LES OBSÈQUES DE COROT
■pBPÿipgffl ES obsèques ont eu lieu le 25 fém SBSM vrier, à Tég-lise Saint-Eugène 5 le H compte rendu publié par un des
membres de notre réunion^ dans le Journal des Débats du 26;, est si exact et rend si bien Fimpression générale que nous le reproduisons en entier^ ne pouvant faire aussi bien :
(( Nous venons d’assister aux obsèques du regretté peintre Corot. On lui a fait les funérailles des plus hauts personnages, moins Fappareil officiel et la pompe militaire. La popularité que lui avaient attirée son grand talent et son beau caractère avait rassemblé autour
de la maison mortuaire et de Féglise Saint-
DOCUMENTS
Eugène une foule immense. La circulation des voitures avait été interdite dans les rues avoisinantes et pendant le parcours du cortège; depuis le n° 58 de la rue du Faubourg-Poissonnière jusqu’au porche du temple, se pressait le long des trottoirs un public plein d’émotion et de respect. Le cercueil était couvert de fleurs, et la médaille d’or qui avait été frappée en l’honneur de Corot par une souscription de ses amis et de ses élèves reposait sur un coussin de velours, à côté de la croix d’officier de la Légion d’honneur. En peu d’instants, les trois nefs de l’église ont été remplies. Les tribunes latérales étaient à l’avance occupées^ surtout par des dames vêtues de deuil.
‘ (( Nous avons rarement vu de cérémonie plus imposante et plus touchante que le commencement de ce service où chacun venait porter les témoignages d’estime, d’affection, de regrets que le grand artiste avait si bien mérités. Malheureusement, un incident fâcheux, douloureux, est venu le troubler. Après le Credo, et au milieu du recueillement général, M. le curé de Saint-Eugène est monté en chaire. Bien qu’un peu surprise (on n’a pas coutume d’en-
ET POST-SCRIPTUM
tendre prononcer de discours dans Téglise, même aux cérémonies funèbres), Fassistance s'attendait à Fannonce d'une nouvelle œuvre de bienfaisance faite par Corot en faveur des pauvres de la paroisse. 11 n'en fut rien. Ce n'était ni une oraison funèbre, ni un sermon que venait prononcer M. le curé, ni meme un simple hommage rendu aux douces vertus du défunt, c'était un réquisitoire. Après avoir annoncé que Corot s’était confessé le 6 février et avait reçu la communion quelques jours après, il ajouta : « J'ai parcouru hier tous les (( journaux imprimés à Paris, et, dans le con- (( cert d'éloges qu'ils donnaient à l'artiste et <( à l'homme, un seul a déclaré que le défunt <( était spiritualiste ; pas un seul n'a osé avan- (( cer qu'il a £ni en chrétien. Voilà le signe du <( temps, la marque de la dégradation des « âmes... )) Ici il y eut quelques légers murmures dans l'auditoire et beaucoup de marques d'impatience.
« Sans doute ces manifestations étaient regrettables 5 le lieu sacré doit être respecté. Mais comment M. le curé de Saint-Eugène, en s'apercevant de la disposition de Fassistance,
ii6
DOCUMENTS
ne s’est-il pas arrêté? Pourquoi a-t-il continué sur un ton acerbe et provoquant, de nature à exaspérer une partie du public et à rentraîner aux protestations? Et surtout pourquoi troubler le touchant caractère de cette pieuse cérémonie par des reproches amers? Sans doute il y avait là bien peu de pratiquants, beaucoup de sceptiques, peut-être des librespenseurs ; mais tous étaient unanimes dans leur silence, dans leur recueillement, dans leur douleur. L’admonestation de M. le curé de Saint-Eugène était donc au moins inutile. Tous ceux qui étaient là connaissaient bien Corot. Ils n’ont pas eu besoin de consulter les journaux pour savoir s’il est mort en hon catholique. Ils savent qu’il a vécu en chrétien, dans la plus belle acception du mot, charitable et bienveillant comme l’Evangile.
(( Un autre incident est venu mettre ûn au désordre causé par cette malencontreuse harangue. Une pauvre folle, excitée sans doute par le tumulte, s’est levée sur sa chaise et a poussé des cris perçants qui ont détourné l’attention de l’assemblée. M. le curé de Saint- Eugène s’est alors décidé à quitter la chaire.
ET POST-SCRIPTUM
puis le service a continué. Cependant le Requiem^ chanté par Faure, n^a pas réussi à calmer Fexcitation des assistants ^
(( Après la messe, le char funèbre a pris le chemin du cimetière de FEst, suivi par la même foule. Quatre paysagistes tenaient les cordons du poêle ; MM. Jules Dupré, Oudinot, Lavieille et Karl Daubigny; ce dernier remplaçait son père malade.
(( M. de Chennevières, directeur des Beaux- Arts, a prononcé sur la tombe d^éloquentes et nobles paroles \
« A. Viollet-le-Duc. »
1. M. Elwart se souvenant que Corot lui avait dit qu’il souhaiterait que l’andante de la symphonie en la^ de Beethoven, fût exécuté à son enterrement, a disposé la grande prière sur ce morceau admirable, un des chefs-d’œuvre de la musique, et M. Faure l’a dit d’une façon magistrale.