Lucain, Pharsale, chant IX, v
guer rilion de leurs jours et celle du siège, non plus que nous ne le faisons habituellement de l'Athènes antique et de l'Athènes moderne. C'est pourquoi, en n'employant pas d'épithète, Hérodote ne peut avoir eu d'autre pensée que celle d'identifier Ilium avec la cité homérique, comme Xénophon quand il rapporte que l'amiral Mindare mouilla jusqu'à Ilion pour sacrifier à Athéné, ou, comme Tacite, quand il écrit que Troie n'avait d'autre titre que son antiquité et d'être le berceau de Rome (Ann. IV. 55).
Au surplus, les Troyens soutinrent toujours (Strabon, liv. xiii) que leur ville avait été bâtie sm^ le mènie emplacement que l'ancienne, et que les habitants de la ville détruite se rassemblèrent dans le même lieu, sous la conduite des enfants d'Enée ou d'Anténor ^ L'opinion des lliens pourrait être aussi fondée que certaine critique contemporaine ; les maîtres du monde antique, de leur côté, reconnaissaient, au dire des Troyens, assez de crédit pour leur accorder de sérieux avantages,
Hellanicus de Lesbos et d'autres historiens appuyaient l'avis des habitants d'Ilios, à ce que rapporte Strabon (liv. vi ou i3). Les habitants d'Ilium Novum, pour soutenir leur revendication citaient aussi la persistance de certains usages, qui, suivant eux, remontaient à l'époque de la Troie ancienne. Je trouverai la preuve de la justesse de leur dire dans les scnl])tures récemment découvertes. Ainsi, des flancs du mont d'Hlssarlik vont sortir maintenant les témoie'nae'es de son illustre ori"^ine et de la persistance, jusqu'à une époque avancée, de la croyance à son identité avec l'emplacement de la Troie homérique.
Croit-on, par exemple, que ce fut sim|ilement ime marque de la puissance romaine que la présence, dans le principal édifice de la ville, le théâtre, de ce grand bas-relief de « la Louve allaitant Romulus et Remus " figuré sur la pi. 10 ? Ce souvenir des fondateurs de Rome n'affiche-t-ll pas la foi de leurs descendants dans la tradition qui les faisait naître des fugitifs de la Troie homérique ? Cette sculpture établit à elle seule la convlc-
1. Dictys. Cret., de Bell. Troj ., liv. V, c. 17. Darcs Phryg., de e.tcidio Trojx in fine.
tion à cette époque, de l'identité du site d'Hissarlik avec la ville du poème. La foi de Rome en son orij^ine troyenne avait voulu fixer, par une marque extérieure, le lien qui l'attachait aux souvenirs homériques et qui si souvent unit son intérêt à celui des Iliens.
Les flancs de la butte ont livré d'autres preuves écrites dans les inscriptions; on y a retrouvé, notamment sur celle de Méléagre, le nom d'Ilios, e;Tavé en commémoration de ses relations avec les peuples voisins.
Et puis les preuves s'accumulant concordantes et surabondantes, le sol a fourni ici des médailles frappées au nom d'Ilios, portant à la fois l'image et le nom d'Hector ou de Priaiu, associés à l'effigie d'empereurs ou d'impératrices romaines. On les voit dans Ilios, p. 84 1 . Témoignage incontestable de l'identité de l'Ilium recens et de l'ilium novum apporté par la fra})pe simultanée du portrait des maîtres venus de Rome et de celui des premiers princes de Troie sur des pièces au nom d'Ilios.
L'impératrice Eudoxie, qui régna en 43 1-444 f^c notre ère, reconnut encore dans Ihos la cité fameuse qui disparait de l'histoire avec le concile de Constantinople (879 ap. J.-C); mais son souvenir vivait encore pour le sultan Soliman qui, en iSSy, vint considérer ses ruines comme étant celles de la Troie fameuse.
Ainsi donc la Troie du ])oème se trouvait sans conteste sur l'emplacement du coteau d'Hissarlik; il reste à démontrer qu'aucun étage du coteau, en dehors de la seconde ville ou ville brûlée, ne peut être identifié avec la Troie homérique.
En effet, on ne peut la reconnaître dans la première ville bâtie sur le roc; celle-ci est petite, et l'on n'y trouve nulle trace d'incendie ; en outre, l'histoire enseigne qu'Ilios était une ville, ancienne déjà au temps de la guerre de Troie, que ses murs, que ses édifices avaient été détruits et relevés. Comment donc la première ville établie sur le roc peut-elle répondre à la condition nécessaire de s'être substituée à une autre plus ancienne mentionnée au V*' livre de l'Iliade.
La ville la plus récente qui occupe la surface supérieure du coteau ne peut non plus répondre à celle que chanta Homère. Le caractère grécoromain de son architecture et de ses sculptures, les caractères de ses inscriptions, révèlent une époque relativement récente, parfois même voisine de la décadence romaine.
Les débris de constructions existant dans les divers étages qui se sont élevés entre la première et la dernière ville n'offrent, sauf au second, que des constructions peu importantes , annonçant de misérables bourgades et non la ville dont on célébra la splendeur. En outre, les traces de parties brûlées qu'on y rencontre en petit nombre n'indiquent pas un cataclysme général. La seconde ville demeure donc seule. Voyons si, après tant de conclusions négatives au détriment de toutes les autres réunies, nous trouverons satisfaction dans cet étage à l'ensemble d'exigences auquel doit répondre le théâtre d Une guerre fameuse. En explorant cette couche, on voit partout les traces d'un formidable incendie ; le feu a liquéfié les murs d'argile, formé des gouttes de verre, réduit en cendre le bois, la paille, les légumes, les grains, le blé, dont on reconnaît la nature à la qualité des cendres. Les métaux eux-mêmes, surtout le bronze, sont généralement fondus et réduits par le feu en une masse informe. Partout les traces d'une grande lutte. Est-ce celle dont Homère, ou une légion d'aèdes se sont faits les chantres inspirés ? Une sévère critique refuse peut-être de répondre affirmativement. Ne voit-elle pas pourtant les traînées de flammes que j'ai constatées sur les murs en terre léchés par l'incendie, les poutres carbonisées, dont j'ai rapporté à Paris plusieurs morceaux, et l'heureux concours de tant de circonstances, qui rendent invraisemblable une négation formelle? D'autant que la ville qui se présente à nous est bien dépeinte par les épithètes du poète; ses larges rues (EOpuâyijta. 11. II, i^, 141) ne se reconnaissent-elles pas dans celle que la colline éventrée permet de voir à la porte sud-ouest, et qui a luie largeur de ]dus de neuf mètres, selon mes mesures? Les superbes dalles du passage de cette rampe, les stucs qui recouvraient les murs justifient l'expression de « bien bâtie » (eOxTtpi.Evov
— -KlrAhOç^o^ — âdopLYiTo;. II. XXI, 433. — IV, 33. — XXI, 5i6j. Elle est bien enceinte de bons murs (lù^dy^oc; II. II, 11 3) comme tout visiteur peut le constater, depuis les dernières fouilles, et comme on le voit sur nos planches. L'acropole est escarpée ainsi qu'il est écrit dans l'Iliade (aîTij XV, 71. — alTteiv/j, XIII, 772, 773 et XV, 21 5). C'est toujours « Ilion où régnent les vents » av£[xÔ£(jaa^; ils ont empêché la mise au point de clichés photographiques, que, pour ce motif, je ne puis publier ici. Le site présente bien une ville et une acropole ou Perg^ame, y) nÉpyafxo;, située sur un point qui dominait effectivement la cité, comme en témoigne la rampe du sud-ouest qui la relie à l'acropole.
La ville de Priam était vantée pour son abondance en or, sa richesse en airain (II. XVIII, 288-290). Les fouilles, ici encore, justifiant les épithètes du poète, ont amené la découverte de trésors importants, qui établissent la concordance du lieu avec celui des traditions homériques. On peut voir à Berlin les riches collections, les bijoux et les coupes en or ou en argent, les outils précieux, les armes de pierre ou de bronze, retrouvées par Scblieman. Ne peut-on reconnaître le mode de revêtement des chambres lambrissées de chêne dont parle l'Iliade, dans les antes en bois retrouvés à la tête des Propylées, ou dans les bois qui revêtaient les murs intérieurs de la porte sud-est? Dans un autre ordre d'idées, les ossements des animaux retrouvés ont fourni la preuve d'une coïncidence admirable avec les descriptions de l'Iliade, au dii'c d'un juge compétent, M Virchow. Un autre écrivain autorisé, M. Philip Smith, n'est pas moins affirmatif lorsqu'il parle des casques à crinières rencontrés à llios : « Peu de rapprochements, écrit-il dans Troj and ist remains^ m'ont plus frappé que celui de ces casques avec les passages d'Homère, où il est question de cette partie de l'armure, par exemple quand Hector enlève le casque étincelant qui effrayait son fils... Les squelettes avec casques et lances sont un témoignage irrécusable de la catastrophe qui a détruit la ville. Dans Homère,
1. II. VI, 448. — Vin, 499. — XII, 115. — XIII, 724. — XVIII, 174. — XXI, 128. — XXIII, 64 et 297. — XXIV, 27. — Od. XVII, 293.
les Troyens, sous le commariflement «d'Hector casqué », sont ■■< hi-aves à la lance ». (11. IJ, 816-818), On peut étayer l'identification à l'aide des similitudes des constructions de Troie et de celles découvertes en ces dernières années à Mycènes et à Tyrinthe. Le ^rand Palais de Tyrintlie est fait en briques crues comme celui des Pélopides de l'acropole de Mécènes, comme les constructions du second étage de l'acropole de Troie. A. Tyrintlie comme à Ilios, on a dégagé vm escalier d'accès, des propylées, ime cour intérieure, des soubassements indi(piant una disposition analogue. Parmi les objets de métal précieux, on voit des plaques d'or dont l'ornementation correspond à celle de plaques semblables trouvées à Mycènes.
Il est donc superflu d'insister sia* la théorie, déjà discréditée, du capitaine allemand, M. Bœtticlier, qui, à partir de i883, prétendit que les constructions d'Hissarlik n'étaient point des habitations humaines, mais les restes d'une nécropole à incinération, étagée en terrasses. Je ne puis, pour ma part, me rallier à cette opinion ; cond)ien il est invraisemblable ([ue l'ilion iiréco-romain se fût établi au dessus d'un cimetière abandonné. Comme il était natiu'el, au contraire, d'élever l'Ilium Novum en la place des cités qui l'avaient précédé ; on construisit ses propylées presque au même point où se trouvaient les portes de la soi-disant nécropole. D'ailleurs, pour d'autres raisons, tous les vovaireurs condamnent la théorie de M. Bœtticlier, jugement sanctionné par la conférence internationale de 1891.
Ainsi tout concourt pour faire reconnaître, en la seconde ville du coteau d'Hissarlik, la ville chantée par Homère : données topographiques, ])hilologie, épigraphie, numismatique, opinion des Troyens et des Romains, croyance générale acceptée dans toute l'antiijuité et jusqu'au xvi" siècle, persistance jusqu'au christianisme de cultes remontant à l'épocpie homérique. La satisfaction à tant d'exigences diverses est un argument d'une vraisemblance singulière, fortifié encore par le résultat des fouilles : constatation d'un grand cataclysme, d'un formidable incendie, justification des épithètes ([ui servent au poète pour caractériser la ville à racro|)ole escarpée, battue par les vents, à la forte enceinte, aux larges rues, et riche en
Ch. Xokma.nd. — La Troie d'Uonicie.
or. r^a sanva<^erie des mœurs est bien exjirimée par celle des constructions, et l'on y retrouve ces pratiques crématoires dont parle le VII* chant de l'Iliade. La similitude des constructions contemporaines à Mycènes et Tyrinthe, séjours des adversaires des Troyens, achève la démonstration.
Il faut donc forcément répéter qu'ici, sur l'emplacement de la cité brûlée, la seconde ville qui s'élève au dessus du roc était celle que chanta le poète. Nous n'avons plus l'embarras du choix ; nulle autre ville n'offre aujourd'hui une telle concordance de conditions, faisceau que ne peut rompre le scepticisme des hypothèses négatives. Il faudrait refuser toute valeur descriptive au poème homérique, tandis que, bien au contraire, pour qui a vu les lieux, l'auteur de l'Iliade est monté sur l'éminence fortifiée d'Hissarlik, car son imagination ne pouvait lui permettre de tracer une peinture si précise \ Tout témoigne du fond de vérité sur lequel le poète a conçu le chef-d'œuvre impérissable du génie hellénique.