LE ROLE POLITIQUE DE GAMBETTA
Pour nous, Polonais, frères de cœur de la France, liés à elle par tant de souvenirs d'une amitié séculaire, exempts, grâce à notre nationalité, de ces jalousies, de ces rivalités de partis qui rendent le jugement des contemporains si partial, vis-à-vis des hommes même du plus grand mérite, la personnalité de Gambetta apparaît dans son vrai jour.
Un pays comme la France ne pouvait abd4quer sa grandeur et son prestige sans avoir utilisé jusqu'à sa dernière ressource de défense. — Valmy, Jemmapes, Fleurus, ces grands noms écrits en lettres d'or dans l'histoire de son passé, lui montraient ce qu'il fallait faire après les désastres des bords du Rhin et de la Meuse. Un peuple dont le passe est
aussi grand peut succomber, mais le jour seulement où son dernier homme aura succombé lui-même.
Les conscrits de 1792, nu-pieds, en guenilles, le ventre creux et le cœur brûlant, pleins de cette grande idée qu'il fallait délivrer le pays... ou mourir, battirent les vieux soldats de l'Europe coalisée ; ils vainquirent et se couvrirent d'une immortelle gloire en dictant la loi à leurs ennemis.
Pourquoi la France de 1870, après 80 ans de progrès, n'aurait-elle pas été capable de chasser l'ennemi de son sol, illustré par tant de gloire, en l'écrasant par rélan patriotique de tous ses enfants?
Qu'a fait Gambetta, un patriote, un homme de cœur?... Il a crié : « Aux armes !... La patrie est en danger! En avant! vaincre ou mourir pour elle ! » —
Il a crié : «Sus à l'ennemi! » A tout ce qui est capable de combattre pour la patrie, à tous les cœurs français, à tous ceux qui ont dans les veines du sang à répandre sur le champ de bataille, à tout ce qui peut tenir un fusil... et mourir! — Il a supplié qu'on prouvât au monde que les Français étaient encore les dignes descendants de leurs pères. — A cette Europe qui, la veille encore, regardait la vieille Gaule comme la principale représentante de la civilisation, et qui aujourd'hui assistait impassible à son agonie, il a demandé que l'on prouvât qu'elle pouvait se passer de l'aumône de son secours. —
Dans Tardeur de son patriotisme, dans sa f^oi à Tamour du pays, il a fait appel à tous. — Le naïf grand cœur!... Il croyait les Français encore patriotes; il croyait qu'à ces mots qui glacent de terreur : « La patrie est en danger! » tous secoueraient leur torpeur pour devenir des citoyens héros !
Vaiil espoir! sublimé erreur!
Le vil matérialisme des paysans, le mesquin égoïsme des bourgeois, la corruption profonde des classes plus élevées, paralysèrent tout élan généreux. La nation n'était plus capable d'un effort sérieux : son esprit, égaré par les formules absurdes de ses faux prophètes, troublé dans sa netteté par des mercenaires politiques, ne comprenait même plus l'intérêt de son avenir! Vivoter au jour le jour, ne prévoir que les besoins du moment, s'engouer de fétiches vides et nuls, ou se gonfler d'ambitions malsaines, c'était la vie de la plupart des Français.
Sans doute, on se battait sur la Loire, à l'Est, au Nord; sans doute, bien des faits héroïques dignes des meilleurs temps, se produisirent alors; sans doute, il y avait encore boucoup de braves gens, mais l'élan général, où était-il?...
La masse soutenait la défense, mais à contrecœur, faute de pouvoir faire autrement — par nécessité ou par convenance. — L'initiative généreuse,
la volonté ferme du désespoir, seules capables de briser les obstacles, n'existaient plus.
Aujourd'hui la nation s'est soumise. — Elle a perdu deux provinces, elle a payé cinq milliards, elle est affaissée, petite, vaincue, pour n'avoir pas voulu comprendre et suivre la voix du chef I
Ou jette aujourd'hui à Gambetta le blâme, l'ifljiire, la raillerie!
Quoi de plus naturel? — « Nul n'est prophète en son pays. »