CHAPITRE III
Premiers Envois au Salon (1827) : Campagne de Rome, Vue prise à Narm, etc. — Second Voyage en Italie. — La Révolution dans le Paysage (1 835) : Cabat, Rousseau et Jules Dupré. — Dernier Voyage en Italie (1843).
En 1827, dès qu'il fut de retour en France, Corot envoya au Salon annuel deux tableaux, une Vue prise à Narni et la Campagne de Rome. Nous remarquerons tout de suite que, tant qu'il vécut, le grand artiste parut à tous les Salons, sans interruption aucune. Pour [lui, c'était un devoir d'affronter chaque année la lutte, une lutte où l'école classique lui infligea plus d'une fois des horions, puisqu'il se vit souvent refuser des tableaux. A ces époques-là, le nombre des envois n'était pas limite à deux, et c'est pourtant ce nombre deux qu'on lui imposa jusqu'en 1848, 011, le jury n'ayant pas fonctionné, il eut la joie de trouver ses neuf envois accrochés au mur.
Mais revenons à la date de 1827. Sa première exposition passa inaperçue. Seules, les personnes qui avaient visité l'Italie pouvaient en comprendre le charme, encore que les deux tableaux eussent une parenté évidente avec le paysage historique. Corot était encore trop sous l'influence directe de Bertin et Aligny pour qu'il en fût autrement.
De 1828 a 1 83o, il n'y eut pas de Salon. En 1 83 1 , où Corot avait quatre envois, dont une Vue de Furia et un Couvent sur les bords de l'Adriatique, il se trouva avec des débutants comme lui, mais ayant une autre manière, plus facile à comprendre, et que le public accepta plus rapidement : c'étaient Jules Dupré, Th. Rousseau, de Marilhat, auxquels, au Salon suivant, c'est-à-dire au Salon de 1 833 , se joignirent Cabat et Troyon, suivis, à quelques années près, de F. Millet, Daubigny, Diaz et Français, tous ces illustres qui ont fait glorieuse l'école française du paysage au xixe siècle, tous ceux-là que Corot aimait et admirait, sans que leurs formules aient eu de l'influence sur la sienne, qui resta toute d'inspiration.
Nous avons cité une date: i833; elle est marquée dans l'œuvre de Corot par une page d'une exquise saveur : une étude de la Forêt de
i6 LES ARTISTES CÉLÈBRES
Fontainebleau, le seul tableau de lui reçu d'ailleurs à ce Salon, et le premier qui lui valut une médaille. C'est une toile importante de i m. y5 c. sur 2 m. 43 c. Au premier plan, une gracieuse figure, largement décolletée et couchée, absorbée par une lecture attachante, et bercée par le frémissement des insectes sur la mare prochaine, le frémissement aussi des nids, dans le massif d'arbres qui occupe la droite. Puis, par delà l'eau stagnante où le jour calme met un reflet, ce sont d'autres arbres poussés au hasard d'une nature sauvage, et, dans le lointain, c'est la ligne de l'horizon qui s'éclaire sur des collines formées de roches abruptes. Certes, cette œuvre, où l'impression de nature est si saisissante, si vraie, sort déjà du genre du paysage historique ; la figure délicieuse placée à gauche nous promet l'immense poésie dont s'envelopperont dans l'avenir les nymphes de Corot, ces nymphes que Courbet ne sut jamais comprendre, — Courbet, ce faubourien de la couleur et du génie; — mais M. Ph. Burty nous semble marcher un peu vite quand il affirme que « cette œuvre magistrale clôt en quelque sorte son passé et ouvre son ère romantique. » C'est, sans nul doute, une page maîtresse dans l'œuvre de Corot, mais, par certaines précisions, par certains accents, elle est bien de la première manière.
Avant d'arriver à l'apogée de cette première manière, nous avons encore quelques années à attendre; nous trouverons même des tableaux moins complets que celui dont nous venons de parler, et cette sorte de stationnement dans le progrès s'explique par cela que Corot, en 1 83 5 , était retourné en Italie, et que l'Italie ne convenait pas absolument à son génie, à son inspiration.
En 1 835 , en effet, suivant en cela l'exemple de ses camarades, il a le besoin pressant de revoir la terre des Apennins, et le voilà parti pour l'Italie du nord. Il n'y fit qu'un séjour d'une année. Une lettre de son père, que cet éloignement attristait, vint le rappeler à Venise, où il se trouvait avec Léopold Robert. Sur le conseil de ce dernier, qui lui dit : « Rentrez à Paris, si vous voulez m'en croire, vos parents sont vieux, ne leur faites pas de chagrin », Corot n'hésita pas, prévint Bertin qu'il ne le rejoindrait pas à Rome, et rentra en France.
C'est de cette époque que datent la Vue prise à Ripa (Tyrol italien) et Agar dans le désert (1 835), Diane surprise au bain et Campagne de Rome; Hiver ( 1 836). Dès lors, on commence à s'occuper sérieusement de Corot dans le monde de la critique et des arts; on s'arrête devant ses
CAMILLE COROT 27 œuvres ; aux Salons, on les discute, et quelques personnes à l'esprit d'avant-garde vont jusqu'à l'applaudir. Ch. Lenormant, l'un des premiers qui se soient inquiéte's du peintre, écrit, en 1 83 5 , à propos àHAgar : « M. Corot a quitté, de guerre lasse, les chemins creux et les clairières de nos bois j il a revu l'Italie; il a retrouvé ces vastes horizons dont il