‹ Corot, souvenirs intimesChapitre 7 sur 79 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

quinze cents livres ^ ; ne compte jamais sur autre chose, et vois si tu peux te tirer d’afFaire avec cela. » — Et Camille, bien ému, de répondre en embrassant son père : « Je vous remercie ! c’est tout ce qu’il me faut, et vous me rendez très-heureux. »

11 a tenu parole, a su être heureux près de trente ans dans une petite aisance, sans dévier de sa ligne, ni désirer l’argent, satisfait de son indépendance et poursuivant sa tâche sans une faiblesse, en amant sincère de l’art, jusqu’au moment oùle succès et la renommée sont venus récompenser son labeur honnête et sa foi!

Aussitôt qu’il fut libre, le jour même, ou à peu près, juste le temps nécessaire pour être muni des outils de l’artiste, il fit sa première étude au centre de Paris, tout à côté de la maison paternelle : il descendit sur la berge de la Seine, non loin du pont Royal, en regardant vers la Cité, et, plein de joie, se mit à peindre.

Tous ceux qui ont eu accès dans l’atelier de Corot connaissent ce début de son pinceau,

I. Cette somme représentait les intérêts de la dot d’une de ses sœurs qui faisait retour à la famille ; elle, étant morte sans enfants.

COROT

conservé avec amour, et dont il se plaisait à raconter Thistoire parce qu^elle lui tenait doublement au cœur. En nous montrant cette étude, il dit: « Pendant que je faisais ça, — il y a trente-cinq ans, — les jeunes filles qui travaillaient chez ma mère étaient curieuses de voir M. Camille dans ses nouvelles fonctions et 's’échappaient du magasin pour venir le regarder ; une d’elles, que nous appellerons M"® Rose, accourait plus souvent que ses compagnes. Elle vit encore, est restée fille et me rend visite de temps en temps ; elle était ici justement la semaine dernière. O mes amis, quel changement, et quelle réflexion il fait naître! Ma peinture n’a pas bougé, elle est toujours jeune, elle donne l’heure et le temps du jour oîi je l’ai faite, mais Rose, et moi, que sommes-nous^? »

Cette étude naïve, d’un ton gris et harmonieux, contient déjà le germe de plusieurs des qualités de l’artiste ; en partant d’elle et en suivant toutes les autres, on assisterait à la marche et au développement de son talent, car partout

I. Visite chez Corot le 8 décembre 1858, avec MM. Troyon, Français et Busson.

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