ASPECT GENERAL DES FOUILLES DE TROIE
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ï. est cinq heures du matin à la franque, et les chevaux hennissent devant la porte de l'auherge des Dardanelles. Le lit de camp est roulé, puis attaché sur mon cheval avec les instruments, les appareils de photographie, et me voici chevauchant vers Troie , en compagnie du guide qui garde nos provisions sur sa béte et du gendarme ou zaptieh, porte respect que nous assure notre consul.
De toutes les localités que desservent les paquebots, le petit bourg des Dardanelles, aussi nommé Kale Sultanié ou Khanak Ralessi^ est le plus proche de Troie, et ses maisons blanches, basses, sont rangées dans la plaine, sur le rivage de l'Hellespont. Chemin ftiisant, on voit de tous côtés des bazars de potiers; parmi les formes primitives de leurs produits, on demeure étonné et quekpie peu charmé de retrouver en grand nombre un animal informe, modelé en terre, que l'on nomme cheval, mais que personne encore ne songe à vous offrir en souvenir du ftimeux cheval de bois. Au sortir de la ville, on traverse le lit desséché d'un torrent, où font halte des troupes de chameaux, et alors on aperçoit, de l'autre côté de la mer, le Château d'Europe, vieux rempart dont l'enceinte ovale
Ch. Normand. — La Troie d'Homère.
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enveloppe un haut donjon. On longe ensuite le Château d'Asie^ ouvrage construit suivant les règles de l'art moderne , dans un pays plat qui semble toujours de nature à provoquer les débarquements, malgré l'éternel obstacle des flots mis en courroux par la violence des vents venus de la Thrace.
Nous suivons une assez belle route, ]irès de laquelle les vagues viennent mourir sur le sable fin du rivage. Après tant de luttes corps à corps avec les ravines et les rochers pittoresques de la Grèce, il faut avouer qu'on respire à l'aise dans cette plaine qui, encore aujourd'hui, a le don d'attirer et de fixer les Grecs.
Bientôt le pays cesse d'être plat et devient montagneux. J'arrive à Rarantina Retnoï. Il est deux heures à la turque, comme on dit ici pour exprimer qu'il est huit heures du matin à la franque.
Après avoir franchi ce massif de coteaux, nous redescendons dans une plaine, et cette plaine est celle de Troie. Cà et là, on entend le grincement prolongé des roues en bois plein d'un long et lourd chariot de forme antique, dont les parois d'osier, construites à la manière des gabions, s'élèvent hauts comme des murs; des bœufs, à la belle prestance, traînent d'un pas lent et cadencé cette machine archaïque (p. 17). Au milieu des champs, des femmes voilées, assises sur des plates-formes que traînent des bœufs, président avec majesté au dépiquage des grains; car le blé croit de toutes parts, et l'or de ses épis, rehaussé par le rouge éclatant des fleurs, parait plus brillant sous le chaud soleil de la Troade. Le vieux sol est toujours fertile , mais entrecoupé de marais et d'espaces sablonneux. Le Scamandre l'arrose; ses eaux viennent du mont Ida aux mille sources, d'où se détache, en courant vers le nord-ouest, cette chaîne de coteaux rocheux où se cache encore Hissarlik; des canaux ou asma/is, arides en été, reçoivent en hiver le surplus des eaux du Scamandre et les portent à l'Hellespont, où les refoulent les irruptions saumâtres de la mer.
Partout ce ne sont, sur cette terre d'Asie, que restes de villes ou de
tombeaux antiques, dont l'étude sérieuse est encore à faire ; les fragments d'architecture ou de poteries apparaissent à la surface du sol. Partout où l'on a fouillé, les tumuli ou tepehs éventrés ont laissé apercevoir des constructions et des objets curieux, dont nous ne dirons presque rien dans cette étude, uniquement consacrée au coteau même de Troie.
Un peu avant d'arriver aux huttes d'Hali-Eli, faites en branchages à la façon des peuplades primitives, je me détourne de la route, en piquant à travers la campagne dans la direction du couchant; j'aperçois alors une multitude de fragments d'architecture épars sur le sol ou à demi enterrés; les uns appartiennent à la plus belle époque de l'art grec , d'autres témoignent du caractère incertain qui marque les époques de décadence. Des pierres à turbans turcs sont comme perdues dans cet amas de colonnes variées , de chapiteaux doriques ou corinthiens , de triglyphes et de métopes, de sculptures, d'inscriptions et de stèles fichés en terre ; quelques statues émergent du sol.
Ce cimetière abandonné ressemble à une ville ruinée : ici c'est une architrave où l'on voit des coursiers scvdptés en bas-relief et qu'il convient de rapprocher de la métope représentant le char du soleil (pi. i3 et i/j); ailleurs , ce sont des caissons , des rosaces , des fragments d'arcature , des corniches avec des gargouilles à tètes de lion ; tout au bout de ce champ des morts, voici un sarcophage dont le couvercle, à demi sous terre, apparaît seul; puis des antes de la belle époque grecque et les restes d'un banc de marbre antique. Près d'un chapiteau dorique des meilleurs temps de l'art hellénique, on voit un bas-relief où figure une femme, montée sur un char, suivi d'un cheval qui ne trahie plus rien. De divers côtés, les tambours de colonnes, qui gisent à terre, laissent apercevoir les trous des scellements qui servaient à les reher entre eux.
Le sol de ce champ des morts abandonné est légèrement exhaussé par la masse des décombres. D'où proviennent-ils? Ne seraient-ce pas des fragments apportés d'Ihon ? J'ai cru m'en apercevoir en comparant les mesures des triglyphes égarés au cimetière d'Hali-Eli à ceux de l'hémycicle de
Tibère, dans la Troie gréco-romaine; j'y reviendrai en étudiant ce monument. D'ailleurs Choiseul-Gouffier apporte (p. 354) un appui à mon opinion, en signalant, comme provenant du cimetière d'Hali-Eli, cette pierre qu'il a vue dans le cimetière de Kalafatli et sur laquelle il a lu les mots qu'il traduit ainsi :
Les Iliéens Honorent Enée Dieu de la Patrie
Choiseul-Gouffier se demandait au siècle dernier (t. 3, p. 375) à quel lieu les ruines de ce cimetière ont appartenu. Grâce aux mesures que j'y ai relevées ainsi que sur les triglyplies découverts à Ilion en 1890, grâce aussi à l'inscription même, je crois qu'on peut leur assigner pour origine les édifices de l'ilion eréco-romain.
Après avoir terminé une trop rapide étude de ce cimetière, où des fouilles seraient d'un singulier intérêt, je monte à cheval, puis passe au milieu des huttes d'Hali-Eli pour arriver au pied des collines. Des murs antiques , saillants de leurs flancs , leur donnent un aspect analogue à celui du coteau de Troie, tel qu'on le voit figuré au XVHI» siècle dans les belles gravures de Choiseul-Gouffier. Ces colhnes seraient-elles aussi faites en partie des décombres de villes superposées? Questions que je présente avec un désir d'autant plus vif de les voir élucider que les fouilles préciseraient, en tous cas, nos connaissances sur l'art antique.
Plus loin^ je rencontre trois petites fontaines, dont l'eau claire et pure tombe dans des auges faites de pierres antiques évidées. Leur aspect est pittoresque ; nous nous y désaltérons sans descendre de nos montures qui s'y abreuvent en même temps que nous. D'ailleurs nous sommes presque arrivés au but du voyage. Voici, enfin, le grand théâtre romain adossé à la colline, puis le pied du coteau d'Hissarlik. C'est le moment de rappeler les vieux souvenirs, de relire cette lettre de l'empereur Julien , qui, après avoir gagné Troie en partant du Sud, écrivait vers 354 ou 355 ap. J.-C. :
« En quittant Alexandrie de Troade au point du jour, j'entrai dans Ilion à l'heure du mai'clié. » Aujourd'hui c'est dans la solitude des ruines, au milieu de décombres et gravois qu'il faut escalader la superbe Ilion. Les chevaux grimpent dans l'étroite tranchée, sentier en pente raide pratiqué à l'est des fouilles. Arrivé au sommet, j'aperçois les ruines du front méridional de l'acropole; puis, chevauchant sur la terre où poussent l'herbe et quelques arlires qui couvrent la ville basse, encore presque inexplorée, j'aperçois des rails Decauville qui servent au transport des déblais. Je me dirige vers quelques maisonnettes de bois, en pins de l'Ida recouverts de papier l)itumé, campement installé dans ce désert parSchliemann. C'est, comme il se plaisait à le dire, la cité de SchlieinaniiopoUs , aux baraques basses et sans étage ; elles sont propres et l'on y trouve quelques paillasses bourrées d'excellente paille, qui servent de couchette. D'autres abris en planches servent de salle à manger en plein vent ou de musée provisoire pour conserver les objets provenant des fouilles ; à terre gisent des statues décapitées et divers fragments.
Me voici donc campé dans ce pays que les Asiatiques nomment Hissardgik ou Hissarlik, c'est-à-dire « le petit Château », en raison de sa situation et des restes de murs antiques qui en couronnaient la crête. On le nomme encore Eski Kalafatli, ou en grec, Pal;ieo-K.alalatli , ce qui signifie « Vieux Kalafatli » .
Cette butte, dont le plateau domine aujourd'hui le niveau de la mer d'une cinquantaine de mètres, est située à cinq kilomètres environ du rivage, et, orientée de l'est à l'ouest, elle forme un des derniers contreforts de l'Ida. Le coteau se relie aux monts voisins par mie crête étroite et se projette dans la plaine du Scamandre en dominant, au nord et presque à pic, le marais formé de la réunion des eaux du Tumbeck Tchaï et du Kimar ou Kamara Sou, au dessus de Kalifatli-Asmak , ancien lit du Scamandre dont M. Burnouf a fait une étude spéciale.
Le coteau d'Hissarlik est fait, pour près de moitié de sa hauteur, par la superposition de décombres provenant de villes successives étagées les
unes au dessus des autres; le roc primitif, sur lequel elles s'élèvent, domine la plaine d'une trentaine de mètres.
D'ici on saisit la beauté et l'originalité de la Troade; la vue s'étend sur la plaine jusqu'à l'entrée de l'Hellespont, et jusque vers la mer Egée d'où surgissent l'île d'Imbros, à la masse allongée, la haute pyramide de Samothrace et l'île de Ténédos. L'horizon est fermé par la côte d'Eiu^ope^ ancienne Chersonèse de Thrace, bande de terre que signalent au soir les feux du phare qui la domine.
Plus près de la butte d'Hissarlik ce sont, au nord, les sinuosités du Scamandre qui serpente dans la plaine; à son embouchure se dressent les minarets blancs et la citadelle de Kouni Kaleh, cité déchue, au sud-ouest de laquelle on aperçoit le cap Sigée, dominé par les moulins à vent du village chrétien de Yeni Cher ou Ville Neuve. C'est encore, au nord de Troie, le promontoire de Rhœtée et le tumulus d'Ajax. Nous sommes au pays des souvenirs homériques et c'est le moment de se rappeler le passage de l'Odyssée (chant III) où Nestor s'écrie : « Là nos meilleurs chefs ont trouvé leur tombeau; là gît Ajax, ce grand guerrier semblable à Mars; là gît Achille; là gît Patrocle, égal aux dieux par la sagesse de ses conseils; là gît, mon cher fils, le brave et sage Antiloque, qui était aussi léger à la course que ferme dans les combats de main... »
Au nord ouest d'Hissarlik on aperçoit Yeni-Rioi, grand village chrétien, au sud duquel se trouve le plus beau tumulus de la Troade, l'Ujek Tepeh,, fouillé par Schliemann ainsi que celui de Besika.
Au sud d'Hissarlik c'est un entassement de monts d'où coule le Scamandre indiqué par des files d'arbres et où se cache Bounarbachi , reconnaissable pourtant à son blanc minaret; village qui depuis un siècle usurpe la gloire de Troie qui revient à Hissarlik. A quinze cents mètres au nord du confluent du Scamandre avec le Thymbrios, M. Frank Calvert possède un beau domaine, au nord duquel il faudrait chercher la fameuse 'iXtéwv Kû)[AY], la Troie d'Homère, si l'on interprète Démétrius de Scepsis, l'un des rares écrivains de l'antiquité qui contestèrent à l'IIion gréco-romain
d'être l'héritière du site de la ville d'Énée. L'éloignement excessif du rivage contrarie les données topograpliiqaes de l'Iliade. Les fouilles en cet endroit n'ont mis à nu que des ruines grecques de peu d'importance, un petit rempart, quelques poteries et tombeaux, du sable commun.
Mais si, cessant de contempler ce paysage aux vues superbes et variées, nous étudions le coteau d'Hissarlik, nous voyons au contraire un prodigieux entassement de ruines. Regardez à côté de vous ces étages de villes superposées, et, dans le fond de cet immense entonnoir creusé dans la montagne, l'Ilion primitive que surplombent les débris des liions successivement étagées sur le rocher.
L'étude en est difficile. Le délabrement de ces murs et la façon irréîïulière dont les fouilles ont été conduites, rendent très délicate l'appréciation des distributions. Le terrain est à tous niveaux, perforé de trous et de tranchées , obstrué de monticules qui n'ont pas été enlevés afin de servir de témoins; ils gardent à leur partie svq^érieure quelques parcelles du sol moderne, et même parfois nn arbre avec un peu d'herbe, marquant le niveau des terres avant les fouilles. Pourtant, une artère principale, une large et longue brèche traverse l'acropole du nord au sud ; de cette tranchée, une des premières ouvertes, obliquent d'autres « plus étroites et moins profondes, à la façon des voies secondaires par rapport à une grande rue », selon la juste expression de M. Perrot.
L'examen de la colline d'Hissarlik permet de constater la succession des colonies qui s'y sont établies; on voit, en effet, que des civilisations différentes se sont tantôt interposées, tantôt juxtaposées; on peut se reconnaître dans la diversité des modes de construire, dans la nature des matériaux employés, dans les traces d'incendie dont ils portent la preuve incontestable , dans la couleur et la forme des terres cuites qu'on y trouve, dans les objets de pierre, de fer, d'or et d'émail qu'on y a rencontrés. Par l'ensemble de ces observations, Schliemann a constaté des couches successives qu'il a désignées ])ar le mot de Pailles et qu'il porte au chiffre de sept; nous adopterons celui d'Etages, qui nous parait plus expressif, et nous
— i6 — n'en tlistini^uerons que quatre. Néanmoins nous conserverons parfois la dénomination précédemment adoptée, afin de ne pas détruire pour le lecteur une concordance nécessaire. Ces expressions indiquent le de^ré relatif des couches, non une chronologie, impossible à préciser en l'état de la science.
Presque toutes les constructions que l'on voit à Troie sont bâties en un vilain appareil , grossier et irrégulier. Pourtant la grande rampe du sudouest a un beau pavage, et l'on A^oit avi nord-ouest un beau mur marqué de lettres antiques ; les constructions de l'époque gréco-romaine sont en marbre blanc et ornées de sculptures.
D'ailleurs, lorsque l'on parle des fouilles de Troie, on ne peut, jusqu'à ce jour, désigner autre chose que son Acropole, qui seule a été fouillée, et que les anciens nommaient la Per gaine ^ d'après la façon d'écrire le nom de Priam en dialecte éolien, selon Hesychius. Mais il y avait aussi une ville basse, dont quelques points seulement ont été sondés en 1872, 1878, 1882 et 1 890. On y a reconnu des restes de murs formant le tracé de son enceinte aux époques d'Homère et de Lysimaque. La ville s'étendait au sud et à l'est de la Perirame. Les sondages dans la terre amoncelée sur la ville basse ont amené la découverte, à une faible profondeur, de tombes taillées, couvertes de dalles plates et renfermant des squelettes.
En 1870, dans la tranchée nord-ouest , Schliemann découvrit une urne romaine renfermant des cendres. Il mit à nu dans le périmètre de la ville des colonnes et des chapiteaux. En i8go il commença le dégagement de la ville ; on peut voir ces fouilles et les débris provenant des terres accumulées à droite et au fond de la photographie reproduite sur la pi. 4- H est à soidiaiter qu'on fouille toute cette ville dont la surface semble autrement considérable que celle de l'acropole. Mais il faudra extraire un cube considérable de déblais, ce qui exigera de fortes dépenses. Il importe, si l'on s'y décide, qu'il soit mis trêve au vandalisme qui a tout détruit dans le but de mettre à nu les couches inférieures. Les fouilles profondes, si nécessaires, ne devront être tolérées qu'à la condition de conserver et soutenir
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les parties supérieures, condition qui n'est pas exclusive de l'exploration des couches sous-jacentes, et qui réserve les droits de l'art. Un architecte pourra sauver de précieux témoins en les supportant comme sur un faux plancher fait de poteaux et hnteaux. Si un tel système avait été employé, le visiteur pourrait apercevoir la succession en étages des villes diverses. Dès lors quel intérêt les fouilles auraient présenté et combien de legs précieux des âges passés n'eussent pas été détruits à jamais par celui-là même qui rendait le service de nous les révéler !
Charles Normand dd, Eudes & Ciiassepot Imp