‹ Corps et biensChapitre 9 sur 96 · LES · texte numérisé non relu

LES

formes poétiques anciennes qu'il convient non pas de répéter, mais de détourner pour mieux se les approprier. Il nous faut donc accepter bien sûr, mais plus encore élucider, l'étrange présence de ces textes à l'ouverture du recueil.

Invitations au voyage

L'anthologie que constitue Corps et biens postule immédiatement, par sa construction chronologique, une identification possible entre le lecteur et le poète, qui suivent le même parcours. Les deux premiers textes sont des invitations au voyage, leur longueur semble nous prévenir qu'il s'agit même d'une traversée au long cours. Et certes, l'aventure poétique nécessite quelques bagages. Risquons-nous à l'inventaire : 103 alexandrins* regroupés en 22 quatrains, 2 quintils*, 2 distiques et un monostiche pour «Le Fard des Argonautes »; 135 vers, des strophes qui vont du distique au huitain, différents types de vers pour «L'Ode à Coco». Le jeune Robert Desnos se lance assurément à corps perdu dans la bataille, et le souffle trépidant, épique*, qui se dégage de ses premiers vers témoigne d'une véritable volonté d'en découdre, qui doit nous laisser hésitants, pantelants peut-être, essoufflés assurément.

Plus encore se pose immédiatement la question du sens. Ce que mettent en scène les deux premiers poèmes, c'est en effet le danger pour le lecteur d'avoir l'impression de ne pas tout comprendre, de ne pas tout prendre avec soi, de perdre pied dans les tentatives d'élucidation, sans le recours d'une planche de salut que constituerait une grille de lecture infaillible. Les textes littéraires comportent certes toujours une part de résistance et de défi pour le lecteur, plus encore peut-être dans le cas d'énoncés poétiques, mais ici le poète semble prendre vraiment plaisir à nous perdre : dans un cortège de références culturelles, dans un certain nombre d'emprunts à la poésie traditionnelle, reprise et détournée, dans une construction complexe et hétéroclite enfin. Une évidence desnosienne que confirme l'ensemble du recueil s'affirme d'emblée avec force : il faut laisser au texte sa part de mystère, comme le poète célèbre lui-même, voire sanctifie, dans la suite du recueil, le trouble opaque du rêve ou les évanescences de la femme aimée.

AS. Li

Subversion des mythes

Du héros au poète

Il n'est pas innocent que le premier poème se présente comme la reprise d'une parole mythique : par définition, celle-ci vise en effet à expliquer et à édifier, mais aussi à représenter les contradictions et les mystères de l'homme.

Retour à la source antique -— Jason, fils du roi déchu de lolchos, décide de partir en quête de la Toison d'or, peau d'un bélier fabuleux autrefois consacré par le roi de Colchide au dieu des Enfers, Arès. Accompagné de son équipage d'une cinquantaine d'hommes, les valeureux et fidèles Argonautes, parmi lesquels figurent le poète Orphée et les héros Castor et Pollux, il s'embarque pour l'aventure sur un bateau que la déesse Athéna a doté de la parole prophétique. Au terme d'une traversée périlleuse et mouvementée, Jason et les Argonautes parviennent au rivage de la Colchide, où le roi Aiétès impose deux épreuves à Jason en échange de la Toison. Jason les surmonte grâce à l'aide de Médée, fille du roi et magicienne. Cette dernière, voyant que son père ne tient pas sa promesse, remet à Jason la Toison d'or, après avoir endormi le dragon qui la gardait, et retarde les poursuites des armées de son père en semant les membres de son frère Apcyrtos qu'elle a tué. Au cours du voyage de retour, Jason épouse Médée : de cette union naissent deux enfants.

Le poète, ce héros - «Le Fard des Argonautes » : le titre de ce long poème semble indiquer une volonté de renouer avec la tradition épique*, et fait ouvertement référence à la légende des compagnons de Jason. Des deux textes qui ouvrent le recueil, il est le seul à avoir fait l’objet d'une publication en revue, dans Le Trait d'union (n° 7, 2° série, avril 1920). Il s'appelait alors «La Toison d'or». Ce titre se rattachait plus nettement encore à la parole mythologique : il proposait un rapport analogique entre le but de la quête de Jason et de ses + compagnons, et celui du poème, donné comme un équivalent verbal du trésor. Le poète est un héros parti en quête du trésor des vers. En changeant de titre, Desnos place les marins conquérants au centre de ses préoccupations : tout se passe comme si c'était l'aventure ellemême qui prenait de l'importance. Plus que dans le résultat, c'est dans

l'expérience même qu'il faut trouver la satisfaction et la gloire. Le poème n'est plus une fin en soi, c'est l'écriture poétique en elle-même qu'il s'agit de célébrer. On comprend dès lors que Robert Desnos ait choisi de faire figurer ces textes en tête du recueil; ce qui doit s'y lire, c'est l'origine de tout : la mise en place d'une écriture qui ne se donne comme objectif qu'elle-même. L'aventurier cherche l'aventure, et non le trésor, le poète est amoureux de la poésie, et non du poème.

Le fard : art du travestissement

Le titre indique déjà une volonté de travestissement et de détournement. Le double jeu sur l'homonymie* (phare/fard), puis sur la paronomase* (fard/Argonautes), exprime déjà l'idée d'un ordre du langage qui laisse jaillir un sens par une rencontre aléatoire des signifiés* : la référence culturelle prestigieuse est ainsi réactualisée dans un système qui vise à la transformer. Si on nous lit le poème à voix haute, on peut croire que les Argonautes vont trouver dans le récit un moyen de s'orienter, pour mettre fin à leurs aventures maritimes. Mais la vision du texte écrit déjoue cette attente, et la condamne comme une illusion du langage oral. En fait, Desnos se propose de travestir les illustres aventuriers de la légende. Il s'agit bien d'en proposer une version nouvelle, de provoquer des émotions inattendues avec un matériau connu. Le sens de la quête est ainsi une énigme à réinterpréter. Et le texte met en place dès le début un parallèle entre les mythiques Argonautes et les marins de Marseille, en mal de départ. Les prostituées prennent elles-mêmes un lustre nouveau, le poème révélant leur lien de parenté avec les célèbres Sirènes, dont le poète Orphée triomphait au cours du voyage des Argonautes en leur opposant un chant plus séduisant encore que le leur, détournant ses compagnons du désir d'aborder au funeste rivage :

Les putains de Marseille ont des sœurs océanes Dont les baisers malsains moisiront votre chair.

On le voit, le poème opère une transformation de la légende initiale. Il s'agit bien, à travers elle, de transfigurer la réalité, sordide mais présente, et de retrouver, dans le dénuement même, les traces d’une véritable splendeur poétique qu'il convient de ressusciter.

ASIE

Le «Fard» : un renversement burlesque

Bien évidemment, le lecteur est aussi invité à ne pas prendre tout cela trop au sérieux... Si on écoute à nouveau les titres des deux premiers textes de Corps et biens, on se rend compte que les assonances* en [a] d'abord, puis en [o] dans «L'Ode à Coco», forment comme une cascade de rires incongrus, impression que renforce la volonté de désacraliser la référence culturelle prestigieuse à la mythologie d'abord, la forme classique de l'ode ensuite.

On ne peut certes pas véritablement parler de comique à propos de ces textes, mais il faut être sensible au détournement qui s'y produit : «Le Fard des Argonautes » propose un véritable renversement burlesque* de la tonalité épique* de la légende de Jason et de ses compagnons. C'est, en effet, à une curieuse résurrection de celle-ci que nous convie le poème. Point de départ, le constat que les tavernes de marins ne bruissent plus des murmures d'admiration pour les héros classiques :

La légende sommeille altière et surannée Dans le bronze funèbre et dont le passé fit son trône...

Dans ces deux vers, l'équilibre vacille. Le premier donne à entendre ‘ toute la solennité de l’alexandrin* classique, parfaitement réparti en deux hémistiches* réguliers, mais le deuxième remet en cause cette harmonie : le vers semble se détraquer, l'alexandrin enfler jusqu'à 14 syllabes. Le constat d'obsolescence touche la gravité de la forme. Pour un maître de la versification comme Desnos, il s’agit bien ici de nous faire comprendre que la beauté n'est pas immuable, que de l'infraction peut justement naître une forme nouvelle d'expression et de vie. Le poème inaugure ainsi un nouveau cycle : éternel retour des légendes qui se métamorphosent à chaque fois qu'une voix nouvelle les interprète.

Éternel retour

«Le Fard des Argonautes» met en scène un perpétuel recommencement du voyage, construisant une curieuse structure temporelle où différentes époques se mêlent. Le récit de là conquête des Argonautes est

Page 1