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TROISIEME PARTIE

DE L'IDENTIFICATION POSSIBLE ENTRE LE SECOND ÉTAGE ET L'ILION DES POÈTES

« Il y aurait peut-être, écrit M. Perrot, quelque affectation à vouloir ignorer un débat qui a passionné les érudits et auquel les esprits cultivés se sont parfois assez vivement intéressés, en dehors même des académies et des sociétés savantes. Ces noms de Troie, d'Ilios, de Pergame, du Simoïs et du Scamandre^ il suffit de les prononcer ])Our mettre en branle et piquer rima<^ination de tout homme qui a été plus ou moins formé par les lettres classiques, qui a entendu retentir à son oreille l'écho, même lointain et affaibli, des chants d'Homère. >>

Si une ville peut être identifiée à l'Ilion du poème, c'est entre toutes celles que nous connaissons à présent, celle qui s'élevait sur le coteau d'Hissarlik. Parmi tant d'établissements superposés là, celui du second étage au dessus du roc , désigné sous le nom de ville brûlée, satisfait seul aux données du poème, comme je vais essayer de le montrer.

Je pourrai, en soutenant cette thèse, ajouter quelques arguments d'un ordre nouveau à ceux qu'on tire d'habitude de la seule topographie. Troie, en effet, était, on ne peut le nier, voisine de l'Hellespont; les auteurs anciens et modernes sont d'accord sur ce point. Mais en quel lieu précis de cette région se trouvait-elle.''

Schliemann, dans ses ouvrages, M. Burnoid", dans la Revue des Deux Mondes (1874J, M. Perrot, dans le /oM/7ia/<ie^ 6'«t'a«;^ (189 1), ont étudié, un à lui, tous les sites, toutes les ruines nombreuses en la contrée, et prouvé, qu'à l'exception d'Hissarlik, aucun endroit ne satisfait aux données du poème. A Tchiblak on n'aperçoit la plaine que par une échappée et les remparts de la ville ne pouvaient se dresser au bord même du cluuup de bataille

comme les récits de l'Iliade le font supposer. Des fouilles ont prouvé que Troie ne fut jamais à Aktché-Reui, qu'on peut identifier avec la ville de Tliymbra et le temple d'Apollon Tliymbriieos , grâce aux inscriptions retrouvées par M. Frank Calvert. On ne saurait admettre non plus l'hypothèse qui, depuis le Aoyage de Le Chevalier, au siècle dernier, plaçait Troie à Boiniarbachi, près du Bali-dagh : les fouilles y ont mis à découvert une bourgade si chétive et dénuée, si peu ancienne et si éloignée de la mer, que l'imagination se refuse à voir, en ce lieu, la redoutable place de guerre assiégée par les Grecs. A Hissarlik, au contraire, forte acropole et superbe cité, ville haute et ville basse aux solides remparts pourvus de plusieurs portes, traces de dévastation par le feu, trésors accumulés, preuves de haute antiquité, succession de villes superposées, dont la dernière s'enorgfueillit encore du nom et du souvenir d'ilion. Là se développe vraiment cette scène grandiose où le poète a placé le conflit des dieux et des hommes. Les épithètes du poète indic[uent une ville placée sur la hauteur, près du confluent de deux rivières, voisine de la mer dont la sépare le théâtre du combat'; ici près, les bords « fleuris » où le « divin » Scamandre et le Simoïs « violent » mêlent leurs flots « rapides » ; puis la vaste plaine du champ de bataille, encore semée des tumuli des héros, les rivages de la Troade, \ Hellespont avec les falaises et les monts de la Tlirace ; au couchant la haute montagne de Samothrace, et, au midi, l'Ida « d'où découlent mille et mille sources ». La flore, la faune, les espèces indigènes n'ont pas changé. Les nuages, écrit M. Virchow, sont toujours poussés dans un certain sens que l'Iliade a décrit, et les orages se forment sur les mêmes cimes de montagnes où Homère les a vus. Bien plus, « le froid Borée et le violent Zéphjre qui tous deux soufflent des climats glacés de la Thrace (II. IX, p. 164) » tempèrent, aujourd'hui encore, l'ardeur du soleil d'été, rendent l'hiver rigoureux, et, tombant « sur la vaste mer la bouleversent jusque dans ses abîmes, et y élèvent des montagnes de flots » que j'ai traversés, peu rassurants, au cœur même de l'été.

1. ospjcôcraa. — r^n-j.Uz^x. — aî-î-vv;. (Iliade XII, 411. — III, 305. — IX, 419, 686).

Chose singulière ! Il n'est pas jusqu'au champ de blé tieoiov Ttupo^opov que je n'aie vu encore aux pieds de l'acropole, comme jadis le poète antique (chant XXI de l'Iliade, vers 602).

M. Perrot a justement écrit : « Les textes des géographes et les inscriptions retrouvées sur place s'accordent pour démontrer que les ruines d'Hissarlik sont celles de la ville qui, depuis le cinquième siècle avant notre ère jusqu'aux derniers jours de l'antiquité, porta le nom d'Ilion, ville qui, pendant tout ce temps revendiqua l'honneur d'être la continuatrice et l'héritière de la Troie des poètes épiques. » L'hypothèse la plus vraisemblable est celle qui supposait l'Ilion gréco-romaine bâtie sur les ruines mêmes de la Troie qu'auraient prise et détruite les compagnons d'Achille. La constance de la tradition antique donnait de fortes présomptions en faveur de cette hypothèse. Aux fouilles de la réfuter ou de la confirmer. Schliemann le comprit et démontra, à l'aide de la pioche, l'exactitude de son hypothèse ; au surplus, il a [Ilios, p. 1218) réfuté l'opinion des deux auteurs, Démétrius de Scepsis , dont Strabon fut l'écho, et d'Hestiée, chefs d'attaque contre la gloire traditionnelle d'Ilios, maintenue malgré eux pendant toute l'antiquité. D'ailleurs SchUemann et M. Mahaffy ont rétorqué ses opinions dans Jlios (p. i38, 218, 919) et établi par des fouilles que le lieu indiqué par Démétrius comme le site de l'antique Troie, l'iAtÉwv KwfAY] n'est qu'xme localité sans importance. Homère, Hérodote, les poètes tragiques emploient le vocable « Pergame » pour désigner l'acropole. Les écrivains anciens considéraient la Nouvelle Ilion, ou Iliiim novwn, comme héritière du site même de l'Ancienne Ilion, ou Ilium vêtus, quand ils narraient les pèlerinages de Xerxès, de César et d'autres personnages attirés à Ihum Novum par le culte des souvenirs homériques. Jules César se faisant oploire de tirer son orioine de l'ancienne Troie visita la Troade ^, et témoiena son enthousiasme en se trouvant sur les ruines de la ville détruite par Agamemnon ^ Les écrivains parlaient de ces lieux sans distin-

1. Strabon, liv. XIII, p. 594, 595. Lucain, Pharsale, chant III.

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