‹ Corps et biensChapitre 76 sur 96 · A°SAL · texte numérisé non relu

A°SAL

Un rythme frénétique -— Enfin, le rythme peut parfois s'accélérer et accéder à une forme de frénésie, mimant ainsi la formidable agitation que met aussi en œuvre le sentiment amoureux. L'absence de ponctuation, qui commence ici et sera généralisée dans les derniers poèmes du recueil, la vitesse avec laquelle se succèdent les images du rêve, et leur amplification successive, renforcent encore cet effet. Ainsi l'énumération du deuxième paragraphe de «L'idée fixe » rend évidente l'obsession, en laissant son lecteur sans respiration. Ainsi le déploiement du titre «Avec le cœur du chêne» au cours du poème aboutit à prendre avec soi le monde pour mieux rendre compte de l'intensité de l'histoire individuelle (p. 181) :

Elle pourra me tuer, me piétiner ou mourir à mes pieds.

IE

Avec le cœur du chêne et l'écorce du bouleau, avec le ciel, avec les océans, avec les pantoufles.

Espace de révélation et d'ouverture, le poème devient aussi le lieu d'une distanciation ironique, peu fréquente, mais perceptible parfois, dans d'autres poèmes (et ici, par l'ajout des « pantoufles»). Cette distance indique une sortie possible de la déploration vers une variation salutaire.

Le réel et le rêve

Cacher et révéler

Cette femme qui se dérobe toujours et qui fait naître l'intensité du sentiment et le poème, «Infinitif» la nomme explicitement. Le poème donne en effet en acrostiche* le nom de celle à qui Desnos est dévoué corps et âme à cette époque de sa vie. Mieux encore, il permet dans l'espace du texte la rencontre des deux amants et cherche à réaliser l'Union amoureuse que « Non l'amour n'est pas mort» et « Comme une main à l'instant de la mort» ne concevaient que dans la mort (À /a mMystérieuse, p. 161) :

Toi et moi, nous mourrons bientôt.

A0S.iL.8

«Infinitif» joue ainsi sur l'effacement des personnes grammaticales, typique de ce mode verbal. Le poème est le deuxième de la section, chiffre du couple et de l'harmonie. Les deux «1» des chiffres romains se multiplient, le mot «infinitif» comportant quatre i. Les prénoms et les noms des deux protagonistes comportent le même nombre de lettres, créant au cœur du poème acrostiche* un parfait équilibre. Le texte suggère une union possible, qu'il convient de nuancer cependant. D'une part, l'obscurité des images oniriques qui s'y déploient introduit une certaine angoisse. D'autre part, la forme du poème crypte autant les noms qu'elle ne les révèle. Enfin, il nous faut remarquer que le poème, s’il rassemble les amants, les sépare tout autant, chacun étant disséminé d'un bout à l’autre des vers. On comprend l'attachement absolu (le poème se ferme hermétiquement sur lui-même dans la reprise de la flamme et de la mort) qui lie Robert à Yvonne, mais aussi la fatale distance qu'il y a entre eux.

La femme réelle Rencontrée en 1924, Yvonne George est l'inspiratrice des poèmes amoureux de Corps et biens. «Pour un rêve de jour » évoque Neuilly où habitait la jeune femme. Sa mort est contemporaine de la sortie du recueil. Elle en reste une des figures tutélaires, silhouette de la femme -adorée mais insensible à la plainte du poète. Mystérieuse, ténébreuse, sulfureuse, elle est célébrée dans la poésie, alors même qu'elle n'en finit jamais de fuir, de se dérober. Yvonne George, chanteuse célèbre au répertoire mélancolique, est elle-même une incarnation tragique du lyrisme*. Tuberculeuse et opiomane, en proie à ses déchirements intérieurs, elle ne peut répondre à l'amour de Desnos, mais elle entretient soigneusement le sentiment qu'il a pour elle. Sans doute est-elle d'une certaine manière un double du poète : la folle fusion que les corps ne peuvent atteindre, c'est le poème et la voix qui se trouvent chargés de la réaliser, comme le répertoire d'Yvonne George exprime toutes les dou- leurs de la vie. Dans deux articles, Desnos évoque Yvonne George (Nouvelles Hébrides et autres textes, repris dans Quarto, Éditions Gallimard) :

€ Et parce qu'elle incarne en ces premières années du xx siècle le tourment lyrique des jeunes hommes, il convient de voir en elle, en ces

temps ténébreux, annonciateurs de ténèbres et de tribulations, la femme à qui le destin impartit la tâche de parler le langage même de l'inquiétude et de la passion. [...]

[...] Voici que sa voix émouvante s'élève. Cette femme apparue nous parle au nom de l'amour et du désir. Sommeillante en nous, la passion s'éveille et nous rappelle que le temps est proche où nous devrons nous soumettre à la loi des rencontres dramatiques. }}

Le deuxième extrait publié dans le Journal littéraire du 2 mai 1925 rend compte des concerts d'Yvonne George à l'Olympia. «La reine des catastrophes » («Trois étoiles ») est une femme qu'il faut recréer, mais aussi protéger et immortaliser, parce que sa fragilité risque de la faire disparaître (fin de «Passé le pont » : «Laissez laissez-la dormir »). Elle permet une synthèse entre la vie réelle et ce que Gérard de Nerval appelle, au début d'Auréliàa, la «seconde vie» : une synthèse qui s'actualise dans le poème.

Lyrisme du rêve

Du 10 novembre 1926 à la fin de février 1927, entre À /a mystérieuse et Les Ténèbres, Desnos écrit Journal d'une apparition, récit des visites nocturnes de ***, femme fantomatique et créature onirique, dont le poète enregistre la présence merveilleuse, vécue comme nécessaire et apaisante. Cette femme accomplit sans doute le désir du rêve, mais il

est impossible de la toucher où de la posséder (nuit du 16 novembre 1926) :

€ Elle s'approche de moi et s'assoit à quelque distance de mon lit sur un fauteuil où j'ai posé mes vêtements avant de me coucher. Elle se pose commodément et me regarde fixement. }}

Cette vision d'une femme fantomatique accomplit pour Desnos l'unité entre le rêve et la réalité :

€€ *** est réellement venue chez moi. Je l'ai vue. Je l'ai entendue. J'ai senti son parfum et parfois même elle m'a touché. Et puisque la vue,

l'ouïe, l'odorat et le tact se trouvent d'accord pour reconnaître sa présence, pourquoi douterais-je de sa réalité sans suspecter d'être de fauxsemblants les autres réalités communément reconnues et qui ne sont en définitive contrôlées que par les mêmes sens? Comment reconnaîtrais-je à ceux-ci le pouvoir de m'éclairer dans certains cas et de m'abuser dans d’autres ? Il s'agit d'ailleurs moins pour moi de faire admettre comme réels des faits normalement tenus pour illusoires que de mettre sur le même plan le rêve et la réalité, me souciant peu, au demeurant, que tout soit faux ou que tout soit vrai. }}

Dans les poèmes amoureux de Corps et biens, cette fusion ne s'accomplit pas réellement. Pourtant, la femme permet d'accéder à l'imagjinaire du rêve, comme les sommeils hypnotiques dans la période précédente. «Jamais d'autre que toi», reprenant la métaphore maritime, le dit explicitement : «ce navire à l'ancre tu peux couper sa corde ». Pour libérer la parole d'une nouvelle expédition poétique.

Images surréalistes

On ne peut qu'être frappé par la force des images et du surgissement onirique dans À /a mystérieuse et dans Les Ténèbres. En ce sens aussi, ces textes peuvent être considérés comme des représentants de l'esthétique surréaliste («Il fait nuit», p. 147) :

Je conte et décris le sommeil Je recueille les flacons de la nuit et je les range sur une étagère...

Le poète est véritablement le conteur des rêves dans lesquels l'emportent l'expérience du sentiment et la recherche de la femme que la réalité ne permet pas d'atteindre. Le lecteur se trouve entraîné dans un surgissement d'images, de personnifications, d'objets hybrides et troublants. Il peut s'égarer dans les méandres du rêve qui malmène la

logique ordinaire et le «lieu commun » («Dans bien longtemps »). Mais il est encore une fois initié à l'incroyable pouvoir de figuration et de révélation d'un au-delà des mots que permet le voyage onirique, au cours duquel tout devient spectacle. Le poète livre ces images d'une manière brute, intense, dans un flot ininterrompu. Et montre ainsi la

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