‹ Corps et biensChapitre 77 sur 96 · A: SAS · texte numérisé non relu

A: SAS

formidable énergie vitale qui s'en dégage, la possibilité qui nous y est donnée de trouver d’autres moyens de dire et de voir. À la mystérieuse et Les Ténèbres poursuivent donc l'aventure surréaliste, en même temps que se forgent la cohérence d'un recueil et la maturité d'une voix.

Pour une lecture :

«J'ai tant rêvé de toi »

Introduction

Présentation du poème -— Deuxième texte d'À /a mystérieuse, le poème, en prose, se construit comme une suite de paragraphes organisés autour de l’exclamation lyrique* « Ô balances sentimentales ». Le poète s'adresse à une femme aimée et désirée, mais dont la réalité a été estompée par le rêve ardent de l'amant.

Intérêt du texte - Dans le prolongement de «Ô douleurs de l'amour ! », la poésie enregistre le mystère d'une femme qui se dérobe. Pourtant, le poème parvient à en donner une image fragmentaire en faisant du rêve le moyen d'exprimer l'intensité du sentiment amoureux. Hypothèse de lecture — Suivons la tension qui se crée dans le poème entre le rêve et la réalité et qui permet au poète d'entrer en relation avec la femme évanescente, en établissant par tous les moyens une

parole adressée, donc incarnée, et par là de retrouver les caractéristiques du genre lyrique.

Développement : axes de lecture

1 — La répétition contre l'absence

Le texte se construit comme une incantation à la femme aimée. L'anaphore* «J'ai tant rêvé de toi» accentue encore l'intensité de l'interpellation, rendue évidente par la mise en balance perpétuelle des deux premières personnes du singulier. Ce balancement se retrouve dans la structure du poème, organisé symétriquement en deux parties de même taille autour de l'exclamation lyrique « Ô balances sentimentales ».

Pourtant, la femme aimée qu'il s'agit de rejoindre, dans la réalité ou dans le rêve, est réduite à une image fragmentée et évanescente : parties du corps, contour et apparence, ombre et fantôme. Malgré un érotisme discret et diffus, on ne peut se la représenter réellement, d'autant qu'elle ne répond pas.

Ainsi les répétitions et la structure du texte mettent en balance ombre et corps, réalité et rêve, veille et sommeil, et le «je» poétique, en proie au déséquilibre, cherche le meilleur moyen de vivre son amour.

2 — Rêve ou réalité de la femme aimée ?

Le poème développe le paradoxe suivant : lorsque la femme aimée est réelle, le «je » poétique ne peut l’atteindre. Lorsqu'elle perd sa réalité et devient fantôme dans la deuxième partie du texte, alors elle est encore plus présente pour le «je » poétique.

Dans le chiasme* qui s'établit dans le poème (peut-être/sans doute// sans doute/peut-être) la réalité est le lieu de l'incertitude et de l'impossible rencontre, alors même que le rêve permet l'union, comme le montre l'énumération finale qui amplifie l'expression reprise en anaphore* («j'ai tant rêvé de toi, tant marché, parlé, couché avec ton fantôme »).

Le rêve apparaît ainsi comme l'espace voué à l'amour, mais le risque est grand de s'y perdre, et de perdre l'autre. Dans la réalité, le «je » est livré à l'apparence, mais la satisfaction du rêve expose au risque de la durée («il n'est plus temps sans doute que je m'éveille»), qui évoque une mort que le mot fantôme dénote clairement.

3 — Le poète fantôme et la parole incarnée

Parti d’une forme interrogative («Est-il encore temps d'atteindre ce corps vivant»), le «je » poétique arrive à une résolution («Il ne me reste plus peut-être, et pourtant, qu'à être fantôme parmi les fantômes »), + mais qui ne fait que relancer le rêve, accepté comme la seule solution possible. Le texte figure le déséquilibre des balances sentimentales, et construit une spirale dans laquelle est emporté le rêveur, et que rendent sensibles les reprises lexicales à la fin du poème.

La résolution, en effet, prend le parti du rêve et de la désincarnation,

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