CORPS FRANC DES VOSGES ET SON CHEF
Après deux mois d'une lutte incessante, dirigée avec une rare habileté par le commandant Boulras, notre petit corps était devenu propre à toutes sortes de services en campagne. Nos hommes s'étaient transformés en véritables Soldats, fermes à leur poste et pleins de confiance dans leurs officiers qui étaient les premiers à leur donner l'exemple du courage et de l'abnégation en payant toujours bravement de leur personne.
L'ordre et la discipline n'étaient pas chez nous de vains mots, et la grande fraternité qui existait entre nos compagnies dans le camp ainsi que sur le champ de bataille, imprimait à tous les actes de notre batail-
Ion ce caractère d'harmonie et de solidité qui est le résultat d'une bonne organisation.
La main habile de notre commandant savait, on ne peut mieux, tirer profit de ces belles dispositions de nos volontaires.
Ce chef, doué d'une bravoure à toute épreuve, appréciant avec une admirable justesse la valeur du terrain, prévoyant tout, ne négligeant rien, sobre de paroles, infatigable dans le travail, servait de modèle à tous ses subordonnés et leur inspirait une telle confiance qu'ils étaient prêts à aborder les plus grands dangers avec l'assurance d'en sortir victorieux si c'était lui qui dirigeait l'action en personne.
Plusieurs fois déjà nos soldats, pleins d'admiration pour la valeureuse conduite de leur chef, l'acclamèrent sur le champ de bataille en lui décernant tous les hauts titres et récompenses militaires qu'il méritait à leurs yeux. Ce sentiment fut aussi celui de tous les officiers du bataillon.
Voyant combien il serait juste et profitable pour notre corps que le commandant Bourras eût son pouvoir augmenté par un grade plus conforme aux forces qu'il commandait avec tant de mérite, j'avais proposé à no^ officiers, d'en faire une demande au ministre de la guerre. — Ils la firent avec beaucoup d'empressement et me chargèrent de la présenter à qui de droit.
Peu de jours après j'avais le plaisir d'écrire de Tours au commandant Bourras :
« Je suis heureux du résultat de mes démarches, je vous félicite, » en lui envoyant en même temps un extrait du Moniteur officM contenant sa nomination de chevalier de la Légion d'honneur. — Quelque temps après parut dans le même journal sa nomination au grade de lieutenant-colonel (*).
(*) tl fut nommé colonel vers le 14 janvier 1871,
VOSNE ET VOUGEOT
BATAILLS PX7 aSNilEAXi CSBMSR A ITUITS
Ayant terminé la formation de la plus grande partie de mon escadron (*), je rejoignis, avec mes cavaliers, notre corps à Beaune, le 14 décembre, -^ Le 15, nous nous dirigeâmes sur Corberon. "— Le 16, nous étions à Auvillars. — Le 17, le capitaine Olszewski faisant, à la tête de deux compagnie» de notre corps, une reconnaissance au nord de Nuits, sur la route nationale de Dijpn, eut un engagement trèsheureux entre Vosne et Vougeot avec un fort détachement prussien. — Quelques soldats ennemis furent tués et quatre amenés prisonniers.
(') Le capitaine de Landreville me fut d'une grande aide pendant tout le temps de cette formation.
Le lendemain, notre corps se trouvant à Saint- Jean de Lone, je dus me rendre à Beaune pour chercher le reste de mes cavaliers qui y complétaient leur équipement.
La neige, rendant la communication fort incommode par de petites routes, j'avais résolu de passer par Nuits tout en suivant le grand chemin.
En m'approchant de cette ville, j'entendis une fusillade de plus en plus nourrie, suivie de plusieurs coups de canon. — C'était la fameuse affaire du 18 décembre, où le général Cremer a su tenir tête pendant une journée entière à tout le corps de Werder, sans se laisser vaincre, en infligeant à l'ennemi une perte de plusieurs mille hommes (*). — Les Français n'étaient qu'au nombre de 9,000 hommes, appuyés par 18 pièces d'artillerie. Les Prussiens comptaient plus de 24 mille combattants et avaient 48 pièces Krupp.
Je n'ai pas eu l'honneur de voir ce jour- là le général, mais les officiers et les hommes que je rencontrais me disaient qu'il se trouvait aux premières lignes de combat, surveillant tout, et payant partout de sa personne; tandis que son chef d'étatmajor, le colonel Poullet, dirigeait la défense à
(*) 7,200 hommes, d'jprès les chiffres trouvi''S à rintendance prussienne à Dijon.
Chaux, d'où son feu dominait tout le champ de bataille en infligeant d'énormes pertes à l'ennemi.
Nos forces, très-petites relativement à celles de l'ennemi, semblaient se tripler sous Ténergique impulsion du général, et leur disposition intelligente et proportionnée imprimait à leur action un admirable cachet d'ensemble et d'harmonie.
Un jeune général, une poignée de soldats improvisés, arrachés de la veille aux paisibles occupations de la vie rustique, mirent ce jour-là en défaut la science méthodique et l'expérience consommée d'un ennemi trois fois plus nombreux. C'était l'amour sacré du sol ; c'était la volonté de sauver l'honneur du pays, c'était la France telle que ses amis eussent voulu la voir dans toutes les phases de cette lutte ; c'était cette France régénérée par l'esprit de sacrifice qui pourra seul, dans l'avenir, lui permettre une éclatante revanche.
Cette affaire coûta aux Français environ 1,500 hommes mis hors de combat. Les colonels Graziani et Celler se trouvaient aux nombre des tués. J'avais eu le plaisir de voir ce dernier la veille à Nuits au moment même où il venait ' de recevoir une dépêche lui annonçant qu'il était nommé chevalier de ia Légion d'honneur pour sa belle conduite à Châteauneuf. — Il était tout radieux et exprimait sa
bonne humeur en faisant au colonel Bourras et à moi un charmant accueil.
Il prévoyait que les Prussiens allaieht bientôt les attaquer avec des forces de beaucoup supérieures ; mais il comptait beaucoup sur les magnifiques positions de Nuits et de ses environs, et se réjouissait d'avance de la belle résistance qu'ils y allaient opposer à l'ennemi.
Je u'ai pas besoin d'ajouter combien la mort da ce valeureux officier attriHta les hommea do son corpi et tous ceux qui l'avaient eonnu.