‹ CorotChapitre 5 sur 18 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Le Baptême du Christ (1843); le Matin et le Soir; à Ville-d'Avray. La Seconde Manière (1848).

C'est à son retour d'Italie que Corot exe'cuta, selon toute vraisemblance, la grande peinture décorative qui orne le côté gauche de la chapelle des fonts baptismaux, dans l'église Saint-Nicolas-du-Chardonnet, et représente le Baptême du Christ. Il y avait songé après son second voyage, comme en témoignent des esquisses de figures s'y rapportant et datées de 1841 à 1842; mais ce n'est certainement qu'après son troisième voyage, en 1843, qu'il s'y appliqua tout entier.

Cette œuvre est la plus grande, par ses dimensions, qu'accomplit Corot; elle se rattache au premier enseignement qu'il reçut de Bertin et d'Aligny ; nous ne dirons pas que c'est un retour au paysage historique, mais plutôt un adieu, et un superbe adieu. Ouvrant le paysage, de grands arbres au feuillage mobile ont de tremblantes inclinaisons vers une rivière au flot rapide. Dans le fond, à gauche, se déroule là perspective lointaine et monumentale d'une ville; la scène est occupée par neuf personnages demi-grandeur naturelle, très au-dessus desquels plane un ange, dans l'infini bleu du ciel; les attitudes sont si étudiées, les mouvements sont indiqués avec tant de précision, que certains ont pensé que ces figures avaient dû être exécutées par un collaborateur, plus spécialement peintre d'histoire. Le doute n'est plus permis aujourd'hui, puisque, ainsi que l'affirme M. H. Dumesnil, « des esquisses de figures se rapportant à cette composition ont été retrouvées à l'atelier, et le panneau est signé en toutes lettres : C. Corot, sans date. »

On demeure surpris, quand on regarde cette œuvre, que Corot, qui y avait si amplement réussi, ne se soit pas plus souvent essayé dans ce genre de grande peinture. Peut-être doit-on voir dans cette renonciation la marque toute spéciale de sa vocation pour un art plus intime ; peutêtre doit-on chercher dans des causes extra-esthétiques le motif qui lui fit entreprendre cette vaste décoration. Sur ce point, ceux qui ont connu le maître ne peuvent donner aucune explication. Croire à une commande

officielle, cela serait imprudent, la Ville et l'État ne s'étant pas montrés empressés à faire travailler Corot; ce serait plutôt un don, si l'on en croit M. Dumesnil, un don fait par Corot à l'église, en souvenir de son grand-père, paroissien de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, ce grand-père, le Bourguignon de Mussy-la-B'osse, qui était venu s'établir à Paris, près de la place Maubert, où il maniait le rasoir et le fer à friser, tout comme le Figaro de Beaumarchais.

Il n'est pourtant pas sans intérêt de remarquer que, si Corot ne se livra pas à la grande peinture décorative, on trouve dans la longue série de ses toiles mythologiques ou bibliques le souci de ce qu'est une pareille composition, et l'on se rend compte par ce Baptême de ce qu'eussent été*, en de plus vastes proportions, certaines de ses pages, comme la Fuite en Egypte, Démocrite, l'Incendie de Sodome, etc., etc. . Aux Salons de 1843 à 1848, Corot s'affirme de plus en plus dans une voie toute autre que celle du Baptême du Christ. Il nous montre bien une première Destruction de Sodome, une Campagne de Rome (1844), une idylle, Daphnis et Chloê, et un Homère (1845), un Berger jouant avec sa chèvre (1847), 4ui ^ait songer à quelque bucolique de Virgile; mais, en dépit des figures, c'est le paysagiste profondément épris de la nature, de la seule nature, qui apparaît; le paysagiste pour qui chaque saison, chaque heure du jour, avec la variété de ses jeux de lumière, est pleine de révélations et de sensations nouvelles ; le matin et le soir surtout fournissent au peintre, qui passe vraiment sa vie assis à son chevalet, d'infinies séductions que son pinceau rendra avec des séductions infinies; et ce n'est pas un des moindres mérites de Corot d'avoir toujours su rendre les effets qu'il se proposait de traduire avec autant d'émotion qu'il le^voulait. Son exécution est inachevée, dans le sens qu'on prête généralement à cette idée d'achèvement; il se contenteparfois de simples indications, et invariablement cette exécution inachevée et ces simples indications suffisent à tout enfermer dans la toile et ouvrent la pensée du spectateur à l'immensité du rêve. Un jour, Corot disait à Daubigny :

— Je ne suis pas content : je manque de métier.

— Comment, tu manques de métier? répliqua Daubigny. Tu ne mets rien sur ta toile, et tout y est !

: Et Daubigny avait raison. Dans la simplicité même de son procédé, Corot fournissait autant que d'autres avec leurs vaines complications. Son procédé était un tour de main remarquable, non sans

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