A. S: EL
Desnos a illustré de la sorte l'aphorisme 108 : expliquez ce que vous voyez et comprenez.
Double nature, double plaisir du lecteur
Pour le lecteur, ces textes peuvent ressembler à des défis logiques. Mais leur fonctionnement poétique enregistre le pouvoir évocateur de la rencontre hasardeuse de signifiants* proches et de signifiés* éloignés. L'aspect ludique, réjouissant, stimulant, de ce déploiement étincelant de significations nouvelles cache dans une certaine mesure la rigueur (Breton parle dans Les Mots sans rides de «rigueur mathématique ») qui ordonne les énoncés. On peut donc y trouver un double plaisir : rendre compte rationnellement de la structure des énoncés poétiques, par une analyse des procédés qui les rendent possibles, mais aussi se laisser emporter par le hasard des images que ceux-ci font jaillir. Jeux poétiques, les aphorismes de Rrose Sélavy sont aussi des exercices de l'esprit, voire des gageures de prononciation pour certains (fragments 23, 68, 76, 120). Il ne s'agit pas de séparer le fond de la forme, mais de comprendre le double fonctionnement de ces courts textes : c'est la forme elle-même, en exhibant le matériau du langage, qui nous invite à la traquer, à nous interroger sur le fonctionnement de l'énoncé. Au
point qu'il serait très long de faire un inventaire exhaustif de tous les procédés : eux-mêmes sont l'objet de variations ininterrompues et surprenantes, où le hasard remplace souvent le respect absolu d'une contrainte sévère.
On est d'autant plus invité à réfléchir à la forme que le texte en vient même parfois à inventer une nouvelle logique de la langue, qui serait une grammaire poétique, une grammaire du rêve : « Apprenez que la geste célèbre de Rrose Sélavy est inscrite dans l'algèbre céleste. »
Le message est clair : il faut nous initier au spectacle fameux de la logique du rêve (le mot «rêve » semble l'absent que la paronomase* nous invite à ajouter au bouquet..….).
Le fonctionnement onirique, comme l'a montré Sigmund Freud, dans son Interprétation du rêve parue en 1916, et qui aura une influence déterminante sur les recherches des surréalistes, permet de voiler derrière une apparence d'incohérence et d'hermétisme une structure construite, qui renvoie à un désir enfoui ou refoulé. Un travail patient sur la lettre du rêve permet d'en retrouver le message logique. Il en va de même pour le fonctionnement du mot dans les parties qui composent Désordre formel : retrouver le procédé permet aussi d'éclairer d'un
. Sens nouveau la cohérence d'un imaginaire poétique. À nous de trouver les règles successives et récurrentes, et d'en étudier les expressions singulières pour voir comment elles peuvent à chaque fois servir à créer des effets inédits et des impressions nouvelles. Ainsi, l'épenthèse* peut dans un cas produire un effet de subversion totale, dans une veine iconoclaste et anticléricale qui parcourt l'ensemble de Rrose Sélavy (49), elle peut aussi construire une interrogation solennelle sur le langage (107). L'équivalence, stricte ou approximative, entre deux termes (substitution d'homonymes*, mots unis par une paronomase) fait de la plasticité du langage le matériau du sens poétique. Desnos pousse le procédé jusqu'au vers holorime* (120), qui prouve que le mot et le
rythme, loin de figer le sens, le libèrent véritablement car, comme le rappelle le cinquième poème de L'Aumonyme, le poète est prisonnier de la matérialité du langage, des signifiants, comme un peintre de ses pinceaux, mais non des sens, que la formulation poétique permet de faire varier infiniment.
ACSEEZ
Poésie à clés
Peut-on parler de poésie à clés, comme on parle de roman à clés? Il s'agit alors de chercher dans notre propre réalité linguistique, dans notre pratique de l'expression, ces moments furtifs où l'expression se fait incongrüment créative, à notre insu parfois, par le glissement d'une lettre ou le remplacement d'un mot par un autre, dans le /apsus par exemple. Gardoris à l'esprit, nous y reviendrons, le «Manifeste alternatif» que Desnos oppose à Breton dans Le Courrier littéraire du 1° mars 1930, où, au terme d'un réquisitoire violent et passionnel, Desnos déclare «le surréalisme tombé dans le domaine public ».
Ces trois parties du recueil Corps et biens résonnent d'interrogations multiples, qu'il convient pour le lecteur de faire siennes. Au moment des sommeils hypnotiques, Desnos semble interpeller ses compagnons d'avant-garde, dont il attend, on le sait, qu'ils l'accompagnent dans la révélation d'un au-delà poétique : ainsi une partie de Rrose Sélavy est consacrée à des définitions de la poésie pour chacun des spectateurs présents. Sur les 13 fragments, 5 sont des interrogations. L'hommage rendu aux compagnons surréalistes est aussi un questionnement sur la poésie. Progressivement, ce questionnement doit devenir le nôtre. Ce que met en place le poète, c'est une véritable initiation aux pouvoirs et aux virtualités du langage : formidable puissance de ces textes que de s'offrir comme des incitations créatives. «Pris au nier. .. ...? » demande un poème de L'Aumonyme (p. 79). Cette question, nous avons tout intérêt à la prendre comme une interpellation. Plus loin, elle se précisera (p. 109) :
En somme, FMRFI1)J sommes-nous des cow-boys de l'Arizona dans un laboratoire ou des cobayes prenant l'horizon pour un labyrinthe ?
La question n'est pas si hermétique qu'elle le laisse paraître : nous est laissé ici le choix entre une expérimentation active, qui s'apparente à l'aventure des pionniers, et l'illusion du prisonnier qui se croit libre… S'approprier son langage et jouer avec ses possibilités, n'est-ce pas préférable à n'être que le réceptacle de discours reçus et d'expressions
toutes faites ? En nous posant la question, Desnos nous permet de nous approprier les aspirations surréalistes.