‹ Corot, souvenirs intimesChapitre 24 sur 79 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

moyen est presque indifférent et toujours bon pourvu qu’on se fasse bien entendre. Les grands maîtres sont là pour le prouver; ils n’ont^ quant à Texécution^ aucune théorie absolue^ aucune règle fixe, aucun parti préconçu ; chacun a sa manière, résultat de l’habitude ; c’est ce qui constitue le tour de main, qu’on appelle le faire du maître, mais ils n’en sont jamais les serviteurs, puisqu’il leur arrive de changer leur manière selon les conceptions nouvelles et le développement de leur génie. Les talents supérieurs, arrivés à leur force, ne subissent aucun joug traditionnel, et, quelle que soit l’habileté de l’exécution, le véritable mérite, tout moyen mis à part, est dans ce qu’on a voulu faire, dans ce qu’on parvient à exprimer et à rendre sensible, puisque tel est le but suprême de l’art.

Si Corot n’a pas une exécution achevée, dans l’acception ordinaire du mot, si parfois même il ne donne qu’une indication, n’est-il pas juste d’ajouter qu’ordinairement, et sauf quelques exceptions, il fait voir au delà de ce qu’il a mis sur la toile, qu’il fait rêver et emporte la pensée ? Or, c’est le but su-

COROT

prême de tous les arts. Le métier a sa puissance, et Chardin .est admirable par sa facture; mais, en conscience, il n’est pas possible de se sentir ému à Faspect d’une marmite ou d’une botte de navets. On a beau dire : c’est l’œuvre d’un vrai peintre ; oui, assurément, il réjouit toujours les yeux, mais il ne parvient que rarement à toucher l’âme, excepté quand il applique la verve de son pinceau à des portraits, ou à rendre quelque scène vivante. La donnée de Corot est différente, chez lui le sentiment l’emporte sur la main; il évoque la fée qui nous charme, et il use si bien de sa baguette magique, qu’avec lui on est comme dans une contrée à la fois réelle et fictive où il lui plaît de nous introduire à son gré, sans que nous connaissions le chemin par lequel il nous a conduits.

G. Planche, au fond, était de cet avis, lorsqu’il écrivait à propos d’un Effet du soir ^ : « M. Corot est assurément une des imaginations les plus poétiques de notre temps, et chacune de ses œuvres porte l’empreinte de

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