‹ CorotChapitre 7 sur 18 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Le Christ au Jardin des Oliviers (1849). — Deuxième Manière : Soleil couchant; Vue du port de La Rochelle (i852). — Exposition universelle de i855. — Un Concert (1857); Macbeth (i85g), etc., etc. — Exposition universelle de 1867. — Importance du Paysage dans l'art contemporain.

« Surprendre la nature dans sa vie, a écrit M. Jean Rousseau à propos de Corot, l'exprimer au vol, au milieu de l'éternel mouvement des choses, et, pour cela, se borner aux accents décisifs; insister sur ceux-là, sacrifier le reste, n'est-ce pas et ne sera-ce pas désormais toute son esthétique ? »

C'est là la synthèse à peu près exacte de la deuxième manière de Corot; en 1849, le succès de son Salon fut retentissant. Il exposait une Vue prise à Volterra, une Vue prise à Ville- d'Avray, Y Étude du Colisée à Rome, Un Site du Limousin, et surtout une grande composition, aujourd'hui au musée de Langres, le Christ au Jardin des Oliviers. - Les quatre premiers tableaux étaient des impressions de nature auxquelles le public commençait à se faire; le Christ était une œuvre hardie, qui plaçait Corot au premier plan parmi ses contemporains. Ce n'était pas un tableau d'histoire, ce n'était pas non plus un paysage historique; c'était quelque chose qui tenait de l'épopée, par la saisissante inspiration dépensée dans la conception et l'exécution.

« Ce n'est pas la science consommée de Poussin, a dit M. de Lagenevais, mais, en place, une inspiration mélancolique, une entente à la fois naïve et profonde de la nature, dont le commerce exclusif a sauvé l'individualité de l'artiste, au milieu de la lutte des systèmes et de la confusion des souvenirs. La conception de ce sujet tant de fois répété est la plus naturelle, et pour cette raison même la plus neuve. Il est si rare qu'une idée simple ait chance d'être admise. »

Il a certainement fallu au peintre une réelle audace pour nous montrer cet effet de nuit pleine, du Christ au Jardin des Oliviers. Pourtant une étoile brille au ciel où commence à vaciller le réveil de l'aube. Au premier plan, le Christ est tombé épuisé de tristesse et d'angoisse; il sait son heure venue, l'heure du supplice, l'heure des trahisons. Dans l'obs-

curité profonde du chemin, on voit venir les soldats dont les armes reluisent à la lueur des fanaux. Les bouquets d'oliviers aux frondaisons assombries se profilent sur la calme sérénité du ciel, comme des géants silencieux, témoins du drame qui va se jouer. Il semble que l'on entend monter du frisson des branches une plainte des choses, pour celui qui demain sera cloué au gibet des infâmes ! Tout, en un mot, concourt à exprimer la poignante mélancolie et la résignation divine du Christ. Peut-être pourrait-on reprocher au peintre de n'avoir pas justifié, par une ambiance assez mesurée, la lumière trop vive qui baigne les vêtements du Christ? Mais qu'importe, lorsque l'artiste est arrivé à rendre, avec cette parfaite sensibilité, la poésie indécise des nuits de printemps, où la nuit en de vagues transparences se souvient encore du jour envolé, et prévient le réveil du jour qui va paraître!

On pouvait voir, au Salon de 1849, le chemin parcouru par Corot en vingt années de travail, puisque en même temps que le Christ au Jardin des Oliviers, il exposait cette fameuse Étude du Colisée, dont nous avons parlé dans un précédent chapitre. Les trois autres études, la Vue de Volterra, un souvenir d'Italie, un paysage accidenté baigné de chaud soleil, avec des maisons à droite et le dôme de Volterra; le Site du Limousin, un coin de bois d'une belle légèreté, avec une voûte d'ombre que rafraîchit un cours d'eau à reflets un peu métalliques, comme si le fond en était formé d'ardoises, et la Vue de Ville-d'Avray, d'une naïveté qu'on oserait presque taxer d'inexpérience, ces trois études donnaient, sous ses effets d'énorme variété, la formule d'art de Corot.

« Cet artiste, dit encore M. de Lagenevais, est varié comme la nature, qu'il paraît étudier continuellement, sans préoccupations de manière, sans formules arrêtées d'avance. Le trait distinctif de M. Corot, c'est l'absence de facture. Le mode le plus simple est toujours celui qu'il choisit pour rendre son impression sans cesse rafraîchie à l'éternelle source du beau et du vrai. Interprète à la fois naïf et intelligent, il joint à une distinction constante, à un choix toujours heureux des lignes, je ne sais quel tour poétique qui donne un charme intime et pénétrant au moindre bouquet d'arbres, à un ruisseau coulant à travers les saules.

« Les paysages de M. Corot parlent à l'âme et font rêver; ceux de

M. Rousseau ne parlent qu'aux yeux M. Rousseau, le réaliste par

excellence, se trouve, lui, infiniment plus éloigné de la nature que M. Corot, toujours candide et vrai dans son interprétation, »

A partir de cette date, d'ailleurs, le public accepte Corot comme le peintre de la nature; il a compris que Corot est, suivant le mot très juste de M. Charles Bigot, « la sérénité dans l'art ». Il ne peindra pas les cieux effondrés par la tempête, l'orage furieux rayant l'espace de ses stries miroitantes, les nuages alourdis et drainant de la suie, déchirés par le zigzag de l'éclair; ce qu'il préfère, c'est peindre une à une les heures d'un beau jour, les noter en des impressions exquises, de matin ou de soir, de midi éclatant ou de crépuscule enveloppé d'ombre, et y faire s'ébattre, dans la joie de vivre, ces rêves d'humanité qui ont peuplé la fable de la coquette et chaste nudité des nymphes.

Ainsi, les envois au Salon de i85o, le Soleil couchant et Matinée, présentaient l'antithèse habituelle des tableaux du maître, mieux peut-être que les deux autres, Site du Tyrol italien et Lever de soleil. Dans le premier, dont la droite, sur le devant, était garnie par un ample bouquet d'arbres, le centre était occupé par un lac paisible, à la surface claire, où des blocs de rochers se miraient, tandis que, vers le fond et à perte de vue, une chaîne de collines fuyait toute empourprée des feux du soleil couchant. Sur le ciel brillant et diaphane, des nuages aux flancs rosés évoluaient lentement, comme suspendus à des traînées de lumière. Dans l'autre tableau, Matinée, la composition était aussi originale, marquant, par la buée transparente qui plane sur l'œuvre, l'heure précise où la scène se présente. Et des nymphes animaient ces bois et ces vallons, toutes charmantes de leurs gaucheries paysannes. Certains ennemis de la mythologie auraient préféré à ces figures des vaches paissant ou un cavalier cheminant sur sa bête par les sentiers; pour nous, nous ne pouvons nous imaginer, même dans la silhouette d'un pâtre jouant des pipeaux antiques à la façon des pâtres de Virgile, autant de poésie que dans ces gracieuses jeunesses pleines de simplicité, de grâce et d'abandon.

En i852, avec le Repos, un paysage aux troublantes accalmies, Corot expose un Soleil couchant tout exquis de fraîcheur et de pénombre, avec de hauts miroitements, des frondaisons palpitantes à la surface d'un étang où glisse une barque, et une étude remarquable du Port de La Rochelle avec ses constructions de place forte, entre la muraille desquelles sont creusés les bassins; dans le fond, le quai s'éclaire; un pâle soleil rampe sur la façade des maisons, et la mâture des voiliers trace sur elles la symétrie de ses cordages. De i853 à 1857, les envois sont intéressants,

Dessin d'Alfred Robaut.

mais n'attirent pas autour d'eux la foule enthousiaste, en dépit de l'Exposition universelle de 1 855 . Le Saint Sébastien (i853), le Souvenir d'Italiens Soir, et Une Source (i855), sont des toiles pleines des qualités du maître, mais où ses défauts, ou du moins ce qui semble ses défauts, sont accentués librement.

Il est vrai qu'à cette époque, comme il l'avait fait en 1840 et 1842 chez son ami M. Robert, notaire à Mantes, comme il le fera chez Daubigny et Decamps, Corot s'amusait à des travaux de décoration, non qu'il en tirât un profit pécuniaire, mais simplement parce que cela faisait plaisir à ses amis. Ainsi de 1 85 2 au 20 mai 1859, il exécute, ou du moins il retouche et achève les quatorze compositions1 d'un chemin de croix pour l'église de Rosny, et de 1 85 5 à 1 856 il peint des tableaux dans l'église de Ville-d'Avray.

Et puis n'était-ce pas pour lui un moyen de se débarrasser des souvenirs d'autrefois' qui venaient l'assaillir, souvenirs de l'école d'antan, l'école du paysage historique? Il semble que dans la voie nouvelle où il s'était élancé de toute la force, de toute la nouveauté de son génie, Corot ait voulu, à certaines dates, marquer par un signe extérieur sa gratitude envers ses vieux maîtres; c'est alors qu'il exécutait, à larges coups de brosses, des peintures décoratives d'un style un peu différent de ses tableaux de chevalet.

Si l'Exposition universelle de 1 85 5 n'avait pas semblé au maître mériter un effort exceptionnel, le Salon de 1857 lui offrit, pour répondre à certains reproches un peu aigres de la critique, une occasion dont il profita. Sept tableaux y furent envoyés par lui, sept tableaux dont quelques-uns nous demeurent comme des morceaux hors pair dans son œuvre î l' Incendie de Sodome, Nymphe jouant avec un amour, Un Concert, Ville-d1 Avray, etc.

On connaît cette seconde interprétation par Corot du drame biblique : Loth, entraîné par ses filles, s'éloigne à grands pas de la ville, par un chemin de pente douce ; ils viennent de dépasser la dernière construction, peut-être celle où dorment les cendrés des aïeux. Mais Loth sent son cœur déchiré, et tout dans son attitude, ses mains qui se laissent prendre, Sa tête à longue barbe inclinée sur sa poitrine, ses yeux où perlent les larmes, tout exprime la douleur et l'abattement; sa femme, contrairement à l'avis du Seigneur, s'est retournée dans la fuite, et, sur le chemin,

t. Ces compositions mesurent 1 ta. 42 cent; sur 64 centimètres.

PANNEAU PEINT PAR COROT CHEZ DEC A M PS. Dessin d'Alfred Robaut.

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