‹ Corot, souvenirs intimesChapitre 69 sur 79 · CHAPITRE QUATRIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIEME

Alors, il était déjà très-faible et par instants il cessait de parler afin de prendre un peu de repos. Français, voyant cela, lui demanda s^il devait se retirer afin que sa présence ne fût pas une cause de fatigue. Mais Corot lui répondit : « Reste, mon enfant, tu me fais plaisir, tu me fais du bien » 5 et il Tentretint avec calme de sa fin prochaine et de la peine qtf il avait à se résigner à ce passage inévitable ; (( Me voilà presque arrivé à la résignation, mais ce n^est pas facile, et voilà longtemps que j^y travaille. Pourtant je n^ai pas à me plaindre de mon sort, bien au contraire : j’ai eu la santé pendant soixante-dix-huit ans, Famour de la nature, de la peinture et du travail ; ma famille se composait de braves gens, j’ai eu de bons amis et crois n’avoir fait de mal à personne ; mon lot dans la vie a été excellent, et loin d’adresser aucun reproche à la destinée, je ne puis que la remercier.

« 11 faut partir, je le sais, et ne veux pas y croire; malgré moi je conserve encore un peu d’espérance. » — Et cherchant à sourire, à reprendre le langage familier d’autrefois, — il ajouta : « Par moment, je voudrais me rap-

procher de la soupe grasse, que j^aimais bien, et si M'"® T. mettait pas mal de choux dans l’assiette, ça serait parfait h »

N^’y a-t-il pas dans ces paroles, — les dernières de Corot, que nous avons à donner, — Texpression d^un sentiment vrai et profondément humain? On a beau voir son état et raisonner Juste, on n^enlève rien à Finstinct, au désir de vivre, auquel, en fin de compte, on se cramponne encore lorsque le souffle vient à manquer.

Après le départ de son ami, de Télève qu’il a peut-être le plus aimé, Corot, qui avait retenu ses larmes en lui disant adieu, pleura longtemps... Il sentait qu’il ne devait plus le revoir. Les médecins, en effet, pour éviter des émotions nouvelles, très-nuisibles à son état, défendirent ces visites qui secouent le cœur tant qu’il bat. Français revint, mais il ne fut plus admis auprès de son maître qui était arrivé au dernier degré d’épuisement.

C’est alors qu’il pria son ami M. B., — qui ne le quittait guère, — de prévenir M. le curé

Page 1