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Le retour de la rime
Amplification du désordre
Quand on observe les trois parties de ce qui aurait dû composer Désordre formel, on est frappé de constater que ce « désordre » s'organise de plus en plus et gagne en ampleur. Les procédés de jeu sur les signifiants mis en place dans Rrose Sélavy s'ouvraient à la langue anglaise (fragment 47), dans une moindre mesure toutefois que chez Marcel Duchamp, témoignant d'une double culture, européenne et américaine. Mais l'élargissement à toutes sortes de systèmes de signification prend une tournure frénétique dans L'Aumonyme. Vont se multiplier les variations et les découvertes : du mystère du mot on passe à celui de la lettre, des notes de musique, des chiffres. Dans sa folle parade, le poète utilise tous les référents, joue des variations, repousse toujours plus loin les limites de l'expression. L'aventure du langage devient exploration de tous les possibles.
Traces de strophes -— Pourtant, ce qui pourrait passer pour une amplification du désordre correspond aussi à un retour de la forme du poème, qui resurgit dès L'Aumonyme et trouve son aboutissement dans Langage cuit. Les recherches formelles réintègrent progressivement la forme traditionnelle du poème, de la strophe. Bien sûr, cette dernière commence par être contestée assez radicalement, par l'esthétique du fragment de Rrose Sélavy, par la mise en avant de possibilités multiples de combinatoires dans L’Aumonyme. Dans le cinquième, le onzième et le vingt-quatrième poème, l'accolade ouvre la cohérence strophique à une sorte de combinatoire poétique, dont le trentième poème, avec une strophe qui se dédouble, offre une autre image. On est proche du calligramme* parfois : l'horizon de ces textes n'est-il pas d'une certaine façon une langue devenue image, une page devenue toile ou papier sur laquelle se dessineraient des mesures de sismographe ?
‘ Le langage, ce caméléon - Cette possibilité écarte certes la puissance de la strophe. Mais le choix de Desnos de présenter dans cet ordre des textes contemporains dans l'écriture, et de finir donc sur les poèmes plus longs et structurés d’une manière moins surprenante de Langage cuit, est à prendre en compte. Cette réapparition de la strophe marque
un élargissement des expérimentations : du signifiant, on passe aux jeux sur la syntaxe. Ainsi les verbes s'inversent bizarrement dans «AU mocassin le verbe » ; ainsi les substantifs se font verbes dans «Idéal maîtresse», où le poème donne au mot un fonctionnement de caméléon :
Je m'étais attardé ce matin-là à brosser les dents d'un joli animal que, patiemment, j'apprivoise. C'est un caméléon.
Comment ne pas lire le début de ce texte comme un art poétique* ? Le langage serait ce caméléon que Robert Desnos cherche à «apprivoiser » : le terme est savoureux tant il se distingue de « domestiquer ». Il ne s’agit pas de redonner au langage les règles d'un fonctionnement quotidien, mais bien d'en aborder le caractère sauvage, indompté, pour en tirer les éléments d'une communication nouvelle, délestée de toute convention : «Je mauve» dit la femme rencontrée dans le poème au «je » poétique qui «moi-même je cristal à pleine ciel-je à son regard qui fleuve vers moi». Derrière l'apparente cacophonie, se distingue un sens nouveau, qui se laisse parfois reconstituer, et parfois n’ouvre que sur une perception totalement subjective du lecteur, donc innovante. Ainsi, c'est la première intervention de la femme qui fait se « détraquer » la machine de la langue. S'identifiant à une couleur-action (c'est un verbe), la femme entraîne le trouble chez le poète : il adopte la fragilité du cristal et devient le fruit d'un élan amoureux que le terme suggère sans l'expliquer. «Cristal» évoque également la cristallisation que Stendhal a théorisée en comportement amoureux dans De l'amour. Trouble rendu sensible dans le début d'exclamation («Ciel-je »), insérée sans aucun respect de la logique syntaxique, et par le rythme d'une phrase qui dessine l'image d'un homme en proie à un mélange d'émotion et de confusion. Assurément, le jeu de l'expression renouvelée nécessite patience, mais vaut bien qu'on s'y attarde, tant il métamorphose en profondeur la vision commune du monde.
Incarnation poétique
l'est frappant de constater que Robert Desnos n'a jamais renoncé à Rrose Sélavy. Il ne l'a jamais oubliée, ni a fortiori trahie. De muse incandescente, Rrose devient, en accompagnant le mouvement du recueil,