il avait trois tableaux: Souvenir d'Arleux, le Soir et le Clair de lune, trois œuvres différentes d'aspect, mais d'un charme égal et saisissant. Chacun pensait que la médaille d'honneur lui serait décernée. Il n'en fut rien. Après de nombreux tours de scrutin, il y eut un autre élu. Des amis, dans une lettre du 29 mai 1874, protestèrent auprès du maître; ces amis, dont les noms sont intéressants à retenir, sont MM. Chenavard, P. de Musset, Français, Matout, Leroy, A. Millet, Landelle, Busson, Hanoteau, Carolus- Duran, A. Viollet-le-Duc et Dumesnil. Mais une lettre ne suffisait pas; beaucoup d'autres amis ou artistes partageaient le sentiment de MM. Chenavard, Français et Dumesnil; un groupe se forma sous la présidence de M. Marcotte et décida qu'on offrirait une médaille d'or au grand paysagiste, en témoignage d'amitié, d'estime et d'admiration. Une souscription publique fut ouverte et quelques mois après, le 29 décembre 1874, quelques centaines de personnes étaient réunies au Grand- Hôtel, pour offrir à Corot cet hommage bien rare pour un contemporain. A neuf heures, Corot, très changé, très affaibli, parut au bras de M. Marcotte. On applaudit et on pleura. Quand chacun fut à sa place, M. Marcotte, remettant à Corot l'écrin contenant la médaille d'or, prononça ces simples paroles :

— Messieurs, il n'y aura pas de discours ; il faudrait trop dire sur l'homme et sur l'artiste; cette médaille parlera pour nous !

Cette médaille, œuvre de M. Geoffroy de Chaume, mesurait neuf centimètres de diamètre; elle portait, à son revers, les attributs de la peinture, une palette et des pinceaux enguirlandés de lauriers; et, sur le côté face, le profil de Corot, avec cette inscription :

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