‹ Corot, souvenirs intimesChapitre 30 sur 79 · Au Salon de · texte numérisé non relu

Au Salon de

CHAfITRE DEUXIÈME.

toutes les relations et n^avait plus qu'à les suivre ; les tons et les demi-teintes se fondaient sur sa palette qui devenait une sorte de clavier où la g’amme était établie, de même qu'en musique les notes donnent le son attendu, leurs combinaisons forment les accords et finalement l'harmonie.

^ Corot avait près de soixante ans lorsque la faveur du public commença à se manifester et à venir au-devant de son labeur infatigable. Quelques artistes avaient frayé la voie en achetant des tableaux de lui, et, parmi eux, Diaz fut un des premiers. La toile qui l'a séduit, faite pour un amateur et refusée par lui, avait été conçue par Corot en revenant à pied de Versailles à Ville-d'Avray, à la tombée de la nuit. Rentré chez lui, il y rêva toute la soirée, très-tard, auprès de sa fenêtre ouverte, selon la coutume qu'il avait prise dès l'enfance pour se bien pénétrer de l'intimité de la nature. Le lendemain, tout était arrêté dans sa tête; il vint à Paris pour faire ce tableau , — car il n'avait pas d'atelier à Ville-d'Avray, son père n'ayant jamais songé à ce détail, et il ne pouvait peindre que dans sa chambre. — La be-

COROT

sogne matérielle alla si vite, qu^à la fin du jour le tableau était fait.

(( Comment! — se dit-il à lui-méme, — déjà terminé, et j ^aurais gagné en si peu de temps une assez bonne somme ? Non, ça ne se peut pas, il faut travailler encore... hum! pourtant, y retoucher, c^est peut-être tout gâter; laissons-le et regardons le ciel en fumant pipette ^ »

A quelque temps de là vint Famateur auquel le tableau était destiné ; il le regarda « de face et de p7'ofil », resta pensif et finit par dire : u Ça n^est pas bien gai; j^en parlerai à ma femme, qui aime bien que ça ne porte pas à la mélancolie. Je vous ferai part de son opinion et je me réserve jusque-là. » Peu de jours après, il écrivit qu^il renonçait au tableau : « Décidément ma femme le trouve trop triste, d’après ce que je lui ai rapporté^. »

Malgré ce résultat piteux, Corot était content de sa peinture ; « je sens, — nous disait-il, — que ça doit être bon et qu^on n^en fait pas tous les jours de ce numéro-là. Un

Page 1