LA BACCHANTE
Tableau de Corot, exposé au Salon de i865.
cipe autrement élevé, et, quoi qu'en dise l'éminent écrivain que nous venons de citer, la facilité de l'art du paysage, facilité qui n'est qu'apparente, n'entrait pour rien, on peut l'affirmer sans crainte, dans le choix qu'une élite d'artistes avait fait de ce genre de peinture.
Ernest Chesneau, rapporteur du jury de l'Exposition universelle de 1867, nous paraît avoir beaucoup mieux compris les raisons de la place énorme acquise par le paysage dans l'art moderne :
« Si nos paysagistes, dit-il, s'étaient uniquement bornés à la reproduction, à la traduction textuelles des formes spéciales et des colorations, qu'a revêtues notre planète, le paysage, quelle que fût l'habileté de nos peintres, n'aurait pas pris et gardé le rang si élevé qui lui est acquis désormais dans l'art moderne. Ce qui fait la grandeur de ce genre, c'est que l'artiste, qu'il le voulût ou non, a associé la nature à ses douleurs et à ses joies ; qu'il s'y est réfugié comme dans un lieu d'asile, à l'écart de la dévorante activité, de la fièvre permanente des cités ; c'est qu'il l'a prise définivement comme un intime confident de ses regrets, de ses désirs et de ses aspirations. »
Voilà la vérité sur ce grand mouvement commencé en i83o, et arrivé en 1867 à tout son éclat, et il ne fallait pas manquer d'un certain courage pour l'exprimer ainsi, alors que les peintres de figures cherchaient encore à empêcher de passer au premier rang des maîtres comme Corot, Huet, Daubigny, Rousseau, Millet et Français. Chesneau sent même si complètement l'hostilité qu'il combat, qu'il mêle à l'éloge qu'il fait de Corot des critiques parfois un peu sévères :
« Au principe poétique de Paul Huet, dit-il, au principe de la réalité choisie, formulé par Théodore Rousseau, s'ajoute un troisième principe, celui du paysage composé. Son plus célèbre représentant est M. Corot. Corot est le dernier interprète vraiment supérieur du paysage historique; lui seul a pu donner un reste de vie à cet art qu'avaient tué les routines étroites et les pauvres imitations qui s'étaient transmises dans l'école française, sous l'empire de l'admiration légitime inspirée par les grandes œuvres de Nicolas Poussin et de Claude Lorrain. Ne prenons pas trop à l'étroit, cependant, le principe que nous avons attribué à M. Corot. Certainement cet artiste a un penchant instinctif vers le paysage composé, mais on ne songera pas à demander à ses ouvrages les grandes lignes et les fermes assises du paysage français du xvne siècle. Il voit la campagne romaine et les nymphes mythologiques, à travers les brumes des étangs
CAMILLE COROT 5g de Ville-d'Avray. La volonté de composition est évidente. Mais, au fait et au prendre, ce qui domine surtout dans les paysages de M. Corot, c'est l'impression, une impression toujours délicate, mais toujours cherchée par les mêmes conditions de lumière. Dans l'inépuisable variété d'effets que nous offre le spectacle de la nature, au cours des saisons et des heures, M. Corot n'est guère sensible qu'aux clartés voilées des aubes printanières et des crépuscules attiédis. Cette impression de réveil, des fraîcheurs matinales, et celle des heures indécises où la lumière entre en lutte contre l'obscurité naissante, il les a traduites avec une grâce et une finesse de sensibilité exquises. »
Il faut bien reconnaître que, dans ces lignes très étudiées, Chesneau a dit presque toute la vérité sur Corot; il n'a pas osé cependant formuler sa critique d'un seul mot et accuser le maître de monotonie. Nous n'avons pas les mêmes scrupules. Oui, pour les gens qui passent devant des toiles sans s'y arrêter, qui les voient sans les regarder, l'œuvre de Corot doit sembler monotone; mais pour ceux qui fixent leur attention sur cette œuvre, pour ceux qui longuement l'examinent, quelle joie, quel enchantement se cache sous ces brouillards, et comme ces effets de matinales transparences savent nous retenir à leur attendrissement et à leur contemplation !