ANSE
qui était le constat initial. Le poème accède ainsi à une tonalité troublante, où le lecteur se trouve entraîné dans une hésitation quasiment hypnotique, dans la mesure où toute la logique affichée, dans la clarté de la syntaxe, de la structure et de la modalisation*, ne sert en fait qu'à créer la possibilité d'une «surréalité » de l'amour, où les limites se brouillent.
Le «je», se désincarnant, devient lui-même impersonnel. Fantôme, il atteint du même coup l'universalité du sujet lyrique* : il permet au lecteur de se laisser lui-même emporter à sa suite. La plasticité qu'opère le brouillage de la réalité et du rêve permet paradoxalement à la parole lyrique d'exprimer, sous le masque d'une intimité essentielle, un trouble que tous peuvent s'approprier.
Conclusion
Dans ce poème s'exprime la difficulté pour un «je » d'entrer en contact avec une femme aimée et désirée, mais que l'évanescence ne permet d'atteindre que par le rêve. Celui-ci construit alors un horizon inachevé et infini, entraînant le rêveur et son lecteur dans une spirale sans fin, qui donne de la satisfaction tout en exposant au risque de la disparition. En se déréalisant, le sujet poétique permet paradoxalement à l'expression lyrique d'atteindre l'universalité du sentiment qui la définit.
Textes à l'appui
1. Réaction d'Antonin Artaud à la lecture de À /a mystérieuse
Les Poèmes à la mystérieuse paraissent le 15 juin 1926 dans le numéro 7 de La Révolution surréaliste. Antonin Artaud, qui les a lus avant leur publication en revue, en rend compte dans une lettre enthousiaste à Jean Paulhan, datée du 17 avril 1926 :
{Je sors bouleversé d'une lecture des derniers poèmes de Desnos. Ces poèmes d'amour sont ce que j'ai entendu de plus entièrement émouvant, de plus décisif en ce genre depuis des années. Pas une âme qui ne se sente touchée jusque dans ses cordes les plus profondes, pas un
esprit qui ne se sente ému et exalté et ne se sente confronté avec luimême. Ce sentiment d'un amour impossible creuse le monde dans ses fondements et le force à sortir de lui-même, et on dirait qu'il lui donne la vie. Cette douleur d'un désir insatisfait ramasse toute l'idée de l'amour avec ses limites et ses fibres, et la confrontation avec l'absolu de l'Espace et du Temps, et de telle manière que l'être entier s'y sente défini et intéressé. C'est aussi beau que ce que vous pouvez connaître de plus beau dans le genre, Baudelaire où Ronsard. Et il n'est pas jusqu'à un besoin d'abstraction qui ne se sente satisfait par ces poèmes où la vie de tous les jours ou n'importe quel détail de la vie journalière prend de l'espace, et une soiennité inconnue. Et il lui a fallu deux ans de piétinements et de silence pour en arriver tout de même à cela. }}
2. Groupement de textes - Figures du lyrisme amoureux Ronsard, Amours de Cassandre (1553)
€€ Devant les yeux nuit et jour me revient
Le saint portrait de l'angélique face :
Soit que j'écrive, ou soit que j'entrelace
Mes vers au Luth*, toujours il m'en souvient.
Voyez pour Dieu, comme un bel œil me tient En sa prison, et point ne me délace;
Comme mon cœur il empêtre en sa nasse, Qui de pensée, à mon dam, l'entretient.
Ô le grand mal, quand notre âme est saisie Des monstres nés dedans la fantaisie!
Le jugement est toujours en prison.
Amour trompeur, pourquoi me fais-tu croire Que la blancheur est une chose noire, Et que les sens sont plus que la raison ! }}
* Luth : ancien instrument à cordes pincées, symbole de la poésie lyrique.
Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal (1857) € À une passante
La rue assourdissante autour de moi hurlaït.
Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse, Une femme passa, d'une main fastueuse,
Soulevant, balançant le feston et l'ourlet;
Agile et noble, avec sa jambe de statue.
Moi, je buvais, crispé comme un extravagant, Dans son œil, ciel livide où germe l'ouragan, La douceur qui fascine et le plaisir qui tue.
Un éclair. puis la nuit! — Fugitive beauté Dont le regard m'a fait soudainement renaître, Ne te verrai-je plus que dans l'éternité ?
Ailleurs, bien loin d'ici! trop tard! jamais peut-être ! Car j'ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais, Ô toi que j'eusse aimée, 6 toi qui le savais! >}
Paul Verlaine, La Bonne chanson (1872)
<< Va, chanson, à tire-d'aile Au-devant d'elle, et dis-lui
Bien que dans mon cœur fidèle Un rayon joyeux a lui,
Dissipant, lumière sainte, Ces ténèbres de l'amour : Méfiance, doute, crainte, Et que voici le grand jour!
Longtemps craintive et muette, Entendez-vous ? la gaîté, Comme une vive alouette, Dans le ciel clair a chanté.
Va donc, chanson ingénue, Et que, sans nul regret vain, Elle soit la bienvenue
Celle qui revient enfin. }}
Paul Eluard, Capitale de la douleur (1926)
€ La courbe de tes yeux fait le tour de mon cœur, Un rond de danse et de douceur,
Auréole du temps, berceau nocturne et sûr,
Et si je ne sais plus tout ce que j'ai vécu
C'est que tes yeux ne m'ont pas toujours vu.
Feuilles de jour et mousse de rosée, -Roseaux du vent, sourires parfumés,
Ailes couvrant le monde de lumière, Bateaux chargés du ciel et de la mer, Chasseurs de bruits et sources des couleurs
Parfums éclos d'une couvée d'aurores
Qui gît toujours sur la paille des astres, Comme le jour dépend de l'innocence
Le monde entier dépend de tes yeux purs
Et tout mon sang coule dans leurs regards. }}
à vous...
1. Étudiez la composition du cycle À /a mystérieuse à partir des titres des poèmes. En quoi peut-on dire qu'ils proposent un parcours cohérent ?
2. Relevez dans Les Ténèbres les images qui évoquent la roche et la pierre. Que constatez-vous ? Du charbon au diamant, qu'apportent les images de la roche?