‹ Corot, souvenirs intimesChapitre 21 sur 79 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

croyait pas à cette légende si répandue; il y avait, disait-il, dans la famille de Robert, des précédents de maladies mentales qui expliquaient d^une façon naturelle sa fatale résolution ; à son avis, elle serait le résultat de transmissions héréditaires, de ces germes que Montaigne appelait des monstres mystérieux, — desquels se développent à un moment donné, sous une influence inconnue, pour le moindre ' motif, et qui deviennent la cause déterminante d^une action sans en être la raison principale. A fépoque du départ de Corot, en 1835, Léopold Robert était déjà taciturne et sauvage, d’humeur sombre.

Parfois, chez M'"® Cataneo, où il logeait avec plusieurs autres artistes, — Joyant, je crois, était du nombre, — il s’étendait sur une grande table, dans une pièce retirée, et passait ainsi de longues heures ; si par hasard quelqu’un entrait, il ne bougeait ni ne parlait, ne donnait ancun signe de vie. Corot l’a vu plusieurs fois dans cette situation et paraissant fort occupé à broyer du noir; il en avait conclu que ses facultés

étaient déjà troublées. 11 lui demanda un jour

COROT

à voir son tableau des Pêcheurs, et Robert répondit, en répétant à plusieurs reprises avec un accent singulier : « C^est impossible, impossible, je ne puis le montrer! » Ce refus, tout simple s^il eut été adressé à un étranger, à une connaissance, était bizarre vis-à-vis dW camarade et révélait la présence du papillon noir qui déjà tourmentait son cerveau et Ta poussé à se donner la mort.

Qui croirait que Corot, dans ses ciels, s^est beaucoup préoccupé de Titien? Il nous Fa dit lui-même ^ ; cependant Fanalogie n'est pas apparente ni dans la forme ni dans la couleur, et sauf quelques études faites à Venise, rien ne rappelle les grands partis de lignes et la vigueur du puissant coloriste. En peignant la lumière, Corot nous semble se rapprocher davantage de la manière de Claude, avec moins d’éclat, mais chez lui Fatmosphère est vibrante et rayonne sous un voile léger ; c'est sa qualité propre, et en cela il obéit à son instinct 5 il est toujours lui-même, et s'il avait fait des copies, on peut être certain qu'elles n'auraient pas été

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