‹ CorotChapitre 6 sur 18 · LAC DE N · texte numérisé non relu

LAC DE N

Robaut, d'après une peinture mural* de Corot, dans une salle de bains, à Mantes, chez M. Robert.

recherche, — on sait que Corot travaillait beaucoup, — mais capable de donner, avec une facilité apparente, la synthèse parfaite de ses sensations, de sa vision, qui ne frappait jamais son regard sans avoir eu un retentissement dans son cœur. N'est-ce pas là le fait d'un véritable artiste ? Corot, il le disait lui-même, a peint « sentiment sur sentiment », et ce qui fait que ses inachèvements, qui seraient des défauts chez d'autres, ont chez lui une sorte d'enchantement, c'est que le sentiment dans ses œuvres l'emporte sur la main; il est un sublime évocateur de poésie, et la magie de son pinceau a fait mieux que copier la nature, elle en a écrit l'inépuisable féerie.

Là où le vulgaire se promène, ne voyant que des arbres et de la verdure comme on en voit partout, Corot a pénétré dans l'intimité des sites. Que de variations exquises n'a-t-il pas exécutées à Ville-d'Avray, ce petit pays où des bourgeois de Paris vont tromper leur appétit de campagne, au milieu de gens qu'ils coudoient sur le boulevard ; ce petit pays où Corot, dès l'enfance, s'était accoutumé à voir, lui, 'la vraie nature, la grande nature!

A chaque renouveau d'avril, il s'en allait à la maison de Ville-d'Avray, que son père avait achetée en 1817, et qu'il conserva jusqu'à sa mort^ en commun avec sa sœur. L'habitation était située près d'un étang' qui aujourd'hui n'existe plus ; Corot Rapprit la campagne et la rêverie'. « Souvent, écrit M. Dumesnil, alors que tous dormaient, il restait dans sa chambre pendant une partie de la nuit, appuyé à la fenêtre ouverte, absorbé dans la contemplation du ciel, de l'eau et des arbres. La solitude était complète ; nul bruit ne venait troubler le rêveur sur ce coteau solitaire ; il passait ainsi de longues heures, l'œil emporté, et sans doute la pensée, dans cette atmosphère chargée d'humidité, imprégnée d'une sorte de moiteur visible, faite des vapeurs transparentes et légères qui s'élevaient au-dessus de l'eau. »

C'est là que Corot allait se recueillir, chaque année, dès le printemps, quelque temps qu'il fît. En 1870, comme la froidure et la pluie semblaient vouloir le retenrr à la ville : « Ça ne fait rien, disait Corot, je vais là pour me reposer... en travaillant. Songez, je n'ai plus qu'une trentaine d'années à vivre, - encore en mettant les quatre au cent, - et ça passe si vite ! en voilà soixante-dix d'envolées, et il me semble qu'elles ont été rapides comme les voyages qu'on accomplit dans un rêve. Il ne faut pas gaspiller le reste, qui filera encore plus promptement. »

ÉTUDE D'APRÈS NATURE PAR COROT, pour son tableau ta Bacchante. — Dessin d'Alfred Robaut.

Et pourtant, bien qu'une partie de sa vie se soit passée à Ville? d'Avray, ce n'est qu'en 1848 que nous trouvons ce titre sous un de ses tableaux du Salon. Hâtons-nous d'ajouter que cette année-là il n'y eut pas de jury au Salon, et que Corot, pour la première fois, vit ses neuf œuvres exposées; mais combien de motifs cependant n'emprunta-t-il pas à son coin le plus cher de la banlieue parisienne, à commencer par Un Soir, exposé en 1843, et Paysage, en 1845 !

Le Salon de 1848 fut décisif pour Corot; ses neuf envois affirmaient avec une admirable ténacité la forme d'inspiration qu'affecterait désormais son pinceau ; il s'y trouvait deux effets de soir et trois effets de matin sans autre prétention que celle de représenter le soir et le matin; et si quelques critiques reconnaissaient loyalement l'indépendance de celui qu'on pouvait déjà considérer comme un maître, s'ils étaient séduits par cette décoration incomplète qui, à distance, vibrait d'une incomparable harmonie, il en était d'autres qui se bornaient à remarquer, — peut-être avec un regret pour l'ancienne école, — que Corot ne se servait de la nature que comme d'un motif à certaines variations poétiques, d'un style ou sévère ou gracieux, mais toujours élevé.

Nous voici arrivés à l'instant où Corot a complètement dépouillé la tradition classique; il s'est affranchi, après quinze années d'efforts, d'un souvenir qui le retenait encore aux formules du paysage historique. Il est désormais en pleine maturité de génie et d'originalité, et, dans les vingt-cinq années qu'il vivra encore, le succès, bientôt monté à l'enthousiasme, exigera de son pinceau fécond une production incessante, dont certains morceaux atteignent à une splendeur d'inspiration que l'art n'a pas connue en tous les siècles.

Page 1