INTRODUCTION
Soixante ans de domination française ont apporté à Constantine plus de transformations qu'en aucune autre ville d'Algérie. Philippeville et Bône sont des cités nouvelles. Alger étend ses grands boulevards et ses annexes en respectant la vieille Casba ; Oran, ville espagnole, s'est considérablement agrandie sans détruire Tantique cité ; Tlemcen est demeurée en grande partie musulmane. A Constantine, l'espace est mesuré, et les précipices qui ceignent la ville ne permettaient aux Européens de s'installer qu'au détriment des anciens occupants. Les deux tiers de la ville arabe ont aujourd'hui complètement disparu, et le temps accomplit chaque jour son œuvre de destruction et de renaissance. Faut-il le regretter? La couleur locale et le pittoresque ont perdu à ce changement; du moins les indigènes n'ont pas eu la douleur d'y voir disparaître les témoins d'un bien glorieux passé. Amas de masures croulantes, construites sans ordonnance comme sans architecture, avec des galets et de la boue, Constantine en 1830 devait ressembler à quelque énorme village kabyle, aux rues tortueuses, glissantes et souillées (1). A peine est-il nécessaire d'en excepter quelques édifices, qui empruntaient une certaine élégance aux marbres d'Italie, mis en œuvre par des ouvriers de ce pays, édifices que nous avons pour la plupart conservés : le palais du bey Ahmed, à
1. V. à ce sujet Ernest Mercier, ComianivM avant la conquête française, m Soc. (vch., 1818, pp. 43-96. ^Y,\
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peine achevé au moment de la conquête et dès lors menaçant ruine; la mosquée de Sidi El-Kettani, celle de Souk El-Ghezal, étayée et restaurée pour le service du culte catholique; la grande mosquée, en majeure partie reconstruite par nous. Le reste valait à peine une description, et ne méritait pas les sacrifices nécessaires pour assurer sa conservation. Les bâtisses indigènes nous donnent un remarquable témoignage de l'impuissance de la race. Peuple sans traditions, sans unité, sans vie morale autres que celles de la religion : tels nous apparaissent les musulmans d'Algérie à travers leurs monuments et leur épigraphie. Et Ton sait qu'à part la merveilleuse efflorescence des débuts, l'Islam n'a pas eu précisément pour résultat de développer partout la richesse et la vie.
On peut juger par là que cette épigraphie ne doit pas constituer, à beaucoup près, un document de valeur comparable à celui qui nous a été légué par nos prédécesseurs de l'antiquité, et que le Recueil des inscriptions arabes d'Algérie est bien peu de chose, en regard des VIP et VIll* volumes du Corpus inscriptionum latinarum, qui ont jeté une si vive lumière sur l'histoire de la colonisation romaine en Afrique. Telles quelles, ces inscriptions étaient cependant précieuses à recueillir, d'autant plus précieuses que plus rares^ et que la destruction s'en effectue plus rapidement chaque jour. II faut savoir gré au dévoué professeur, auteur de tant de recherches utiles sur le passé de ce pays, à Cherbonneau, de l'avoir entrepris dans les débuts de notre occupation, alors que bien des vestiges existaient encore, qui ont aujourd'hui disparu. Le travail de Cherbonneau a été pour nous un guide précieux, qui limitait notre intervention à une simple vérification des épigraphes que nous avons pu retrouver. Aux trente-huit inscriptions publiées par lui dans ï Annuaire de la Société Archéologique des années 1856-57, parmi lesquelles dix-huit ont été relues par nous sur place, nous avons pu ajouter vingts cinq inscriptions^ dont vingt^dèux entièrement inédites. L'ensemble de ces épigraphes s'échelonne depuis l'année 1191 de l'ère chrétienne jusqu'à l'époque contemporaine de la conquête. Inscriptions funéraires, elles viennent nous
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onner la date du décès de personnages importants; pomeuses dédicaces, elles louent en termes hyperboliques l«s splendeurs d'un édifice et nous renseignent à l'occasion sur quelque point d'histoire locale. Plusieurs sont :K-édigées en vers, mais les prétentions du rédacteur ne ^ontpas toujours un sur garant de ses connaissances littéraires. Aussi ne sera-t-on pas surpris d y trouver nombre ^'incorrections.
Chose remarquable, aucune inscription turque n'a encore été découverte à Constantine. Les conquérants y "vivaient sans doute en fort petit nombre; plusieurs, mariés avec des filles du pays, avaient adopté la langue et les mœurs des indigènes et cherchaient à se faire admettre dans cette société rigide et un peu fermée que constituaient les bonnes familles de la ville (v. à ce sujet Tinscription n*33). C'est ainsi que prirent naissance ces familles de
Koulourlis (J^^y pi. Hl^'y), à sang mêlé de Turc et de
Maure, presque seules à représenter l'élément ottoman dans le pays. Ajoutons que bon nombre des hauts fonctionnaires de l'entourage des beys étaient choisis dans les grandes familles indigènes.
Nous ne saurions nous tiatter d'avoir fait pour la province un travail complet : le temps et la possibilité de visiter en détail les localités du département où peuvent exister des inscriptions nous ont manqué. Bougie offre sans doute à cet égard des richesses ignorées, et nous ne saurions trop faire appel au zèle des arabisants qui seront amenés à visiter cette localité, ou à y résider.
A Bône, M. Khelil Caïd Laioun a eu l'obligeance de nous adresser des fac-similé de trois inscriptions fort intéressantes, que nous publions ci-après tels qu'il nous les a envoyés. A Touggourt, M. l'offîcier-interprète Greck a bien voulu se charger de contrôler la lecture des épigraphes données par Cherbonneau et Féraud; puis, le regretté Blanchet nous a envoyé des mêmes inscriptions d'excellentes photographies, qui nous permettent d'en affirmer la
lecture.
Nous n'avons eu d'autre règle, dans la transcription en
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français des noms propres, que de reproduire autant que faire se pouvait la prononciation courante des indigènes. Les confusions qui peuvent en résulter sont sans importance pour Torientaliste, qui pourra toujours se reporter au texte. A ceux qui ignorent Tarabe, cette transcription offrira l'avantage de représenter la phonétique du mot d'une manière plus vivante et plus aisée.
Gustave MERCIER.
CORPUS
Stèle de marbre, ayant la forme d'un rectangle surmonté d'un arc en fer à cheval.
Hauteur, 0»,47; largeur, 0",24.
Inscription en caractères coufiques gravés en relief, sans poials diacritiques, aujourd'hui recouverts d'une épaisse couche de chaux qui les rend illisibles. Nous donnons le texte publié par Cherbonneau (1).
<. Société archéologique de Conttanline, auuées 1856-57, p. ^i et «q. II. 1
^^viJr TURQUES
IV <pf>''''^^'^' /^âu^ Clément et Miséricor-
franc , ^^, ^ '
fairf '^^^'^'* /V^*?^ ^^^ no/r^ seigneur Moham-
Le' ;^/ ' -^^/^^^////^^^ accorde le salut!
ta l^^ /ffift^^^^^ y Abou tHassen Ali ben MaA'klouf{i),
' /^^^^^//h^^^^^^i/iei^vième Jour du mois de Dou rhidja le
tffff^'f ^ cent quatre-vingt-six (27 janvier 1191 cr^' ^^^enn^)' "" ^^^ Dieu lui fasse miséricorde !
-^nt l'inscription faisait autrefois partie d'un céno-
^ arb^^ déposé sur la tombe du saint, dans une mosquée
tsp^^^^i il a donné son nom, et située à remplacement de l'an-
â ^^^^^ âirief rue Sauzai. Lors de la démolition de cette mosquée,
ci^^^^ ^porlSL l'inscription, seul reste de Tancien tombeau, dans la
ofl ^^^% des Quarante Cherifs (2), Uys: Ot~j^* -^s^» où elle fut en-
^gdaas le mur. Enfin, comme le sainl ne pouvait rester sans
'^^beau, on fabriqua un nouveau cénotaphe en bois peint qui fut
'1 g^ dans la même mosquée. On y lit l'inscription suivante en
déP relief ■
Traduction. — Louanges à Dieu !
Ceci est le tombeau du moufti des deux espèces connu sous le nom d*El Routh^ Sidi Ali ben Makhlouf;
Renouvelé en Redjeb, année 1291 [du 14 août au il septembre 1874).
1. Nous D0U8 sommes attachés, dans la représentation française des noms propres arabes, à figurer autant que possible la prononciaUon verbale des indigènes d'Algérie, sans prétention de transcrire Torthographe, donnée par le texte arabe.