ENGAGEMENTS DU 14 AU 18 JANVIER
Le 14, nous eûmes de nouveau un petit engagement aux environs de Croix, et le 15 à Monbouton, Dasle et Vaudoncourt.
L'honneur de cette dernière affaire appartient, en entier, au capitaine Olszewski, qui eut ses vêtements percés de plusieurs balles, et montra une bravoure et une présence d'esprit au-dessus de tout éloge.
Mes cavaliers obtinrent, pour les services rendus dans cette journée aux différents détachements de notre corps, une mention spéciale dans le rapport au ministre.
Le 16, le capitaine Godard, de la 15« compagnie, faisant une reconnaissance d'Abbevillers dans U
-codirection de Croix, envoya huit de mes cavaliers, sous les ordres du brave brigadier Michot (*), en avant pour éclairer le chemin. Mes hommes, étant arrivés à la hauteur d'une de ces forêts qui nous abritaient dans la journée du 13, furent reçus par le feu d'une embuscade prussienne. L'éclaireur Petit- Jean, jeune volontaire de 20 ans, brave et excellent cavalier, fut tué sur place. Ses camarades revinrent en toute hâte vers nos compagnies pour les prévenir de la présence des Prussiens, en ramenant le <îJieval couvert du sang du pauvre garçon.
Aussitôt, quelques hommes de 'la 1'® compagnie, après en avoir obtenu la permission, s'avancèrent, sous la conduite des sergents Beaumann et Férand Georges, vers la forêt, pour ramasser le corps de leur camarade, et le capitaine Godard ayant fait pointer nos deux obusiers dans la même direction, délogea en un clin d'œil l'ennemi de la forêt, et facilita ainsi l'œuvre pieuse de nos braves volontaires*.
A l'enterrement de ce jeune soldat de l'indépendance, où assistèrent presque tous les officiers de notre corps, le colonel Bourras rendit hommage, dans quelques paroles chaleureuses, aux mérités du défunt, et remercia encore une fois les cavaliers et
(*) Ce vailLint soldat, médecin de profession, nous rendait un "double st rvice, en folTunnt nos malades et .nos blessé.-.
leur chef pour les services qu'ils rendaient à son corps.
Ce fut là notre meilleure récompense, dont le souvenir restera à jamais dans mon cœur et, j'en suis sûr, dans celui de mes fidèles compagnons.
Le 17, nous fûmes harcelés de nouveau par Tennami du côté de Croix, devenu, coname on le voit, s ^n vrai repaire.
Cette fois ce fut dans la direction de Bondevalle que l'affaire eut sa plus grande importance.
COMBAT D'ABBEVILLERS
Le 18, les Prussiens» désirant nous déloger des positions que nous occupions et où nous nous étions retranchés, réunirent des forces considérables et vinrent nous attaquer à la fois sur toutes nos lignes.
Ils dirigèrent leur action principale sur Abbevil- 1ers, où le combat devint bientôt très-acharné.
Trois fois l'ennemi lança ses colonnes nombreuses contre nos retranchements improvisés, en se faisant soutenir par une nombreuse artillerie, et autant de fois il fut forcé de se replier en toute hâte sur ses réserves, en jonchant le sol de nombreux cadavres.
Nos hommes , calmes , résignés à tout pour la patrie et l'honneur du drapeau, mais fermes d'allure et maîtres de leurs détentes sous l'œil vigilant de leurs chefs » attendaient impassibles l'arrivée des
masses noires de rennemi, les laissaient npprocher à iOO, et même à 50 mètres, et les saluaient de feux de peloton qui les éparpillaient dans tous les. sens.
Tous les officiers de notre corps indistinctement se montrèrent ce jour-là admirables de courage et de fermeté.
C'est ici ou jamais qu'il faudrait dire qu'ils ont bien mérité de la patrie.
Notre colonel se surpassa par son énergie, sa bravoure et l'admirable justesse de son coup d'œil. Il dut être fier de lui-même et de ses hommes, il en avait bien acquis le droit !
L'ennemi, ne pouvant pas avoir raison de nous par la force, eut recours à l'incendie.
Ses boulets mirent le feu à neuf maisons se trouvant immédiatement derrière nos lignes de défense, et ses canons criblèrent d'obus plusieurs autres, en couvrant nos hommes, accroupis (^^rrière leurs retranchements, d'une pluie d'éclats de pierres et de bois (•).
(*) Dans un des moments où le combat était le plus acharné, un obus vint renverser une partie de la barricade, construite d'épaisses couches de fumier, en ensevelissant sous les décmnbres le lieutenant Marquizet. Le colonel Bourras, voyant le lieutenant tout essoufflé par les efforts qu'il avait dû faire pour se déterrer, lui dit : «Vous voyez, Marquizet, que le goût du fumier est p rfois très-salutaire. »
Jugeant enfin l'œuvre de destruction sufffisamment avancée pour ébranler ses opiniâtres adversaires, et voyant son nombre doublé par l'arrivée continuelle de nombreux renforts, il ébranla toutes ses forces à la fois, plus de 5,000 hommes, et les lança à corps perdu sur 1,100 de nos volontaires.
Les forces étaient trop disproportionnées, notre fatigue d'une lutte de quelques heures trop grande, et nos retranchements fortement entamés par le canon ennemi!...
Nous cédâmes, mais pas à pas, lentement, en bon ordre, en nous arrêtant à chaque instant pour envoyer nos balles à l'ennemi.
Nous nous retirâmes à un kilomètre du village, où nous occupâmes une excellente position entre les hamea.ux de Fourneau et de Rombois.
Là, le combat recommença immédiatement et continua jusqu'à six heures et demie du soir. L'ennemi, malgré les plus grands efforts, ne réussit plus à nous entamer.
Nous le repoussâmes deux fois à la baïonnette et il se retira définitivement à Abbevillers, nous laissant maîtres de notre dernier champ de bataille.
Cette journée nous coûta environ 60 hommes tués et blessés.
Les pertes de l'ennemi furent de 300 hommes.
Cette énorme différence s'explique facilement parle
fait que nous étions retranchés et que Tennemi avait dû forcer nos positions.
Vers sept heures du soir, ayant appris que l'ennemi était parvenu à déloger nos compagnies d'Hérimoncourt, où le combat fut non moins acharné (*), notre corps commença sa retraite sur Glay , de crainte d'être cerné par les Prussiens, et je reçus Tordre de me porter avec ma cavalerie sur le chemin reliant Glay à Roches (ce dernier village étant déjà occupé par Tennemi), pour assurer notre corps de toute attaque imprévue de ce côté.
(*) Cette position fut défendue par nos 2», 7" et 8' compagnies (capitaines: Boulay, Pignatel et Gliatelain).