LE FARD DES ARGONAUTES
Dans l’orphéon! joyeux des stridentes sirènes Mais nous mangerons l’or des juteux ananas.
Car nous incarnerons nos rêves mirifiques Qu'importe que Phæbus? se plonge sous les flots Des rythmes vont surgir ê Vénus Atlantique
De la mer pour chanter la gloire des héros.
Ils mangèrent chacun deux biscuits moisissants Et l’un d’eux psalmodia des chansons de Calabre Qui suscitent la nuit les blêmes revenants
Et la danse macabre aux danseurs doux et glabres.
Ils revinrent chantant des hymnes obsolètes
Les femmes entr’ouvrant l’aisselle savoureuse Sur la toison d’or clair s’offraient à leur conquête Les maris présentaient de tremblantes requêtes
Et les enfants baisaient leurs sandales poudreuses.
—Nous vous ferons pareils au vieil Israélite*
Qui menait sa nation par les mers spleenétiques Et les juifs qui verront vos cornes symboliques* Citant Genèse et Décalogue et Pentateuque* Viendront vous demander le sens secret des rites.
. Orphéon : groupe de chanteurs, sorte de chorale ou d’école de chant.
. Phœbus : autre nom d’Apollon, dieu grec de la Lumière et de l'Esprit. Phoïbos ge brillant, en grec) fait référence au fait qu’Apollon dirige le char du
soleil.
. Vieil Israélite : allusion à Moïse, qui guida le peuple juif vers la Terre promise.
. Cornes symboliques : à la suite d’une erreur de traduction ou de copie, Moïse
«le rayonnant» (coronatus) est devenu Moïse «le cornu» (cornutus). Toute
l’iconographie chrétienne Îe représente donc avec des cornes au sommet du
crâne, comme le Moise de Michel-Ange.
. Genèse, Décalogue et Pentateuque : textes sacrés de l’Ancien Testament dans
la Bible.
Alors sans gouvernail sans rameurs et sans voiles La nef Argo partit au fil des aventures
Vers la toison lointaine et chaude dont les poils Traînaient sur l’horizon linéaire et roussi.
— Va-t’en, va-t’en, va-t’en qu’un peuple ne t’entraîne Qui voudrait le goujat, fellateur clandestin
Au phallus de la vie collant sa bouche blême
Fût-ce de jours honteux prolonger son destin !
L'ode à Coco
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Coco! perroquet vert de concierge podagre!, Sur un ventre juché, ses fielleux monologues Excitant aux abois la colère du dogue?
Fait surgir un galop de zèbres et d’onagres.
Cauchemar, son bec noir plongera dans un crâne Et deux grains de soleil sous l’écorce paupière Saigneront dans la nuit sur un édredon blanc.
L'amour d’une bigote a perverti ton cœur;
Jadis gonflant col ainsi qu’un tourtereau*
Coco! tu modulais au ciel de l’équateur
De sonores clameurs qui charmaient les perruches. Vint le marin sifflant la polka périmée,
Vint la bigote obscène et son bonnet à ruches, Puis le perchoir de bois dans la cage dorée :
Les refrains tropicaux désertèrent ta gorge.
1. Podagre : adjectif. Qui est atteint de la goutte aux pieds, impotent.
2. Dogue : chien de garde trapu. pi 3. Tourtereau : jeune tourterelle, devenu au sens figuré synonyme d’amoureux.
Rastaquouère! paré de criardes couleurs Ô général d’empire, Ô métèque épatant Tu simules pour moi grotesque voyageur, Un aigle de lutrin? perché sur un sextant*.
Mais le cacatoès observait le persil
Le bifteck trop saignant, la pot-bouille et la nuit, Tandis qu’un chien troublait mon sommeil et la messe Qui, par rauques abois, prétendait le funeste
Effrayer le soleil, la lune et les étoiles.
Coco! cri avorté d’un coq paralytique,
Les poules en ont ri, volatiles tribades,
Des canards ont chanté qui se sont crus des cygnes, Qui donc n’a pas voulu les noyer dans la rade ?
Qu'importe qu’un drapeau figé dans son sommeil Serve de parapluie aux camelots braillards
Dont les cors font souffrir les horribles orteils : Au vent du cauchemar claquent mes étendards.
Coco! femme de Loth pétrifiée par Sodome, De louches cuisiniers sont venus, se cachant, Effriter ta statue pour épicer l’arôme
Des ragoûts et du vin des vieillards impuissants.
Coco! fruit défendu des arbres de l’ Afrique, Les chimpanzés moqueurs en ont brisé des crânes
1. Rastaquouère : de Fe sud-américain rastacuero, désigne un étranger aux allures voyantes, affichant une richesse suspecte.
. Lutrin : pupitre sur lequel on met les partitions.
. Sextant : instrument de calcul qui permet de se situer par rapport aux étoiles.
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L'ODE À COCO
Et ces crânes polis d’anciens explorateurs Ilusionnent encor les insanes guenons.
Coco! Petit garçon savoure ce breuvage,
La mer a des parfums de cocktails et d’absinthe! Et les citrons pressés ont roulé sur les vagues; Avant peu les alcools délayant les mirages
Te feront piétiner par les pieds durs des bœufs.
La roulette est la lune et l’enjeu ton espoir, Mais des grecs ont triché au poker des planètes, Les sages du passé, terrés comme des loirs, Ont vomi leur mépris aux pieds des proxénètes.
Les maëlstroms? gueulards charrieront des baleines Et de blancs goélands noyés par les moussons*.
La montagne fondra sous le vent des saisons,
Les ossements des morts exhausseront“ la plaine.
Le feu des Armadas* incendiera la mer,
Les lourds canons de bronze entr’ouvriront les flots Quand, seuls sur l’océan, quatre bouchons de liège Défieront le tonnerre effroi des matelots.
Coco! la putain pâle aux fards décomposés A reniflé ce soir tes étranges parfums.
. Absinthe : liqueur alcoolique verte, issue de la plante du même nom, très
nocive et très en vogue au xIx° siècle.
Maelstrom : mot d’origine norvégienne, désigne un tourbillon marin. Mousson : vent tropical régulier qui entraîne de profondes modifications climatiques (orages, inondations, cyclone) en Asie du Sud-Est.
Exhausser : augmenter en hauteur, élever, relever.
Armada : mot désignant la flotte navale espagnole au Xvr siècle.
Elle verra la vie brutale sans nausée À travers la couleur orangée du matin.
Elle marchera sur d’humides macadams
Où des phallophories! de lumières s’agitent;
Sur les cours d’eau berceurs du nord de l’ Amérique Voguera sa pirogue agile, mais sans rame.
Les minarets blanchis d’un Alger idéal
Vers elle inclineront leur col de carafon
Pour verser dans son cœur mordu par les démons L'ivresse des pensées captée dans les bocaux.
Sur ses talons Louis Quinze elle ira, décrochant Les yeux révulsés des orbites des passants!
Ô le beau collier, ma mie Que ces yeux en ribambelle, Ô le beau collier ma mie Que ces têtes sans cervelle.
Nous jouerons au bilboquet Sur des phallus de carton-pâte, Danse Judas avec Pilate?
Et Cendrillon avec Riquet*.
1. Phallophorie : réverbère. Néologisme de Desnos (étymologiquement : porteuse de phallus).
2. Judas et Pilate : Pilate était le représentant de l’autorité romaine qui condamna le Christ après la dénonciation de Judas.
3. Cendrillon et Riquet : deux personnages des contes de Perrault. Cendrillon cache une grande noblesse sous une apparence de miséreuse, Riquet est un prince dont la finesse d’esprit n’a d’égale que la laideur de corps.
L'ODE À COCO
Elle vivra, vivra marchant En guignant de l’œil les boutiques Où sur des tas d’or, souriant aux pratiques, D'un peu plus chaque jour engraissent les marchands.
Elle vivra marchant, Jusqu’à l’hospice ouvrant sa porte funéraire Jusqu'au berceau dernier, pirogue trop légère, Sur l’ultime Achéron! ses regrets naissants.
Ou bien, dans un couvent de nonnes prostituées, Abbesse au noir pouvoir vendra-t-elle la chair Meurtrie par les baisers de ses sœurs impubères ?
Lanterne en fer forgé au seuil des lupanars, Courtisanes coiffées du seigneurial hennin, Tout le passé s’endort au grabat des putains Comme un banquier paillard rongé par la vérole.
Saint Louis, jadis, sérieux comme un chien dans les quilles Régissait la rue chaude aimée des Toulousains, Le clapier Saint-Merry?, proche la même église, Mêlait ses chants d’amour aux nocturnes tocsins.
La reine Marie Stuart* obtint par grand’prière Que d’un vocable orgiaque on fit Tire-Boudin, J'aime beaucoup ces rues Tiron, Troussenonnains,
1. Achéron : dans la mythologie grecque, un des fleuves des Enfers. 2. Saint-Merri : la rue du Cloître-Saint-Merri se trouve près de la rue Saint-Martin à Paris. Desnos a vécu en face de l’église Saint-Merri une partie de son
enfance. . d 3. Marie Stuart : reine d'Écosse de 1542 à 1567, dont les contemporains ont cri-
tiqué les mœurs relâchées.
Où trafiquaient à l’enseigne des jarretières Les filles aux doigts blancs, aux langues meurtrières.
Holà ! l’estaminet s’ouvre sur l’horizon,
Les buveurs ont vomi du vin rouge hier soir Et ce matin, livide et crachant ses poumons, Syphilitique est morte la putain sans gloire.
Que le vent gonfle donc la voile des galères
Car les flots ont échoué sur les grèves antiques Des cadavres meurtris dédaignés des requins, Les crabes ont mangé tous les cerveaux lyriques, Une pieuvre s’acharne après un luth d’argent
Et crève un sac soyeux où sonnaient les sequins!
Tabac pour la concierge et coco pour la grue!
Je ne priserai pas la poudre consolante
Puisqu’un puissant opium s’exhale de mes nuits, Que mes mains abusées ont déchiré parfois
La chair sanglante et chaude et vierge mais dolente!
Quels bouquets, chers pavots, dans les flacons limpides, Quels décombres thébains et, Byzance orgueilleuse, Les rêves accroupis sur le bord d’un Bosphore
Où nagent les amours cadencées et nombreuses.
J’ai des champs de pavots sournois et pernicieux Qui, plus que toi Coco! me bleuiront les yeux. Sur Gomorrhe et Sodome aux ornières profondes, J’ai répandu le sel fertilisant des ondes.
L'ODE À COCO
J’ai voulu ravager mes campagnes intimes,
Des forêts ont jailli pour recouvrir mes ruines. Trois vies superposées ne pourraient pas suffire À labeur journalier en saccager l’empire.
Le poison de mon rêve est voluptueux et sûr
Et les fantasmes lourds de la drogue perfide
Ne produiront jamais dans un esprit lucide L'horreur de trop d’amour et de trop d’horizon Que pour moi voyageur font naître les chansons.
Novembre 1919
Arrêt lecture 1
À l'origine d'une voix
Avant Corps et biens
Comment entrer dans l'univers de Robert Desnos ? Par la maladresse, serait-on tenté de dire... «Le Fard des Argonautes» et «L'Ode à Coco», tous les deux datés de 1919, font en effet partie des premières œuvres de Desnos. Avant d'écrire ces deux longs poèmes, Robert Desnos n'a publié que trois textes, dont le plus ancien remonte à 1915 : «Aquarelle », «Casqués du heaume » et « Chanson ». Parus en revue, ces textes évoquent la cruauté de la guerre, sur un mode qui rappelle vraiment la mélancolie de la poésie verlainienne, et son art de la chanson douce («Casqués du heaume ») :
€€ Casqués du heaume et cuirassés,
S'en sont partis les gens de guerre.
Les chemins creux sont défoncés
Où nous cachions nos amours printanières.
Car l'homme doit aimer son frère Comme l'oisel aime l'oisel
Et partir avec lui la terre Comme ils se partissent le ciel.
Casqués du heaume et cuirassés
S'en sont partis les gens de guerre.
Les chemins creux sont défoncés
Où nous cachions nos amours printanières. [...] }}
Utilisation de termes précieux et rares, immédiatement estampillés « poétiques », contrastes frappants, mais déjà vus, entre l'éveil des émois amoureux adolescents et les ravages de la guerre, refrain en alexandrins venant assez sagement perturber le rythme des octosyllabes : les trois premières strophes de ce poème témoignent d'une recherche encore pleine des échos des lectures du poète, avec lesquelles il ne lui est pas toujours évident de prendre ses distances.
Frémissements
Il nous faut tout de suite remarquer que Desnos n'a pas choisi de faire figurer ces poèmes en tête de son anthologie des années 1920. Mais le court extrait que vous venez de lire doit nous aider à comprendre ce qui les distingue des œuvres liminaires de Corps et biens : dans «Le Fard des Argonautes » et «L'Ode à Coco», le poète des années 1930 entend déjà frémir les caractéristiques de sa voix, et exprime les prémices de sa personnalité poétique : c'est celles-ci qu'il nous faut trouver.
Il y a une profonde générosité à laisser au lecteur le soin de se faire une image de soi à travers des œuvres de jeunesse, mais c'est aussi un risque : celui de se faire mal comprendre, de proposer une opacité bredouillante. Ces premières œuvres nous imposent de faire confiance au poète : il les a sélectionnées, il les estimait dignes d'ouvrir le recueil, il voulait laisser résonner à nos oreilles le bruit de paroles presque sorties * de l'enfance, sans doute parce qu’elles témoignent déjà de l'importance accordée à la poésie, de l’immensité de la tâche qui commence, de ce qu'on en attend. Et que cela se fasse avec une certaine naïveté, une maladresse joyeuse et désinvolte ne nuit pas. La voix de Robert Desnos s'élabore avec une connaissance de ce qui l'a précédée, des