ET LEURS TROIS ÉPOQUES
Après avoir étudié les trois enceintes, étudions l'enclos. L'acropole de Troie est couA^erte de murs, dont la structure indique trois époques comme celles des murailles qui l'enceignent. L'étude en est rendue difficile par le délabrement de ces bâtiments, levu' enchevéti^ement, les terres non déblayées qui les embarrassent, et la façon irrégulière dont les fouilles ont été conduites. La connaissance des constructions de la PREMIERE et DE LA DEUXIEME PÉRIODE DE LA SECOiVDE VILLE cst particulièrement obscure à cause des bâtiments de la troisième période dans lesquels ils sont eni^lobés. On peut signaler pourtant le bâtiment R (])1. 1 1), voisin de R', qui lui est analogue et qui semble lui avoir été substitué lors du renouvellement des murs, comme l'a fait remarquer M. Dôrpfeld, dont l'influence s'est fait sentir heureusement dans les fouilles de 1890. Nous pourrons donc préciser quelques données récemment acquises sur les constructions intérieures de la TROISIÈME période du second étage. Ils se reconnaissent à ce détail que leurs murs ont leurs têtes pourvues d'antes en bois, dont la base est en pierre (voir la perspective de la pi. 3). Cette particularité ne se retrouve ni dans les deux autres périodes de la même ville, ni dans les couches supérieures ; elle est particulièrement frappante dans les Propylées intérieurs ou Porte Z, une des constructions les plus curieuses. Elle ouvre accès sur une place intérieure, comme à Tirynthe, et sur laquelle sont disposés plusieurs bâtiments. Cette analogie, justement présentée par M. Dôrpfeld dans Tirjnthe, est confirmée par ce seul fait que, en 1890, on a reconnu décidément ici, dans ces murs, des Propylées servant d'entrée comme dans le palais d'Argolide. Ils sont limités, comme on le voit sur la pi. 3, par deux murs parallèles dirigés du sud au nord, terminés par des anles de bois^ et enfermant un passage dont la porte a gardé son seuil; en avant, un
petit vestibule, à la façon des pronaos. Nous voyons ici le j^erme des propylées grecques, (|ui, à Eleusis, à Athènes, et ailleurs, se développera de façon splendide.
A droite et à gauche de ces propylées buttent les murs Y (pi. 1 1) diriges du nord-est au sud-ouest, et garnis de contre-forts, destinés peutêtre à porter le toit saillant de portiques disposés à l'entour. Cette muraille enceint la cour s'étendant entre les points Z et N, dont l'état de ruine permet difficilement d'apprécier les dimensions; approximativement, elle parait avoir, à l'endroit le plus étroit, vingt-sept mètres de long et dix de large.
En face des propylées, on a découvert en i88i deux constructions, N et P, aux murs en briques crues, liées dans la hauteur par des poutres en bois formant chaînage. Avant i8go, on considérait le ratiment N comme un temple, mais il se pourrait qu'il fût le mégaron^ ou pièce importante d'un palais, tout comme son voisin P; la construction N présente le type le mieux caractérisé des constructions intérieures de la troisième époque de la seconde ville, grâce aux ailles qui arrêtent ses murs et dont on a reconnu la curieuse structure figurée sur la pi. 3 : chaque ante est formée par la juxtaposition de six poteaux en bois, que l'on a retrouvés carbonisés en place ; ils étaient posés sur des socles en pierre, larges chacun de o'"25, et revêtaient l'épaisseur du mur qui est de i'»45. J'y reconnais le principe de ces revêtements en Jjois dont parle l'Iliade. Us maintenaient le mur fait en briques et bois et encore recouvert d'enduit sur la face latérale nord-est. Ainsi on découvre l'usage primitif et la fonction originelle d'une autre partie constitutive de l'architecture grecque, de l'ante ou parastade, si généralement employé dans les édifices helléniques.
Ces sortes de pilastres, qui servaient aux architectes grecs et romains pour décorer et terminer les murs latéraux des temples, n'étaient donc qu'une réminiscence des pièces de bois qui consolidaient, protégeaient le front des murs latéraux, et les déchargeaient d'une partie du poids des
Cll. Nor.MAND. — l.a Troie d'ilumi'ie. ^
poutres supérieures. On s'explique à présent la forme des antes i^reccpies étroites et longues à la façon d'un poteau de bois.
Un passage large de o'"5o, rempli de briques et scories vitrifiées, sépare cette construction N du bâtiment P dont les murs faits en briques crues, terminés par des antes, et construits comme les précédents, ont l'^^o.B d'épaisseur; ils reposent sur des fondations en petites pierres taillées, liautes de o'"5o. Dans ces deux constructions, les pierres sont cimentées à l'aide d'une terre mêlée de foin.
Il y avait donc, au fond de la cour intérieure, en face de sa porte, un bâtiment central N, flanqué à droite d'un bâtiment P, auquel faisait pendant^ à gauche, selon M. Dôrpfeld, un édifice symétrique Q. Malheureusement, Schliemann en a bouleversé l'aire presque toute entière, sans en garder aucun ])lan, lorsqu'il poussait ses fouilles jusqu'à la Troie primordiale, à l'aide de cette gi'ande tranchée, qui, du nord au sud, a sabré le terrain des fouilles.
Il ne reste que les soubassements d'un antre bâtiment R, dont on ne peut reconnaître les portes à cause de la disparition des seuils; sa façade pouvait se trouver du côté de la porte sud-ouest K.
Au nord-est du chanq) des fouilles et du grand bâtiment N, on trouve diverses substructions que M. Dôrpfeld croit être celles de temples; cette opinion me pai-ait contradictoire ; car pourquoi reconnaît-il une destination dihérente dans des dispositions analogues comme celles de V et N ? Ou bien tous deux fiçrurent un méoaron, ou bien tous deux sont des temples. Tous deux présentent, en effet, un vestibule tourné vers la cour intérieure, une |)orte, l'amorce d'une pièce plus grande.
Le bâtiment N a gardé les restes d'un seuil en bois, aujourd'hui carbonisé ; le bâtiment V a été remanié à deux époques diverses. Les fondements d'une autre construction S, en pierre, sont séparés entre eux par des espèces de corridors. Les substructions du bâtiment T, en briques crues sans interposition (le poutres en bois, s'élèvent encore sur une hauteur d'un mètre environ. On cherche dans l'absence du bois l'explication du motif pour
lequel on trouve d'un côté seulement la trace du grand incendie qui a laissé ses marques sur les autres constructions de la troisième période. Ces murs S et T sont peut-être des restes d'un mur d'enceinte du nord-est; mais comme en ce point on en a déjà mis un au jour, il faudrait que les débris S et T eussent fait partie d'une autre enceinte.
L'aire des maisons^ et peut-être des rues, était pavée de schiste vert; les plaques en étaient encore en place dans l'édifice Z, et à l'ouest de l'acropole un bâtiment en était couvert. On retrouve dans les habitations de la seconde ville le prototype de celles des villages actuels de la Troade : sur le sol nivelé s'élèvent des maisons bâties en pierres brutes ; un rez-dechaussée, de la hauteur d'un homme, sert d'étable, d'écurie et de magasin; au dessus, un étage en briques crues ou demi-cuites. La boue des rues sert de ciment; sa teinte, grise ou bleuâtre, est plus foncée que celle de l'argile des briques, rendue d'un ton plus clair par un mélange de paille hachée, que procure le mode de battage usité dans le pays.
Dans beaucoup de maisons de la seconde ville on a retrouvé des jarres, assez grandes pour enfermer un homme, et groupées le plus souvent par cinq ou six. Dans quelques-unes étaient des grains d'orge brûlés; d'autres servaient à renfermer la nourriture et les liquides, suivant une pratique dont j'ai reconnu des témoignages dans plusieurs villes ruinées, à Ostie, à Pompéi et que j'ai vue en usage aujourd'hui encore en Egypte, en Grèce et en Orient. J'ai observé au Musée de Salzbourg (Autriche), de grandes jai'res, portant la date du wiii" siècle et ayant servi aux mêmes besoins domestiques.
On a retrouvé les foyers des antiques logis de Troie : c'étaient de grandes cavités, quadrangulaires ou cubiques, pratiquées dans l'épaisseur de la muraille. La destination de ces trous, où l'on a reti'ouvé des matières brûlées qui étaient généralement de nature végétale, demeurait une énigme, quand M. Virchovv la reconnut en visitant les maisons des bourgades actuelles de la Troade , où les foyers sont des niches pratiquées dans les murs. J'ajouterai qu'une disposition de ce
genre m'avait frappé, bien avant mon voyage en Troade, comme je m'étais arrêté dans une maison moderne du vieux Corinthe (Palaso-castro). La cheminée du foyer m'avait surpris par son étrangeté, et j'en avais pris un croquis rapide que je ne soupçonnais pas alors pouvoir utiliser dans l'étude des civilisations homériques.