PREMIER ETAGE AU DESSUS DU ROC
A première acropole fut fondée sur un rocher calcaire, haut de trente mètres au dessus de la plaine, et que couvrait alors une couche de terre de cinquante centimètres. Les fouilles de 1872, de 1882, et (juelques-unes de i8go, nous ont révélé l'existence de cette cité primordiale ; elles ont montré, en même temps, qu'elle avait disparu sous un amas de seize mètres produit par des établissements successifs. Tout ce qu'on en connaît jusqu'à ce jour peut se voir au fond de la tranchée nord-sud, lar^e d'une quinzaine de mètres, et sur quelques rares autres points du plateau. On ignore donc ses hmites et le tracé de ses constructions. Les sondages, exécutés en divers endroits, n'ont guère fait rencontrer de traces, et par là on peut supposer que cette bourgade avait peu d'étendue.
Pour la rendre à la lumière il faudrait démolir la ville qui est au dessus : or, c'est la Troie homérique qui la recouvre; déjà l'on n'a pu mettre à jour les quelques murs connus de la première acropole qu'en détruisant une
partie d'un édifice élevé au dessus^ temple ou palais important, et dont les dispositions sont désormais perdues.
Le roc de la primordiale cité a été choisi par M. Dôrpfeld pour point de repère du nivellement ; il est situé au nord de l'acropole au point marqué 0,00 et c'est à lui qu'il faut rapporter les cotes d'altitude indiquées sur les plans (pi. 11).
Quelles étaient les constructions de la première acropole? On peut aujourd'hui les contempler à nouveau : ce sont, au nord et au sud, les murs de son enceinte désignés sur notre plan de la Troie primordiale par les mots « Remparts » . Leur écartement, qui indique la largeur de cette acropole, est de 46 mètres. Bâtis de pierres calcaires non taillées, épais d'environ deux mètres cinquante centimètres, talutés sur leur face extérieure, ils ont parfois un fruit de 45°.
Dans l'enceinte de ces remparts on a reconnu divers tronçons de murs, faits de petites pierres, liées par de l'argile et encore revêtues d'un enduit solide. Les murs s'élèvent d'un mètre environ et leurs fondations descendent à trente centimètres en terre. (Voir le plan sur la pi. 1 1.)
Si des constructions, peu fécondes en renseignements, nous passons aux accessoires qui caractérisent la civilisation des populations préhistoriques, nous trouvons ici, dans les déhris de poteries, un ensemble de caractères bon à signaler. Leur étude indique que les premiers colons connaissaient la roue du potier; mais ils faisaient à la main des coupes, des assiettes, des petits vases et de la vaisselle de grande taille. A part quelques pièces, de couleur jaune ou rouge, la poterie parfois d'un noir mat, est le plus souvent d'un ton noir et luisant, obtenu peut-être à l'aide de la résine ou de la suie. La décoration rudimentaire des objets de cette époque reculée s'obtenait à l'aide de lignes incisées dans la terre et garnies d'une poudre qui se détache en blanc. L'épaisseur des objets est proportionnée à leur grandeur ; plusieurs vases, bols ou jattes, offrent cette particularité que chacun de leurs flancs est pourvu d'une jirotubérance, percée d'un trou vertical ou horizontal ; une analyse de M. Landerer a
reconnu dans ces tubulures les traces de liens en corde qui devaient servir à porter ou à suspendre ces ustensiles.
Les colons de la première acropole connaissaient l'usage d'urnes funéraires, trépieds en terre cuite, longs de soixante-cinq centimètres, larges de quarante-cinq, fermés et abrités par des pierres dans de petits cimetières domestiques. Dans l'un d'eux Schliemann a retrouvé, au milieu des cendres, les squelettes d'un embryon de six mois, reconstitué par le chirurgien Aretaios, et qui est exposé au Musée de Berlin (voir pi. 5).
On n'a recueilli dans cette cité qu'un petit nombre à*i, fusaioles ^ ces petites pièces de terre cuite faites en forme de troncs de cône opposés par la base, et ressemblant un peu à des pendeloques de passementerie. La vue de ces objets n'éveille-t-elle pas le souvenir du fuseau de la statue de Pallas, tombée du ciel au jour où Ilus jeta les fondements de Troie .^ « Ces pesons, nous écrit M. Burnouf, sont encore en usage dans tout l'Orient; ce sont des pesons de fuseau pour filer la laine, le lin, le coton, la soie, etc. J'en possède plusieurs. Leur usage est certain. »
Les images de la divinité étaient petites, de forme aplatie, d'exécution barbare, et comme tailladées par des mains inhabiles. L'absence de tout détail n'aurait pas permis d'y reconnaître des idoles, si, dans les étages supérieurs, on n'avait retrouvé des similaires d'un rendu qui permet d'y reconnaître une divinité à certains traits qui y sont gravés, tels que cheveux, face de chouette, mamelles et ceinture.
Nous connaissons encore d'autres objets du premier établissement ; ce sont des meules à moudre, ovales, plates d'un côté, convexes de l'autre, le plus souvent en trachyte, parfois en lave basaltique, mesurant de 0,17 à o,6'2 centimètres. Puis encore des mortiers et pilons, des polissoirs, des boules rondes pour broyer les grains. Les haches en diorite, en jade vert et même parfois, chose rare, en vrai jade blanc, sont de pierre polie et percée d'un trou ([ui devait sembler alors d'une exécution difficile, si l'on en juge par le grand nombre de haches où l'on a laissé inachevé le travail de perforation, commencé sur les deux faces à la fois. Les scies, de silex ou
de calcédoine, sont armées de dents d'un seul ou des deux côtés ; leur monture dans du bois ou de la corne de cerf était consolidée avec de la poix dont on a retrouvé des traces.
Les premiers Troyens employaient des aiguilles et des épingles d'or ; ils connaissaient l'or, l'argent, le plomb, le cuivre, l'étain; on n'a reconnu aucune trace de fer dans la Troie primordiale; mais on a mis au joiu' un moule en micaschiste pour couler des têtes de flèche de forme très étrange. Pourtant le métal est d'une excessive rareté; on n'a guère découvert ici que quelques lames de cuivre , dont l'une porte des traces de dorure, et de rares menus objets, tels qu'épingles, bijoux en cuivre, bronze ou argent; encore n'est-on pas certain que ces objets n'ont pu tomber avec les terres éboulées des étages supérieurs.
Le crâne des Troyens de la première ville avait un cranium un peu large et platement voûté ; il pouvait être brachycéphale mais n'était certainement pas dolichocéphale.
Alors vivaient le sanglier, le daim, et, parmi les animaux domestiques, le cheval, le bœuf, la brebis, la chèvre, le porc^ le chien ; on a retrouvé leurs os et M. Virchow en a déterminé la nature. Les Troyens cuisaient leurs viandes; la chasse et la pèche fournissaient le complément de nourriture nécessaire à ce peuple de pasteurs, qui consommait les huîtres.
Comment cette ville fut-elle détruite? L'histoire l'ignore; mais on peut affirmer que ce n'est point par l'incendie, car on ne trouve nulle trace de feu. Cette constatation est importante, puisqu'elle écarte l'idée d'y voir le théâtre de l'épopée homérique. D'ailleurs le poète lui-même semble faire allusion à la cité primordiale dans un passage de l'Ihade sur lequel on n'a pas, que je sache, attiré l'attention. C'est celui où, dans le chant V, Tlépolème défiant Sarpédon raconte qu'avec six vaisseaux seulement et peu de troupes, son père, dieu qui lance le tonnerre,, « ne laissa pas de ruiner la ville d'ilios et de faire de ses places un affreux désert. » Ce discours, prononcé dans une mêlée du fameux siège de Troie, ne fait-il pas allusion à cette cité primordiale retrouvée sur le roc, au dessous de la cité homérique?
L'identification d'un souvenir lointain et d'une découverte récente ne seniblet-elle point justifiée par leur concordance? D'autant plus que le site dut en ettet demeurer « un affreux désert » pendant loni^temps , à en ju<^er par l'absence de tout mur dans la couche de terre végétale, haute de cinquante centimètres, qui recouvre les ruines de la bourgade primitive.
Enlèvement du Palladion, d'après un vase peint '.
I , Cliché extrait do In Peinture antiiine, par Paul Gérard, et communiqué par la librairie QuatUin.
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