RETOUR A EPINAL
BATAI LLB DB BOURGONCE
Engagements de Nompatelize^ de Bouge ville s
et de Mont-Repos.
Nous arrivâmes à Épinal le 4 octobre, à neuf heures du soir, et nous y trouvâmes le corps du général Cambriels qui effectuait son mouvement dans la direction de Bourgonce.
Le lendemain soir, on nous donna Tordre de nous y diriger aussi.
Après avoir marché toute la nuit du 5 au 6 octobre et atteint Rouges-Eaux vers onze heures du matin, nous y prîmes un peu de repos, et nous arrivâmes à Bourgonce le même jour, vers quatre heures du soir. On se battait depuis plusieurs heures
déjà entre Bourgonce et Nompatelize. Ce dernier village était couvert d épais nuages de fumée, et les gerbes de flammes qui jaillissaient d'un moment à l'autre de cette masse noire couvrant Thorizon, nous indiquaient d'une manière saisissante l'endroit qui venait de servir de centre à l'action.
De nombreux convois de blessés arrivaient continuellement du champ de bataille, et le bruit incessant du combat, qui se rapprochait de plus en plus de nous, nous prouvait que nos troupes se repliaient.
Le commandant Bourras nous donna l'ordre de nous porter vers le centre de l'action.
En arrivant sur le champ de bataille, nous vîmes que le combat touchait à sa fin. Etant bientôt débordés par de nombreux groupes de soldats du 20* corps qui se retiraient en désordre, nous dûmes occuper les deux forêts qui se trouvaient à droite et à gauche du champ de bataille pour protéger la retraite de l'armée (*).
Vers neuf heures du soir, nous arrivions, à la suite de notre armée harassée de fatigue, à Rouges- Eaux, et notre bataillon prenait immédiatement les dispositions nécessaires pour défendre les passages
{*) Le lieutenant d'état-major du commandant Bourras, M. Pistor, fut blessé dans cette affaire. Étant remis de sa blessure au mois de décembre, il continua avec distinction son service et fut bientôt nommé capitaine.
des Hautes-Jacques, de la Gravelle et de Mont- Repos, qui se trouvaient sur le chemin de Saint-Dié et de Raon-FÉtape, occupés par Tennemi.
Pendant trois jours, nos compagnies, placées dans ces défilés, firent des excursions très-heureuses,, soit du côté de Raon, soit de celui de Saint-Dié. Ainsi, le 8 octobre, le capitaine d'Hautel entra, à la tête d'une trentaine d'hommes, dans Nompatelize même, où sept Prussiens furent tués. Le lendemain je fis, avec une vingtaine d'hommes, une reconnaissance jusqu'à Rougevilles, où, ayant rencontré un petit détachement prussien, nous lui tuâmes trois hommes. Le 10, trois de nos compagnies prirent une part importante à Tafi'aire de Mont-Repos, où les francs tireurs bretons défendaient leur camp.
COMBAT DE BROUVELIEURES
Le 10 au soir, nous nous repliâmes sur Brouvelieures, où notre bataillon fut cantonné de manière à observer les diflférentes routes qui aboutissaient à cette localité.
Dans la matinée du 11, le commandant Bourras me donna Tordre de couper les routes du côté de l'Herbel.
Je me trouvais à peine à un kilomètre de distance de Brouvelieures, qu'un paysan vint m'avertir qu'une forte colonne prussienne, avec plusieurs canons et de la cavalerie, arrivait sur nous du côté de Rouges-Eaux. Le commandant Bourras, prévenu de
ce fait par un de mes cavaliers (*), arriva immédiatement, et me donna Tordre d'arrêter la colonne ennemie le plus longtemps possible, afin de laisser le temps aux autres compagnies de notre bataillon, disséminées dans les environs, de se rassembler et de prendre leurs positions de combat.
Je pris une excellente position dans le bois de Champs, à droite du chemin, au pied d'une crête à pic, ce qui préserva ensuite mes hommes du feu de l'ennemi, qui dirigeait son tir sur la crête même. Bientôt après, la 10" compagnie (capitaine Gérard) vint se joindre à moi, et je lui désignai une position à ma droite, parallèlement au chemin, sur la lisière de la forêt, de manière que la ligne de bataille de nos deux compagnies présentât un angle droit, entourant de ses bras une petite clairière traversée par le chemin que devait suivre l'ennemi.
La 3* compagnie (capitaine Hauffbourg) fut placée
à gauche, de l*autre côté du chemin, à environ
500 mètres de nous, dans le bois de Contempierre.
Mais cette compagnie, dont l'effectif était faible,
garda le sommet de la montagne et ne prit pas une
part active au combat.
A peine avions-nous pris ces dispositions, que
l'ennemi se présenta. Le terrain ne lui permettant
{*) Je me servais des chevaux pris à Vezelize aux gendarmes prussiens pour éclairer ma compagnie*
pas de se déployer, il dut s'avancer sur nous en colonnes serrées. Nous le laissâmes s'approcher tranquillement à 500 mètres de nous, tout en le faisant tenir en joue par nos hommes.
A notre première décharge, deux chefs ennemis à cheval et nombre de soldats roulèrent par terre. Les colonnes furent un instant ébranlées par un mouvement en arrière, mais aussitôt, à la voix .de leurs, chefs, elles nous envoyèrent une grêle de balles qui allèrent faucher les cimes des arbres, sans nous faire le moindre mal. Cette fusillade continua pendant une vingtaine de minutes sans nul danger pour nous, et avec d'énormes pertes pour l'ennemi. Celui-ci, voyant qu'il ne pouvait forcer le passage en suivant le chemin, jeta une de ses colonnes à gauche, sur le bois de Contempierre, l'autre dans la forêt à droite, sur la 10® compagnie. Le capitaine Gérard reçut avec beaucoup de fermeté et de présence d'esprit le choc violent des masses ennemies ; mais, craignant qu'il ne cédât sous le nombre des assaillants, je me portai à son secours avec mes hommes. Ici nous eûmes un engagement très-vif et presque corps à corps, qui dura une heure. N'étant qu'un contre dix, nous dûmes enfin commencer notre retraite en disputant à l'ennemi chaque pouce de terrain et chaque arbre. Nos hommes se montrèrent dans cette affaire admirables de courage et de sang-
froid. Nous continuâmes notre retraite en maintenant toujours notre feu et en conservant toute la régularité de nos lignes de bataille jusqu'à Bruyères, où nous fûmes vigoureusement protégés par la 4° compagnie, sous les ordres du brave capitaine d'Hautel (*).
Le solide maintien de nos deux compagnies permit au commajidant Bourras de faire venir de Granviller la 5® compagnie (capitaine Grillet), qu'il plaça sur le monticule déboisé en avant de Brouvelieures, en face de la vallée. Cette compagnie commença immédiatement un feu très-nourri, et nous facilita ainsi beaucoup la retraite. Les Prussiens s'avancèrent aussi contre elle en colonnes serrées précédées de nombreux tirailleurs. Elle dut se replier bientôt de-^ vaut leur nombre, tout en faisant feu, jusqu'au cimetière, où la lutte recommença avec d'autant plus de violence, que la 11^ compagnie (capitaine Grossy), postée dans le bois, en arrière du cimetière, joignait son tir à celui de la 5^
En ce moment, les Prussiens placèrent une batterie sur les hauteurs de Eelmont, près de l'église; mais leurs obus ne firent pas de mal à notre ligne de tirailleurs, presque invisible, insaisissable pour
(*) Cet officier distingué et excellent patriote vient de mourir h Dol par suite des fatigues de la dernière campagne, plongeant dans le deuil tous ses compagnons d'armes.
rartillerie, et abritée en partie par une barricade que le brave lieutenant du génie Godard y établit sous le feu même de Tennemi.
Peu de temps après, une deuxième colonne prussienne, descendant de Ramberviller, avait dépassé Autrey, et ses balles prenaient en flanc la 11® et la 5^ compagnie, ce qui les força de quitter leur position et de se replier dans la direction de Bruyères. Leur retraite fut couverte bientôt par la IG'' compagnie (compagnie parisienne, capitaine TArbalitier), dont le feu très-bien dirigé fit subir de sérieuses pertes aux Prussiens. Elle changea plusieurs fois de position et montra une grande vigueur. Plusieurs hommes de cette compagnie furent cités à l'ordre du jour du bataillon pour leur belle conduite.
Le combat, qui avait commencé vers midi, ne cessa que vers cinq heures. Nos compagnies battirent définitivement en retraite sur Laval, Chample-Duc et Prey. Elles furent réunies toutes le lendemain à Lavelier des Houx.
c( Dans cette journée, dit le commandant Bourras dans son rapport au général Cambriels, le bataillon franc, fort de GOO hommes, a été totalement engagé contre 3 à 4,000 Prussiens, escortés d'une batterie d'artillerie.
c( La plupart des hommes, récemment incorporés,
voyaient le feu pour la première fois. Toutefois, ils se sont bien comportés et ont fait subir des pertes sérieuses à Tennemi. Quelques compagnies ont été presque entourées de Prussiens et ont montré le plus grand aplomb sous la direction de leurs officiers.
« Nos pertes s'élèvent à 7 tués, 8 blessés et 30 disparus ou égarés. Les pertes de Tennemi doivent être considérables, à en juger par les scènes de violence qui ont eu lieu à Bruyers et surtout à Laval qui, le soir même, a été incendié. On peut certainement porter à 3 ou 400 le nombre de leurs hommes hors de combat.
a Le tir des Prussiens était fort mal dirigé, et leurs colonnes serrées ont dû être fort éprouvées par le tir de nos francs tireurs, dont le feu devait être très-meurtrier.
« Cette affaire a donné beaucoup de consistance à ce bataillon. Les diverses compagnies se sont appuyées réciproquement, et une grande fraternité règne entre elles.
« Le capitaine Wolowski, commandant la 2* compagnie, a montré beaucoup de sang-froid et la plus grande énergie. Déjà, dans l'expédition du côté de Vezelîze, où 7 gendarmes et 8 chevaux prussiens furent pris, ce capitaine avait déployé beaucoup de bravoure, et le commandant du bataillon est heu-
— séreux de le signaler comme un bon et vaillant officier.
« Tous les officiers des compagnies ont fait bravement leur devoir et ont montré le meilleur exemple.
« Je suis encore très-heureux des bons et utiles services de M. Tingénieur Godard, qui a bien voulu s'associer à notre fortune depuis le commencement de la campagne. »