LE FARD DES ARGONAUTES
Ils avaient pour esquif une vieille gabarre!
Dont le bois merveilleux énonçait des oracles. Pour y entrer la mer ne trouvait pas d’obstacle Premier monta Jason s’assit et tint la barre.
Mais Orphée sur la lyre attestait les augures; Corneilles et corbeaux hurlant rauque leur peine De l’ombre de leur vol rayaient les sarcophages Endormis au lointain de l'Égypte sereine.
Chaque fois qu’une vague épuisée éperdue Se pâmait sur le ventre arrondi de l’esquif Castor baisait Pollux chastement attentif
À l’appel des alcyons? amoureux dans la nue.
Ils avaient pour rameur un alcide* des foires Qui depuis quarante ans traînait son caleçon De défaites payées en faciles victoires
Sur des nabots ventrus ou sur de blancs oisons.
Une à une agonie harmonieuse et multiple
Les vagues sont venues mourir contre la proue. Les cygnes languissants ont fui les requins bleus La fortune est passée très vite sur sa roue.
Les cygnes languissants ont fui les requins bleus Et les perroquets verts ont crié dans les cieux.
1. Gabare : du grec karabos, la langouste. Ancien navire de guerre grec. 2. Alcyon : oiseau marin fabuleux dont la rencontre était un présage de calme et
de paix. Aka 3] 3. Alcide : prénom masculin ancien, ici substantivé.
Et mort le chant d’Éole et de l’onde limpide, Lors nous te chanterons sur la lyre 6 Colchide!.
Un demi-siècle avant une vieille sorcière Avait égorgé là son bouc bi-centenaire.
En restait la toison pouilleuse et déchirée Pourrie par le vent pur et mouillée par la mer.
— Médée tu charmeras ce dragon venimeux
Et nous tiendrons le rang de ton bouc amoureux Pour voir pâmer tes yeux dans ton masque sénile : Ô! tes reins épineux 6 ! ton sexe stérile.
— J’endormirai pour vous le dragon vulgivague? Pour prendre la toison du bouc licornéen.
J'ai gardé de jadis une fleur d’oranger
Et mon doigt portera l’hyménéenne* bague.
Mais la seule toison traînée par un quadrige* Servait de paillasson dans les cieux impudiques À des cyclopes nus couleur de prune et de cerise Or nul d’entre eux ne vit le symbole ironique.
— Oh! les flots choqueront des arêtes humaines. Les tibias des titans sont des ocarinas”
La Colchide : royaume de Aiétès, qui détenait la Toison d’or.
Vulgivague : adjectif du latin tardif, que Desnos fait passer directement ici en français. Vulgivagus signifie vagabond, qui erre partout.
. Hyménéenne : néologisme formé à partir du mot hymen, le mariage.
. Quadrige : char attelé de quatre chevaux.
REA : petite flûte, qui rappelle le profil d’une oie, inventée au x1x* siècle en Italie.