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CHAPITRE IV

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La Pudeur, THonneur, la Jalousie

La pudeur, à son origine, était, ainsi que de nos jours^ une arme défensive. Il est évident qu'on ne saurait écrire son histoire sans faire entrer en ligne de compte ierôle^ aujourd'hui prépondérant^ des vêtements; on peut dire qu'ils servent autant à couvrir les parties du corps dites indécentes qu'à garantir des intempéries. Mais, à son origine, le vôtement fut-il créé pour préserver la pudeur ou pour garantir des intempéries? Krafft- Ëbing pense qu'il a été adopté pour défendre le corps contre les intempéries et que son usage a ensuite contribué à fortifier la pudeur. Spencer n'est pas de cet avis et prétend que le vêtement, à son origine, servait àlembellissement du corps et que ce n*cst que plus tard qu'il servit également à préserver du froid. Cette question pourrait être étudiée en prenant pour base le costume des peuples primitifs et les documents fournis par leur histoire et en tenant également compte des mœurs des animaux.

Krafft-Ebing dit que dans les pays froids, où le besoin d'être chaudement vêtu se fait vivement sentir, la pudeur est plus vive et que les populations méridionales seraient de mœurs plus faciles.

Je déclare que, à mon avis, il y a différentes façons de comprendre la pudeur et que la véritable cause pourrait bien être différente de celle émise par Krafft-Ebing, surtout si Ton considère que la pudeur est quelque chose de plus psychologique a"

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ridée de soustraire aux yeux du public certaines parties du corps au moyen de vêtements plus ou moins larges ou pesants.

En effet, on ne saurait dire que les Esquimaux, par exemple, soient un peuple très pudique parce qu'ils sont v^tusde pesantes peaux de phoques ou d'ours blancs, eux qui passent leur long hivernage amoncelés dans une étroite cabane, dans une oisiveté complète et couchent pôle-mèle dans une promiscuité compromettante.

Certains peuples méridionaux et orientaux, où la jalousie est légendaire, sont, quoique vêtus fort légèrement pendant la saison chaude, au moins aussi pudiques que les peuples des régions froides. La jalousie et la fidélité sont, ainsi que nous le verrons plus loin, étroitement liées à la pudeur. El la, cocotte parisienne, enfouie dans la fourrure, est-elle plus pudique que la jeune fille orientale? Les anges, qui nous sont représentés par les poètes et les peintres, sont couverts d'un simple, voile et c'est pourtant dans ce simple costume qu'ils dansent devant Dieu. Si la pudeur avait un rapport quelconque avec l'habit, ils sembleraient quelque peu dévergondés.

L'épouse, dans la couche nuptiale, continue, chez nous, à être pudique. Parmi les populations orientales, les femmes japonaises^ quoique chaudement vêtues, manquent complètement de pudeur, au moins dans le sens où nous l'entendons, car la jeune fille japonaise se donne librement à d'autres avant de se marier, sans que son honneur en souffre. D'où il ressort que la pudeur est un sentiment diversement interprété, selon l'époque et le pays.

Mantegazza dit que dans la Grèce antique les jeunes filles sacrifiaient couramment à Vénus et les temples n'en avaient pas le monopole. Aujourd'hui ces mœurs seraient considérées comme le comble du péché et de la dissolution. Evidemment la pudeur est plus dans Tinlention que derrière les parois impénétrables d'un vêtement ; or la pudeur était avant que l'habit existât. Chez les populations sauvages le fail est démontré, et le rôle secondaire de l'habit par rapport à la pudeur semblerait donner quelque peu de raison à l'opinion de Spencer.

En effet, le premier vêtement que l'on trouve chez les populations sauvages est un lambeau d'étoffe, qui ceint les flancs et

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cache les parties sexuelles ; ce fait démontre qu'avant Tapparition de ce semblant de vêtement, insuffisant pour préserver des intempéries, le besoin de soustraire ti la vue cette partie du corps existait déjà, ce qui revient à dire aussi qu'avant la première trace de ce premier vêtement, le sentiment de la pudeur existait aussi. La Vénus de Médicis, représentée nue, défend sa pudeur avec sa main, aux yeux du public. Môme avant Tapparition du plus simple moyen de se vêtir, rhabillement existait pour ainsi dire à Tétat d'embryon, dans les ornements de divers genres en usage chez les populations sauvages ; tels sont les anneaux aux oreilles, au nez, aux lèvres, les tatouages, plumes d oiseaux autour de la tête, etc. La tradition biblique confirme également que Torigine de la pudeur est antérieure au vêtement, tant il est vrai qu'une feuille de figuier n'eût pas été suffisante dans i'Eden céleste pour préserver des rhumatismes qui, dans un tel lieu, n'auraient pas dû exister.

Sans aucun doute, Thabit n'a pas créé la pudeur, mais il lui a été d'un grand secours et d'étroits rapports existent entre eux. S'il est vrai, comme ou le prétend, que l'humanité a pour ancêtres des animaux dont il reste encore aujourd'hui sur terre la descendance directe, on trouverait sans doute, si l'habit leur avait été connu, des animaux de cette famille qui en feraient usage pour se préserver du froid qui, mémo aujourd'hui, dans certaines localités, n'est pas moindre que celui qui existait au temps de nos velus ancêtres. S'il est d'usage parfois dentourcr le corps du singe que l'on promène d'un lambeau d'étoffe, ce n'est pas pour préserver sa pudeur, mais la nôtre ; or, à part ce semblant de vêtement, on n'en connaît aucun autre qui soit mis en usage par les descendants de nos lointains ancêtres. Et pourtant, ce n'est pas d'aujourd'hui que date le froid ; nombreux sont les animaux qui le ressentent et s'en préservent efficacement soit en passant la saison d'hiver terrés en des endroits à l'abri des rigueurs du froid, soit en émigrant vers des climats plus doux. C'est une chose étonnante que l'habileté et l'intelligence déployées par eertains animaux pour la recherche et l'adaptation des moyens qui sont nécessaires à leur préservation et qui sont souvent supérieurs aux plus brillantes conceptions humaines. Tous les hommes de science qui ont traité ce sujet sont unanimes à reconnaître leur merveilleuse intelligence.

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Chez les animaux, tout au moins chez ceux qui sont sous nos yeux, la pudeur n'existe pas et c*esl la raison pour laquelle ils n'éprouvent pas le besoin de couvrir les parties du corps que nous cachons avec tant de soin. On ne peut pas attribuer à un sentiment de pudeur le fait observé par Mantegazza chez certains animaux qui, pour l'accouplement, cherchent un lieu caché, loin des hommes ; c'est plutôt, ainsi qu*il le dit lui-même, par simple précaution et pour éviter le désagrément d'être dérangés. Si les animaux avaient le sentiment de la pudeur, c'est surtout chez les animaux domestiques qu'il devrait se manifester, en raison de leur intelligence supérieure et des exemples qui leur sont donnés par l'homme, tels que les chiens, leschats^ les colombes, les coqs, etc. Au contraire, il est à remarquer avec quel sansgène ils pratiquent l'amour. Les colombes, par exemple, tendres et habiles dans l'art d'aimer^ et jalouses à ce quil semble, ne font montre d'aucune pudeur.

La femme qui, dans un costume des plus simples, va aux bains de mer en joyeuse société et où l'élément masculin est largement représenté, ne perd rien de sa pudeur, pas plus d'ailleurs que dans les soirées où elle assiste en costume très décolleté.

La pudeur existait avant Tadoption du vêtement et existerait même sans lui. Elle a une fonction biologique indépendante entre les premières fonctions protectives sociales.

Quand l'amour était une lutte sauvage, dans laquelle la femme était la conquête, la pudeur naquit peu à peu au but protectif parce que sa faiblesse physique ne lui permettait d'opposer à l'impétuosité de celui qui la voulait posséder que la fuite, les réticences et une résistance passive ou active.

La monandrie, conséquence de la conquête, engendra la jalousie et renforça la pudeur, k l'effet de soustraire, autant que possible, l'objet conquis aux désirs des autres. La pudeur devint ainsi la garantie contre la jalousie, laquelle vit dans la pudeur la garantie de la fidélité ; de la fidélité naquit, à l'encontre de la jalousie qui est un sentiment de doute sur le droit de possession, le sentiment du devoir, de l'obéissance et plus tard la preuve de l'affection.

L'amour lui aussi se développa lentement et fut à son origine.

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indépendamment des fonctions nécessaires à la reproduction de l'espèce, surtout fait de Tardente satisfaction éprouvée par rhomme de sa victoire sur la femme et d'une tenace et iière volonté de la préserver des embûches de ses ennemis.

Par rapport à Tamour^ la fidélité apparaît comme soumission, la pudeur comme preuve et comme défense et la jalousie comme gardien. Et les rapports existant entre ces divers sentiments accompagneront Tliomme dans son évolution jusqu'à nos jours, modifiés selon les temps et les lieux, mais sans altérer leur origine.

La pudeur, naturellement, fut pour la femme son plus puissant moyen de défense en môme temps qu'elle fit mieux apprécier sa beauté, tandis que chez Thomme la pudeur, outre qu'elle était moins intense, avait un but et une origine différents. La lutte pour le choix dans l'accomplissement des fonctions sexuelles se faisait dans les premiers temps avec des armes différentes de la part de rhomme et de la femme. Le premier vainquait par la force, la seconde par sa beauté, et ce fut pour éviter la lutte avec tous les prétendants et assurer la victoire à Thomme de son choix que la pudeur chez la femme débuta par une résistance passive, la fuite, les réticences^ dont elle disposait dans les temps primitifs.

Plus tard la femme, avec le temps et Téducalion, fera de la pudeur en la mélangeant avec la séduction un sentiment dégénéré de coquetterie ; s'étudiera à faire valoir sa beauté et à cacher ce qui pourrait la discréditer aux yeux de Thomme. Et la dissimulation des parties génitales devint pour elle un moyen de lutte, une spéculation utile quant à l'art de faire supposer sous le vêtement des beautés supérieures à la vérité. La pudeur devient alors une malice qui servira adonner une valeur factice aux choses avariées, une enseigne pour faire vendre la marchandise à un prix supérieur à sa valeur réelle. À un autre moment de la vie de la femme, quand elle était la propriété de rhomme qui l'avait conquise, la pudeur servait ses intérêts même en ce sens qu'en se prodiguant d'une façon plus contenue elle faisait tourner à son avantage les désirs de son époux, en les rendant plus durables et plus intenses.

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Il est certain que lacoutume de se vêtir, adoptée par rhumanîté à une époque indéterminée de son évolution, imposée par les conditions ambiantes, par les intempéries résultant du changement de climat à la suite des émigrations, vint fort à propos en aide à la pudeur en se substituant aux moyens primitifs de préservation.

Après Tadoption de cette coutume, les avantages que la pudeur en recueillit sont si grands, les rapports qui existent entre eux sont si étroits, qu'il semble que la pudeur ne saurait exister sans le vêtement, et néanmoins Thistoire et la considération des faits actuels démontrent clairement qu'elle existait et existe sans lui. De même l'habitude actuelle nous fait croire qu'il existe nécessairement une corrélation entre la peinct et le délit, alors que la peine ne put être qu'après le délit et fut créée pour le réprimer.

Chez l'homme la pudeur, en principe, n'a pas sa source dans les mêmes motifs; elle a son origine dans des temps différents et pour des motifs divers. Contemporaine à l'origine de la pudeur chez la femme^ est celle de Vhonnetir chez l'homme. Dans la lutte pour l'existence et pour la satisfaction de ses sens est naturellement l'origine de ce sentiment de confiance en soimême et le besoin de la considération d'autrni, qui est riionneur, c'est-à-dire l'appréciation de soi par soi-même, et par les autres par rapport à sa propre position et ils furent honorés, les forts et les vainqueurs, alors que dans les premiers temps le déshonneur équivalait à la chute et à l'élimination de la voie qui menait au progrès moral et matériel delà société.

L'honneur, qui prit sa source dans Thomme par l'estime faite de soi-même après ses victoires dans la lutte pour l'existence, devint plus tard un sentiment utile et tenn en haute estime dans les luttes successives. Ainsi de la pudeur chez la femme qui, au début, tire son origine d'un but de protection, la longue habitude et les longs services la lui rendirent habituelle et spontanée et elle devint peu à peu le corrélatif nécessaire de l'instinct de défense de la propre personnalité sexuelle par rapport à l'estime de soi-même et de l'opinion publique.

L'honneur et la pudeur, tous deux fortifiés comme sentiments dans la personnalité de l'homme et de la femme respectivement,

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furent larme la plus efficace pour la défen^^e de la position sociale. A la différence de lamour, qui est un sentiment éminemment personnel, l'honneur et la pudeur sont des sentiments sociaux.

Dans Tenfance de la sociélé humaine, tant que la femme est restée la propriété du mari, sans part active dans les luttes sociales, sans sortir des limites d'un objet conquis et des fonctions intimes et limitées de la famille et de la maternité, jusqu'au temps oîi elle n'eut à s'occuper d'autre chose qu'à défendre son existence et sa sexualité, son honneur consista dans sa pudeur pure et simple et n'était pour ainsi dire qu'une simple piideur physique^ puisque l'amour de l'homme pour elle et ses droits de propriété se rattachaient exclusivement au côté sexuel d<» la femme qui, avant de donner à son époux les joies du cœur, lui donnait celles du corps.

Plus tard ^quand la femme croît en considération dans la société par sa personnalité morale, qtie le cercle de la famille n'élargit pour elle) c'est encore sa pudeur qui lui tient lieu d'honneur, puisque pour elle, par rapport à la société, si elle sort du cercle de la famille et de la couche nuptiale, c'est la sexualité qui représente sa principale fonction et son plus grand prix.

L'honneur croît pourtant autour d'elle en raison directe de l'appréciation qu'elle a d'elle-même et de celle du public pour ses qualités et ses aptitudes sociales, mais reste subordonné à l'existence même de la pudeur, ce qui démontre bien la différente valeur existant chez la femme entre la pudeur et l'honneur en ce sens que sa pudeur est dans son intensité à la période de sa jeunesse et dans la classe que représente cette jeunesse par rapport à l'évolution sociale, tandis que l'honneur va croissant selon son Age et la classe que représente, pendant la môme évolution sociale, le progr^s et la sélection.

Le sentiment de l'honneur croît chez la femme dès qu'il a revi^lu cette forme que l'on peut nommer pudeur morale et qui consiste à étendre au delà des limites même de la sexualité l'appréciation de sa valeur. Ainsi on voit fréquemment des femmes dépourvues de toutes qualités, ignorantes, sales, maussades, parfois voleuses, manquant d'éducation et de délicatesse.

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se proclamer honorées ; il est vrai qu'elles entendent seulement parla qu'elles sont immaculées dans leur sexualité et que cette honorabilité sexuelle elle-même consiste à n'avoir pas eu de contacts effectifs illégitimes. L'on connaît également dans la société des femmes d'une grande culture intellectuelle et d'une position distinguée, pour lesquelles le public professe une haute estime ainsi qu'elles-mêmes, qui commettent fréquemment des péchés sexuels qu'elles considèrent comme ne pouvant porter aucun préjudice à leur respectabilité.

Tels étant les deux points extrêmes d'appréciation de l'honneur chez la femme (qui dans un lieu est simplement Y honneur sextœl, et dans l'autre, ce que Ton pourrait nommer Vhonneur social), entre la vulgaire femme ignorante et la femme de haute culture qui représente le maximum de l'évolution et qui a délaissé les préjugés de la vie simple, il y a une échelle de gradation, allant de la pudeur à l'honneur et qu'à l'augmentation de l'un correspond une diminution de l'autre, au moins dans leur forme simple et primitive.

Nous distinguons à grands traits la femme selon sa position sociale : la paysanne, chez laquelle il n'y a d'autre idée de l'honneur que ce qui se rapporte à la sexualité, de la femme de condition moins roturière, de la ville, des capitales et enfin des cours (siècle passé) chez laquelle la conception de l'honneur irait jusqu'à l'oubli complet, n'était par un certain respect pour quelques restes de préjugés, par atavisme et pour l'opinion des classes inférieures, de l'honneur sexuel, de la pudeur.

Dans la même classe sociale, la femme progressant intellectuellement a de l'honneur social une conception qu'elle acquiert de plus en plus au détriment de l'honneur sexuel. Il en est ainsi des jeunes filles fréquentant les hautes écoles, les Universités, en sortant professeurs et devenant plus tard poètes, médecins, philosophes, etc.

Je n'entends pas dire par là que les femmes de haute culture intellectuelle d'aujourd'hui, chez lesquelles le sentiment de l'honneur social est égal à celui de l'homme de même condition, y associent l'impudicité. Je veux seulement dire que la femme d'esprit élevé de nos jours, qui a l'idée et le sentiment de l'honneur social, s en sert pour défendre sa sexualité comme toute

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autre chose qui lui est propre, négligeant ce qui est simplement la pudeur, tandis que Thonneur est un sentiment plus large, qui tient en subordination la pudeur et lui enlevé toute autorité. Cette dernière subsiste quand même, car il reste à la femme cultivée et dépourvue de préjugés la forme et les apparences de ce sentiment, dans son langage et ses relations avec autrui, mais cette pudeur n*a pas la môme intensité et ne ressemble que de loin au sentiment simple et primitif qui constituait Tunique valeur de la femme à la naissance de la société ; constituée de sentiments plus nobles et plus élevés, la sexualité n est plus aujourd'hui la seule valeur de la femme, elle est le doux lien qui Tunit à Taffection de l'homme et aux joies de la famille, qui dans les luttes sociales représentent les consolations et les espérances. Il en est de même pour les peurs, les cris, les faciles émotions de l'enfance qui sont Tunique moyen de défense à cet âge et qui persistent à Tàge mûr, agrandis, améliorés, transformés, mais rappellent en apparence les armes enfantines et servent au même but et à d'autres plus élevés.

La pudeur pure et simple, sous sa forme primitive, et qui existe encore aujourd'hui chez la femme de basse condition et pleine de préjugés, pourrait être représentée purement et simplement par Thabit qui couvre la nudité et par le baiser sexuel donné à Tabri des regards, tandis que la pudeur chez la femme d*esprit élevé et d'éducation supérieure atteint des limites inconnues aux femmes primitives et à celles qui lui sont inférieures : touche les sphères de la pensée et ne souffre pas qu'un souftle quelconque ternisse le cristal du sentiment et de Taffection qui s'y lie.

Dans le même temps enfin que la femme cultivée et de haute position se défend avec des armes plus efficaces, qui sont le sentiment et Tidée de Thonneur, elle néglige certaines grossièretés employées par d'autres qui lui sont inférieures, en raison de la conception supérieure qu'elle a de Tamour et de Thonneur sexuel. On peut dire qu'c:i elle les confins de Thonneur sont portés plutôt du côté psychique que du côté matériel, et c'est pour cela que les femmes du monde se permettent de faire ce que la femme rustique considère comme licencieux, tel que, par exemple, se décolleter, aller au théiitre et au bal, lire des romans un peu

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libres, accepler le bras et la cour d'un cavalier et enlin se laisser visiter intus et in cule par le médecin, etc.

El vice versa, la paysanne n'ayant aucune notion de la pudeur observée par la femme du monde, considère comme une chose naturelle et permise d'écouter et de sourire aux grossières galanteries qui lui sont adres^ées par le jeune paysan; elle va dans une promiscuité compromettante travailler aux champs les jupes relevées jusqu'aux genoux, montrant ses seins et... jusqu'aux traces que la menstruation laisse sur ses vêtements.

Peut-on dire que Tune et l'autre ont perdu toute pudeur? C'est qu'avec la civilisation la pudeur a atteint une forme plus psychique et s'est élevée à des sentiments plus distingués et des usages sociaux plus raffinés, qui sont Thonneur, la décence, le bon goût et Fart déplaire.

Au fond, aux unes et aux autres, aux femmes du monde et aux paysannes, il est encore resté en apparence un territoire commun à garder, qui est le baiser sexuel, lequel ne doit pas être fait en dehors des conditions établies par l'usage.

Mais la réserve est néanmoins subordonnée et limitée à des circonstances spéciales. Ainsi la paysanne 'passe dans les bras d'autrui si elle pense pouvoir le faire en cachette ou effacer la faute en la confessant ; la femme du monde devient adultère sans trop de scrupules, si elle peut démontrer son droit de l'ôtre, soit par la faute du mari, soit en raison de la condition d'indépendance qu'elle peut avoir. C'est que l'acte matériel de l'amour est déplacé dans sa valeur morale et subordonné à la condition d'ignorance des raffinements d'une civilisation plus avancée; d'une part c'est mal pour soi-même et on ne le fait qu'en secret, suivi du pardon ; d autre part on le fait parce que cet acte vient pour ainsi dire justifier le mépris professé pour l'opinion d'autrui.

Mais la femme du monde qui se donne librement conserve l'estime d'elle-même car elle se place au-dessus de la sexualité et ne se vend pas, tandis que la femme dépourvue d'éducation vend son honneur et elle-même, car quand elle a perdu sa pudeur il ne lui reste rien qui vaille davantage. En outre la femme dépourvue de préjugés croit pouvoir, sans trop de danger pour son honneur, jouir de sa sexualité comme d'une chose qui

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ne vaut pas la peine de l'entier sacrifice de sa personnalité morale ; de même la paysanne trouve lout naturel de parcourir seule la campagne et les routes et ne se conTme pas à la maison si elle ne peut ôtre accompagnée» car elle estime que le souci de l'opinion d'autrui ne vaut pas la peine du sacrifice de sa vie et de ses intérêts.

Si chez la femme Thonneur naquit et s'accrût au delà de la sphère de la pudeur, ce dernier sentiment prédomina de beaucoup le premier jusqu'à une certaine époque, jusqu'au moment où l'honneur proprement dit (honneur social) représenta un progrès moral de la personnalité féminine. Chez l'homme, la pudeur n*eut pas son origine dans lefTet d'une évolution, mais apparut comme produite par les limites à donner à l'expansion naturelle de ses libertés et l'amélioration de ses moyens de lutte. Que défend l'homme avec sa pudeur? Rien pour lui directement ; il ne craint que personne attente à sa sexualité, mais il se défend lui-mOme indirectement, en ce sens qu'en se couvrant il enlève à la femme, qu'il veut chaste et pudique pour son avantage, l'occasion des infidélités qu'elle serait tentée de lui faire; d'où il résulte que la pudeur chez l'homme prit son origine dans un moyen de défense indirecte et, manquant de base pour devenir un sentiment, sa pudeur reste plus ou moins dans la forme des convenances et n'est pour lui qu'une faible tutelle.

L'équivalent sexuel de la pudeur chez l'homme fut la jalousie^ c'est-à-dire le ressentiment éprouvé par la menace adressée à sa propriété et à ses joies, l'offense faite à ces sentiments ébranlant directement sa confiance, l'estime de soi-même, qui veillaient alors à leur défense, et l'opinion de la société sur son compte, laquelle aurait diminué son estime à ses yeux. C'est pourquoi l'attentat à la sexualité de la femme fut une offense à l'honneur de l'homme et celui-ci veillait à son honneur avec la jalousie, tandis que la femme défendait sa personnalité sexuelle, qui socialement était tout pour elle, avec sa pudeur. L'homme voulait la femme d'autant plus pudique qu'il était jaloux et pour cela il s'efforça d'être pudique lui aussi, trouvant que sa pudeur était un moyen efiicace pour défendre son honneur où il pouvait être offensé, c'est-à-dire dans sa propre femme.

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Le sentiment de rhonneur chez l'homme^ dont la plus solide base reposa sur la possession incontestée de la femme tant que dura la lutte sexuelle dans les sociétés primitives, était prépondérant ou tout au moins de grande importance ; dans le cours des premières phases de l'évolution sociale l'homme eut besoin, pour se mieux protéger, de moyens plus efficaces et tels néanmoins qu'ils pussent lui laisser le temps et les moyens de tourner ailleurs son activité afin de défendre d'autres intérêts liés à sa conservation dans ses luttes pour Texistence.

Les institutions primitives tendaient naturellement à fortifier ces droits naturels et les lois fixèrent droits et devoirs, lesquels avaient leur origine dans la nécessité et la défense. La religion et les lois civiles rivèrent pour ainsi dire la conception de la subordination de la femme et des droits de Thomme, d'où la fidélité devint un mérite et un devoir et l'infidélité une faute et un délit. La pudeur crut alors comme moyen de défense puisque, outre qu'elle aida à préserver la femme même des dommages pouvant résulter de Toffense et de Topinion publique, elle la sauvegardait aussi des sanctions pénales édictées par le public et plus encore de celles de Dieu, vengeur implacable découvrant infailliblement le péché. Voilà pourquoi la pudeur et rhonneur, pour des causes différentes, autant que les lois civiles et religieuses qui en fortifièrent la conception en punissant la violation des droits d'autrui, devinrent avec le temps des institutions sociales.

La pudeur de Thomme maintint toujours^ pendant tout le cours de l'évolution sociale jusqu'à nos jours, son caractère de convenance sociale, sans aucun but de défense sociale, et ne devint un sentiment que peu à peu, par la longue habitude. Dans le cours de la vie individuelle, comme nous le verrons plus loin, la pudeur n'approche du sentiment qu'à l'époque de la jeunesse et encore d'une façon si limitée qu'il est facile de reconnaître que ce n'est qu'un artifice. Inversement, Thonneur social s'accrût chez l'homme naturellement et s'organisa comme un sentiment étroitement lié à sa personnalité.

La jalousie pour l'homme ne fut pas limitée à être le défenseur vigilant de sa position sociale par rapport à une de ses conquêtes ou à son bien-être qui résidaient dans la possession de la femme

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conquise ou désiré^', mais s'élendit à toute espèce <le possessions et d'aspiratioDs.

Sa jalousie s'élendit k quiconque enviait son bien, terres, meubles, position tiiérarchiqne ou sa position vis-à-vis de l'opinion publique. L'honneur, chez l'homme, fait d'idées et de seotimenls, s'accrut, avec le temps, en proportion directe des horizons plus larges et des avantages supérieurs qui en résultèrent dans sa lutte pour l'existence.

Avec le temps l'honneur, au fur et à mesure que croit la civilisation, s'éloigne de sa forme primitive et comme la pudeur s'approche de plus en plus des confins du haut idéal et des sentiments plus délicats. Dans son évolution vers le progrès et la civilisation, ce sentiment fut pour l'homme un grand appoint essentiel et nécessaire, car en même temps que ces nouvelles conquêtes s'implantent dans le camp de la dignité humaine, c'est encore le sentiment de l'honneur qui en est le vrai et chaud représentant ; ce fut, en un mot, l'étoile polaire de la civilisation. Dans les plus orgueilleuses subtilités de l'honneur, les plusémiaents trouvèrent l'aiguillon qui les poussa aux conquêtes les plus téméraires. L'honneur eut ainsi des fonctions biologiques el sociales, conservatrices et progressives. En même temps que l'honneur tend à élever de plus en plus la dignité et la position de l'homme, celui-ci attache moins d'importance aux choses d'ordre inférieur, à ses sentiments primitifs sur la propriété. Par rapport à la femme, l'honneur de l'Iiomme se fait moins fier et moins grossier, en même temps que la femme croit pour lui moralement et l'amour devient un sentiment plus élevé. La garde féroce pratiquée envers la femme dans les temps primitifs était nécessaire, car sa valeur purement commerciale en faisait une proie facile pour les rivaux ; plus tard la garde de la femme devint plus facile par la garantie que l'homme trouva à son amour dans la pudeur et dans la lidéiilû que la femme eut de plus en plus l'orgueil de démontrer.

De mi^me que che:£ la femme, de la tieur sauvage de la pudeur naît le fruil beaucoup plus doux de l'honneur, de l'estime et de l'afTection, l'homme s'elTorce par ses soins à rendre moins intenses la surveillance et la méfiance. Aux sommets plus élevés de la civilisation actuelle, de l'éducation et du sentiment, la

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jalousie est une offense faite à la femme, laquelle se livre

j,| heureuse et volontairement à l'affection de son époux, puisque

l'association de l'homme et de la femme doit être aujourd'hui un lien mutuel d^eslime et d'affection, auquel aspirent l'un et l'autre avec une pareille intensité. La jalousie est encore cruelle et sauvage chez les personnes de sentiments moins nobles et même, où elle excelle, c'est un signe de primitivité de caractère et de pensées, comme cela peut être chez les personnes dégé-

il nérées, incomplètement développées. Dans ses formes les plus

aigu(?s, chez Thomme civilisé, la jalousie quand elle existe se modère, se conforme à la position morale de la femme, qui

^ n'est plus une propriété, mais une amie que Ton aime, que Ton

^'I estime et qui veut être estimée et respectée.

Je ne puis m'empôcher de rappeler ce que disait récemment, à

j propos de jalousie, Paul Bourget : Il y a trois sortes de jalousie,

|i \di jalousie des sens, la jalousie du cœur et la jalousie de la tête.

Je trouve juste et subtile la distinction. Celle qui est le plus

[; facilement changeante par rapport à l'évolution civile est celle

de la tête, laquelle, aujourd'hui, est un véritable atavisme et se lie étroitement aux résidus de superstitions sauvages.

Elle est aussi la génératrice des délires de jalousie des fous, lesquels n'ont ni besoins sexuels naturels, ni amour; elle est également la génératrice des coutumes sociales, historiques et

[, actuelles, qui sont l'expression de l'hypocrisie etde la corruption

publiques.

Tant que durera la lutte pour l'existence, l'honneur en sera l'âme, et au fur et à mesure que la lutte pour l'existence aura des objectifs plus spirituels, Thonneur en deviendra le gardien et méprisera les antiques jugements qui tendraient aujourd'hui à entraver sa noble mission. De même celui qui, par ses propres mérites, parti de bas atteint une haute fortune, peu à peu abandonne le souci d'intérêts moindres pour de plus vastes objectifs.

Il y a des exemples de personnes riches et intelligentes qui, alors qu'elles vont, avec orgueil et une extraordinaire audace, à la conquête de la gloire dans des œuvres de bienfaisance et de progros, méprisent les biens terrestres comme des choses indignes d'occuper leur esprit. Oh ! quelle meilleure chevalerie

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est celle-ci plutôt que celle-là que pratiquaient les chevaliers antiques et classiques, lesquels, partant pour de lointaines régions mus par des sentiments religieux, confiaient leur honneur à la honteuse cuirasse dont leurs femmes restaient ceintes et avilies. Oh! grande bonté des chevaliers antiques!!!...

Il n'y a pas de doute pourtant que, avec le progrès et la civilisation, rhonneur se transformera et perdra de son caractère de sentiment pour devenir de plus en plus du domaine de l'idée. En effet, les réactions sentimentales, qui à Tépoque d'une civilisation moins avancée étaient considérées comme offenses h l'honneur, sont disparues aujourd'hui ou n'existent qu*à l'état d'images ou caricatures dans les institutions rappelant d'autres temps. Ainsi la chevalerie médiévale eut le sentiment de l'honneur, comme à une période plus récente, lié à une subite émoiivité; aujourd'hui subsiste encore dans le militarisme ce rapport entre l'honneur et l'émotivité, qui maintient d'une façon absolue les choses dites d'esprit militaire dans un ordre d'idées que Tépoque actuelle a abandonné. Aujourd'hui le duel est de forme plutôt que sanguinaire et deviendra de plus en plus une question de jeunesse et de caserne, à moins d'être l'effet d'une affectation ou de l'imbécillité. Le sentiment de l'honneur est aussi fils naturel de cette période, pendant laquelle l'être collectif n'était pas constitué sur les bases et avec la force actuelles, où il était le gardien et le générateur des réactions individuelles contre les offenses assumées aujourd'hui, pour la plus grande part, par la société collective. L'honneur offensé d'alors pouvait se réparer par le sang ou paries représailles, car il n'avait à défendre que des choses réparables et d'un ordre moins élevé. A notre époque, les propriétés de l'homme de condition supérieure se sont élargies et ont atteint un degré qui ne peut être en rapport avec les réparations qu'il peut obtenir par la voie du sang ou par la violence. En effet, aujourd'hui, la vengeance privée et brutale est quelquefois suffisante pour réparer des offenses matérielles et limitées mais reste particulière à des personnes d'une condition morale peu élevée, tandis que les réparations à l'honneur social, chez les individualités les plus élevées, entraînent la discussion publique basée sur le droit et la dignité.

Mais si nous assistons déjà à la période transcendante de

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révolution de l'honneur, après que depuis longtemps il a abandonné les phases de la barbarie et de l'oppression, et va laisser la phase du sentiment et s'acheminer vers la forme de l'idée, pouvons-nous imaginer quelles seront les formes successives qu'il pourra acquérir après qu'il aura dissipé toutes les fumées qui Tobscurcissent et aura atteint les hauteurs de Tidée? Nous répondrons à cela, comme nous répondons en général aux demandes analogues, que ces choses sont intimement et solidairement liées à l'évolution de toutes les formes et de toutes les conceptions morales dans Tordre psychologique et social; c'està-dire que nous ne croyons pas au progrès infini et uniforme puisque dans la nature, de la chose la plus matérielle à la plus spirituelle, de la molécule à Tidée, tout évolue, croit et décroit; à la période maximum de maturité compatible avec les forces de l'organisme biologique et psychologique, succède fatalement celle de la sénilité qui désorganise, sépare, transforme les agrégations et les réduit à l'unité de leur composition originelle. L'honneur accompagnera, en évoluant vers une idéalité de plus en plus élevée, révolution de l'esprit humain qui parcourra la même parabole et tous deux tomberont ensemble, images Tun de l'autre.

Ainsi nous verrons plus loin que la pathologie montrera l'honneur subissant les mêmes phases que l'amour et Tesprit humain et nous montrera ce parallélisme de croissance ou de décroissance de l'individualité morale.

Nous avons vu comment la jalousie chez l'homme devint Tembryon du sentiment de Thonneur, croissant peu à peu, et devenir partie intégrante du sentiment de l'honneur même, puis avec le temps aller en s'atténuant au fur et à mesure que l'honneur eut pour objectif des choses d'un ordre plus élevé. La jalousie fut pour l'homme primitif la preuve des droits de propriété qu'il s'arrogea sur la femme et cette, jalousie diminua d'intensité au fur et à mesure que la femme s'émancipa et recouvrit son individualité. La jalousie chez la femme eut pour origine d'autres sentiments et répond encore aujourd'hui à des sentiments différents de ceux de l'homme.

La femme ne pouvait en effet être jalouse de Thomme par suite de ses droits de propriété puisque au contraire elle était

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possédée ; elle devint jalouse de son époux parce que, Taimant, elle voulut pour elle seule toute son affection et ses satisfactions sexuelles qui pouvaient venir de lui et dont le manque ne pouvait, pour elle, se compenser d'une autre manière. Dans rinPidélité de son époux la femme primitive ne put voir un de ses droits méconnu, une de ses propriétés perdue, mais seulement une affection et un plaisir momentanément perdus. L'infidélité de Tépoux n'offense pas Thonneur de la femme, mais apporte une diminution à son bien-être ; si en principe elle n'a aucun droit de conquête sur Tépoux, elle s'arroge néanmoins des droits de possession sur lui, puisqu'il lui est interdit d'user de sa sexualité avec d'autres. En outre, au ressentiment du bienrtre manquant s'ajoute, en elle, le ressentiment de l'injustice soufferte et de la douleur occasionnée. L'affection qui lie rhomme et la femme dans les chaudes périodes de l'amour crée un échange de droits et de devoirs, d'où résultent pour la femme dans le mariage moralement, parla loi sexuelle et peu à peu des droits que l'équité lui reconnaît. Mais l'impuissance matérielle, dans laquelle elle se trouve toujours pour contraindre l'homme à l'observation des devoirs assumés à son égard, lui permet de ne pas considérer comme une offense faite à son honneur la soustraction commise au détriment de son affection et de ses droits sexuels.

Par-devant l'opinion publique et soi-même dans les questions d'infidélité, la femme fut toujours une victime et Thomme respectivement un vole. Celui-ci se plaint de droits offensés, celle-là subit le dommage et le manque de foi. Avec l'évolution de la civilisation, les liens réciproques qui unissent les époux se font de plus en plus forts et durables et arrivent à un tel point que l'homme même ne peut, de plein droit, offenser les droits de son épouse, envers laquelle il est tenu légalement à Tégalité dans le cours de la vie domestique. Dans les différents rapports qui existent entre l'homme et la femme, en égard des moyens matériels et moraux de défendre ses propres droits ou de se soustraire à la sanction de la faute commise, il convient de constater la différence existant dans la jalousie: l'infidélité de l'épouse est toujours pour Thomme une offense à son honnneur, tandis que l'épouse n'est pas déshonorée par l'infidélité de son mari.

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Avec les progrès de la civilisation, l^homme est de moins en moins jaloux de la femme, au fur et à mesure que celle-ci croît dans son estime ; de môme la femme peut devenir de moins en moins jalouse de Tépoux, car son éducation et sa culture intellectuelle la mettent en mesure de s'émanciper des influences lyranniquesde raffection et de la passion; elle ne considère plus l'obéissance et le dévouement à l'époux comme un devoir absolu quand par suite d'un préjudice causé par rinfidélilé de celui-ci elle n*a plus cette ténacité d'affection provenant d'obligations réciproques.

Dans les différentes classes sociales, la jalousie est plus grande chez les femmes incultes et à préjugés et manque, comme chez riiomme, aux extrémités opposées de Téchelle sociale : chez la femme abjecte qui considère Tamour comme un acte brutal n'ayant pas pour effet de restreindre les rapports du sentiment, et chez la femme entièrement émancipée, laquelle, voyant les choses de trop haut, passe sur beaucoup de choses qu'elle pourrait regarder avec moins d'indifférence.

La pudeur, l'honneur, la fidélité et la jalousie, dont nous avons vu par ce qui précc^de Téclosion et l'implantation dans la société humaine, dont nous avons vu le développement pour arrivera l'état oii ils se montrent dans la société de nos jours avec leurs divers degrés d'intensité et d'extension, selon le plus ou moins d'éducation et de culture, peuvent aussi être étudiés dans leur évolution, depuis l'individu du premier âge jusqu'à celui de la décadence, pendant laquelle doivent se répéter, si nos suppositions sont vraies, les mêmes phases traversées par la civilisation humaine pendant sa croissance. Dans l'individu nous pourrons pour ainsi dire toucher du doigt ce que deviennent ces sentiments, au delà de la période d'évolution, au delà de celle de la maturité, c'est-à-dire à la phase de la sénilité, où tout l'organisme matériel et moral de l'individu se dissout peu à peu. De cela nous pourrons tirer un enseignement pour tirer un pronostic sur l'avenir des sentiments dont nous venons de parler dans notre société et dans l'humanité.

En procédant ainsi par rapport à la pudeur, à l'honneur, à la fidélité et à la jalousie, nous parcourrons le chemin inverse de

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celui que nous avons suivi pour Tamour, duquel nous avons sommairement iracé Thistoire dans l'individu et dont nous tenterons plus tard, à grands traits, Thistoire dans la société.

La pudeur, comme le dit bien Mantegazza, n'est pas un sentiment qui naît spontanément dans l'enfance ou l'adolescence, comme naît spontanément Tégoïsme, l'amour-propre et l'amour.

La pudeur, au contraire, dit Mantegazza (et je suis de son avis), est enseignée avant et apprise après ; elle est donc un de ces sentiments que Ton peut nommer acquis ou secondaires. Peut-être, dirai-je aussi, la pudeur naît-elle en partie spontanément chez les natures délicates et élevées, par effet d'hérédité. La pudeur n'existe pas chez les enfants, garçons ou filles, de moins de trois ans (Ferez) sinon comme une recommandation des parents de cacher leurs parties sexuelles, mais ce n'est pas un acte spontané et conscient, ces mots pris aussi dans leur signification la plus grossière ; plus tard il faut toujours l'enseigner à Tenfant et, selon la condition de la famille et la forme de Téducation qu'on veut lui donner, ce sentiment est limité aux parties sexuelles ou atteint des limites dépassant ce qui se rattache à la sexualité proprement dite et s'identifiant avec la décence. Ainsi on peut dire que dans leur état primordial et sous les formes de l'éducation la plus raffiilée^ la pudeur et la décence se confondent jusqu'à l'âge de raison.

Aucun sentiment de répugnance n'empêche à la fillette de se mêler aux enfants d'un autre sexe et de s'exposer à la vue de personnes étrangères. La pudeur est imposée et, peu à peu, devient un devoir, une habitude, jusqu'à l'époque de la puberté où la connaissance encore incomplète de l'amour fait de la pudeur un sentiment sut generis qui répond à la réaction qui se produit dans la conscience et se traduit extérieurement par l'émotivité quand une offense est faite au secret sentiment où est enfouie la connaissance de la sexualité'. La pudeur est si nécessairement liée à la connaissance des choses de Tamour, outre le sentiment des besoins sexuels, que Ton dit vulgairement d'une enfant, qui parle de choses amoureuses et manque dans son langage aux règles les plus élémentaires de la pudeur, que c'est une ingénue qui ne sait rien et parle sans avoir conscience de mal dire. Il ressort de ce qui précède que la pudeur

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chez la fillette ne nait pas spontanément, ainsi qu'à Tongine de la société humaine, comme un moyen appliqué à la défense de sa sexualité et dans le but de donner plus tard à Tépoux choisi les joies immaculées de son sexe; mais ici, à la spontanéité des temps antiques qui organisèrent la pudeur peu à peu et au fur et à mesure des nécessités de la lutte, supplée la tradition, ce que nous avons nommé le capital des gens civilisés, capital au moyen duquel chaque individu qui nait aujourd'hui entre en possession des conquêtes et des épar^jnes de ses aïeux et pose le pied sur un gradin très élevé de l'échelle du progrès, gradin soutenu par beaucoup de gens et que les pieds de ses ancêtres ont pressé dans leur parcours jusqu'à la civilisation actuelle. Ce serait dans un âge beaucoup plus avancé que l'époque de la puberté que la jeune fille aurait le sentiment de la pudeur si elle ne devait Tacquérirque par l'expérience lui enseignant les attentats et les périls au devant desquels elle courrait et les avantages de sa réserve. Mais que de femmes succomberaient alors et combien peu arriveraient à posséder, pendant la courte époque de la jeunesse, les armes nécessaires à leur défense!

C'est précisément pour cela que la pudeur avec toutes ces armes, imposée et enseignée à la jeune fille, venant d'elle- mi^me peu à peu par Terffet de Tinstruction pratique, s'attache à sa personnalité comme moyen de défense en s'identifiant à la sexualité môme, qui est organique et spontanée, et lui sert de frein contre son excessivité. La pudeur se fortifie plus puissamment dans les premières années de la vie de la jeune fille que dans un âge plus avancé, par ce fait qu'ayant conscience de la valeur de sa virginit(?, celle-ci trouve dans la pudeur un gardien vigilant et zélé. En tel cas, il faut bien le dire, la pudeur est moins un sentiment qu'un moyen de protection conscient et voulu. A l'époque où les dangers deviennent plus grands, où la résistance qui peut être opposée par les forces matérielles et morales comme moyen de défense : la fuite, Tastuce, la prévoyance, etc., est moindre, la pudeur, organisée comme sentiment, qui à l'attaque opposera l'arme des émotions et des impulsions corrélatives, est le seul défenseur efficace de la femme qui veut conserver sa virginité dans toute sa valeur et se soustraire aux désirs de celui qu'elle n'aura pas elle-même

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choisi. Plus tard, la pudeur devient moins efficace parce qu'elle devient moins zélée. Le perfectionnement des connaissances place la femme dans des conditions suffisantes pour qu'elle pourvoie à sa défense par des moyens plus dominants et moins automatiques ; dans le même temps, les désirs et le besoin de la sexualité se faisant plus violents, arrêtent le zèle excessif de la pudeur et laissent le champ ouvert à la séduction, qui est le rappel à Tamour et à la conquête. Au fur et à mesure que chez la femme croit le désir de la sexualité, la pudeur perd de son intensité et ses fonctions se bornent à sauvegarder les formes et les apparences exigées par la décence, utilisées par la spéculation ou produites par Thabitude. La femme qui a fait usage du sexe a fait une large brèche à sa pudeur et celle-ci limite alors ses fonctions non plus à la défense de la sexualité entière, mais à la défense de la fidélité et de la décence. La pudeur chez la femme mariée, honnête, est ce qui reste de ce sentiment après qu'elle a perdu une grande partie des intérêts qu'elle avait à défendre. En maxime, la pudeur cesse à ce moment d'être un sentiment de défense personnelle pour devenir une adaptation à une coutume publique.

A une limite extrême, la pudeur peut subsister dans les rapports amoureux entre deux personnes de haute éducation et d*àme élevée, lesquelles, le plus possible, s'élèvent au-dessus des basses nécessités des rapports sexuels ; c'est pourquoi il peut y avoir, dans la couche nuptiale, des délicatesses de pudeur plus fines et plus désintéressées qne celles qui servent ordinairement à la protection des intérêts virginaux ; mais aussi la pudeur peut manquer entièrement, même en dehors de la prostitution, là où le manque de culture et le milieu moral dégradé ne font pas comprendre et sentir la haute et délicate fonction de Tamour qui fait mouvoir latTeclion et la pensée et puise sa consistance dans des douceurs suaves plus intimes et plus délicates que les feux de la sexualité.

La prostitution est la négation complète de la pudeur, car elle méconnaît et méprise tout ce qu'auparavant elle conservait et cachait ; c'est même pire que la négation, c'est le renoncement à l'honneur, lequel comprend tout l'ensemble des sentiments sociaux et psychologiques, originels et développés, parmi

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lesquels est la pudeur qui fut le créateur de ces sentiments et qui en est, jusqu'à un certain âge et dans une certaine mesure, le point d'appui et le pivol.

Quand arrive la fatale période de la décadence, qui chez la femme est précisément marquée par la cessation de l'activité sexuelle qui représentait Tépoque de la puissance et de la maturité, la pudeur cesse tout à fait d'apparaître comme sentiment de défense personnelle et comme conception de son utilité* puisque la femme n'a plus alors à défendre rien qui vaille par soi-même ; elle reste comme une habitude stéréotypée, comme décence, comme exemple et comme continuation d'une coutume. Mais alors la pudeur perd toutes les délicatesses qui avant en faisaient un moyen de séduction et servaient d'aiguillon aux désirs.

La vieille femme, ayant dépassé la maturité, peut être facile en parole, tolérante vis-à-vis des discours licencieux, et si elle est d'éducation vulgaire, elle tombe à des complaisances et à des métiers obscènes, outrageant la pudeur opportune et efficace de la jeune fille.

Que reste-t-il à la femme pour sauvegarder et garantir sa dignité, au fur et à mesure que la pudeur, par nécessité d'évolution, va de plus en plus en diminuant?

Il lui reste l'honneur, lequel chez les personnes saines et de bonne éducation a son origine dans l'existence même de la décence et de la pudeur, et croît en même temps que ce que ron nomme Tamour-propre, élargissant les confins de la pudeur et de la décence jusqu'à conserver beaucoup plus qu'il n'appartient à la sexualité et à la décence tout ce qui se rapporte à l'estime (le soi-mt^me, jusqu'au nom de la famille, aux traditions de la maison. De môme la pudeur, après la période de la jeunesse et après le mariage, va en diminuant d'intensité en raison directe de sa moindre nécessité, revêtant de plus en plus les formes de la décence, des bonnes habitudes et des exigences des coutumes publiques ; l'honneur se substitue alors à ce sentiment, se renforçant et s'élargissant beaucoup plus en raison directe de la condition sociale de la personne. Au contraire, dans les basses conditions sociales, au fur et à mesure que la pudeur s'amoindrit, la dignité de la personne va en diminuant ; les femmes vulgaires

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n'éprouvent aucun ressentiment des oiïenscs personnelles qui ne touchent pas directement leurs intérêts matériels ou ne leur sont pas préjudiciables. Cela seul qui semble deThonneuretqui en elles reste comme une défense morale, est le peu de pudeur qui subsiste, qu elles prennent volontiers pour de l'honneur et qui pourtant se réduit à fort peu de chose, comme je l'ai dit plus haut. Une façon commune de s'exprimer en parlant d'une personne qui ne rougit pas de dire ou de faire une chose déshonorante, confirme l'origine de l'honneur ainsi compris dans la pudeur ; on dit d'elle que c'est une dévergondée.

La femme du monde, qui sexuellement n'a plus, par son âge, rien à désirer ni à conserver, est comme une sensitive si l'on touche à son nom, aux traditions de sa famille, à sa réputation de courtoisie et de libéralité, et en même temps elle tolère que des conversations, qui, quoique faites dans certaines formes seraient inconvenantes pour des demoiselles, soient tenues devant elle.

L'honneur, lui aussi, est donc un sentiment qui, semblable à celui de la pudeur, appartient à la catégorie des sentiments acquis, puisqu'il est suggéré, enseigné, imposé par l'éducation et d'une intensité relative, en rapport avec le degré d'éducation delà famille ou du milieu ambiant. Ses confins, où il devient un excès de défense, sont l'orgueil, lequel est Thyperesthésie du sentiment de l'honneur trop personnel, une morbidité qui produit des réactions exagérées qui atteignent, selon les cas, la provocation ou le ridicule.

La pudeur, elle aussi, a ses formes correspondantes d'exagération, qui souvent sont de même le produit de la morbidité ou l'effet d'une éducation vicieuse : c'est la timidité, laquelle surpasse dans ses réactions les formes de réaction de la pudeur et sert mal les intérêts de la personne dans ^es luttes pour l'existence et dans ses désirs sexuels, de môme que l'orgueil compromet la valeur réelle des qualités que le sentiment de l'honneur aurait pour mission de protéger efficacement.

Dans rindividu mâle de notre société, la pudeur est enseignée dès la plus tendre enfance, peu après l'âge où elle est enseignée à la femme, et croit et s'organise aussi comme sentiment, mais ce n'est pas la pudeur proprement dite, c'est la décence. Les

preuves de ce que je dis sont faciles et nombreuses. Les jeunes gens et les hommes mûrs n'éprouvent aucun sentiment Je répugnance à se montrer nus enire eux, soit au bain ou dans d'autres circonstances, ce que ne font pas les femmes, à moins qu elles ne se trouvent en étroits rapports de parenté ou de connaissance. Dans la séduction de la femme, Thomme ne voit aucune difficullé à s'affranchir de sa pudeur pour vaincre la résistance de celle de la femme ; les hommes de toutes conditions font souvent usage, dans leurs conversations, d'histoires obscènes ou d'aventures galantes, chose que les femmes honnêtes ne disent pas ou entendent en rougissant. Les hommes sont incompatibles avec la pudeur quand, au temps heureux de leur jeunesse, ils passent leurs jours à la recherche d'aventures galantes et à mener une vie licencieuse.

Us parlent, où la décence le permet, de leurs relations sexuelles comme ils parleraient d'une aulre fonction du corps. Ce qui les empt^che de dire ou de faire des inconvenances, et les oblige à une certaine reserve vis-à-vis des femmes, c'est le sentiment et le devoir de la décence. La même réserve, en effet, qui les relient devant les femmes les restreint aussi en face des enfants des deux sexes et des femmes d'un âge avancé.

Dans l'adolescence et la première jeunesse l'homme donne aussi souvent des signes de pudeur et rougit devant des discours licencieux ; il se fait timide contre telles séductions trop brusques ou autres.

Certes c'est là une apparence de pudeur belle et bonne, mais il n'en est pas moins vrai que c'est très transitoire et en rapport à la plus grande jeunesse et à la forme de l'éducation reçues unies au peu d'expérience acquise. *

L'origine de cette pud(?ur chez Thomme est encore différente de colle de la femme ; il ne conserve pas sa sexualité : c'est au contraire dans les rapports de la sexualité qu'il trouve le côté le plus facile à l'offense de son sentiment de décence, précisément parce que là, plus qu'à autre chose, a visé l'éducation qu'il a reçue. Il est encore vrai que le sentiment sexuel, qui dans l'adolescence apparaît cliez l'homme comme chez la femme, lient à la jeunesse et à un état de tension d'esprit et d'affectiun tournés à l'exubérance, qui lui viennent de ce sentiment qui le

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domine et Tétourdit ; à chaque contact le sentiment sexuel apparaît, atténué par quelques accès de pudeur laquelle est entretenue et dissimulée par Tignorance et la timidité inhérentes à la jeunesse. Mais ceci n'est pas de la pudeur, car les impressions qui en résultent indiquent le désir et ne proviennent pas, comme chez la femme, d'un sentiment de crainte et de défense. Donc chez l'homme la pudeur n'existe pas, du moins dans le sens attaché à cette expression appliquée à la femme ; c'est un sentiment de décence obligé, mais plutôt enclin aux choses sexuelles.

Cette espèce de pudeur existant chez Thomme et qui n'est, en réalité, que de la décence, ne suit pas les phases de la pudeur de la femme, car chez elle ce sentiment a une fonction protectrice qui continue pendant tout le cours de sa vie; et quand, avec l'âge, la ténacité des sentiments acquis devient moindre, alors môme que la décence aurait subi une forte dépression, le sentiment de pudeur reste dans la conscience de la femme comme un devoir nécessaire à l'éducation et à l'exemple, par nécessité d'adaptation sociale. Ce sentiment et ce devoir de la décence ainsi compris a certains rapports avec le sentiment et ridée de l'honneur chez les personnes d'éducation inférieure, où le sentiment et la conception de l'honneur n'atteignent pas un niveau plus élevé et se bornent aux convenances sociales et élémentaires.

Nous verrons plus loin, dans la pathologie psychologique de l'homme et de la femme^ comment celle-ci perd la pudeur par effet de la maladie, qui la dégénère et lui enlève tout ce qui est sentiment acquis et celui-là reste pudique, c'est-à-dire décent, puisque la décence chez l'homme n'est qu'un sentiment très superficiel et plutôt une idée de convenance et d'habilude, sans aucun but protectif ou biologique.

Au lieu de la pudeur, comme fonction proteclive analogue, en l'homme existe le sentiment de l'honneur. Il y a néanmoins, dans la société actuelle, une différence entre ces deux sentiments; alors que la pudeur est un sentiment universel, et qui apparaît nécessairement dans des rapports d'âge donnés, analoguement à sa fonction, le sentiment de l'honneur subit les énormes variations qui vont du manque presque complet chez les

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personnes incultes et de basse condition, jusqu*à la forme exagérée, c'est-à-dire Torgneil, chez les personnes de condilion opposée et de milieux à préjugés; de son apparition chez l'adolescent à la forme qu'il revél après une longue période de vie et d'expérience. En outre de cela, entre la pudeur et Thonneur il y a aussi celte différence que, alors que la pudeur se rattache presque exclusivement aux choses sexuelles, c'est-àdire garde toujours le même genre d'attributs individuels, l'honneur peut embrasser un champ plus vaste, défendre celui-ci ou celle-là exclusivement ou prépondéramment, négligeant plus ou moins les autres. L'honneur, selon son degré de noblesse pour ainsi dire, s'attachera, chez les personnes do basse condition, à la protection de la personnalité contre les offenses grossières, tandis que chez les personnes de condition supérieure ce sentiment s'élève et contribue à défendre l'individu conire des attentats d'un ordre généralement incompris de la généralité. Ainsi, en façon d'exemple, le portefaix qui a encouru des peines correctionnelles sans avoir subi de peines criminelles ne se croit pas déshonoré, l'homme du monde au contraire croira son honneur entaché par le moindre doute émis à son égard.

Le sentiment de l'honneur, dans ses formes et son extension relative à la classe sociale de l'individu, apparaît instinctivement dès l'enfance, enseigné par le moyen de l'éducation publique et privée, et spontanément se renforce, chez l'individu croissant normalement, en raison des appréciations progressives qu'il a de sa condition sociale et de ses aspirations à son amélioration morale. Chez le vieillard, lequel vit en s'alimentanl des souvenirs du passé, le sentiment et l'idée de l'honneur sont plus vifs, parce que avec cela il défend et conserve avec ténacité le trésor de ses fatigues passées sur le chemin de la vertu et de rhonneur, et qu'ils lui apportent en môme temps la pâle compensation de pouvoir se vanter de les avoir soutenus.

Dans la comparaison de l'homme et de la femme par rapport à l'honneur, je répète donc que l'honneur chez la femme ten<t en général à compléter la fonction protective morale qui, dans des cas plus simples, est confiée à la pudeur simple ; chez l'homme l'honneur croît à côté de la décence dans des rapports

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de lemps qui peuvent varier d'intensité selon la compréhension et qui en effet varient beaucoup, jusqu'au point que dans les degrés les plus bas le sentiment de la décence suffit à faire ce que fait rhonneur dans des conditions diverses. Certes Thonneur chez la femme peut se développer comme sentiment et comme idée pendant sa jeunesse, même avant la pudeur, dans le milieu élevé de la famille, de Tenlourage et de l'éducation. Mais cela est un fait artificiel, imposé parallèlement à la naissance des autres sentiments et des autres habitudes et a sa raison d'ôlre dans le mobile que j'ai déjà indiqué, et qui est lavantage qu'ont les membres de la société actuelle à profiter du capital accumulé, conservé et transmis par les générations antérieures, capital qui épargne aux derniers venus la fatigue du chemin parcouru par les ancêtres et auxquels, à différentes époques, sont parvenues les diverses classes sociales qui représentent comme autant d'étapes de l'évolution morale, autant d'histoires particulières de la vie et de la masse sociale.

Entre l'homme et la femme il y a néammoins une différence d'intensité et d*extension dans le sentiment de l'honneur, en ce sens que la majeure partie en appartient à l'homme et cela naturellement, en raison des droits supérieurs qui lui viennent de l'estimation publique et parce qu'à peu près seul il supporte les batailles de la lutte pour l'existence. L'honneur, pour lui, équivaut à la conservation, à l'augmentation du patrimoine moral qu'il a hérité ou qu'il a acquis et qui lui est nécessaire pour sa conservation et son progros. C'est pour cela qu'en principe le sentiment de l'honneur est moins intense et moins étendu chez la femme, quoiqu'il puisse être lié à des rapports plus sensibles de réactions, en concordance avec la nature plus sensible de la femme même.

Il reste à dire comment la jalousie chez l'homme et chez la femme apparaît, se révèle et varie selon l'âge et les conditions de l'individu.

Il reste aujourd'hui, dans, l'institution du mariage, une bonne part d'atavisme dans les rapports de l'homme avec la femme, en ce qui concerne la domination de l'un sur l'autre : Mulier subjecta viro,

La jalousie entre époux diffère selon Tâge ; ainsi alors que

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chez l'homme la jalou^îic atteint stm point culminant à l'époque lie la jeunesse, In femme continue fréquemment à t^lre jalouso jusqu'à une époque avancée de !a maturité et souvent d'uQe faron plus intense que pendant sa jeunesse. La jalousie chez la femme, jusqu'à un certain point, est un indice de l'uiraiblissemenl de su pndem-, puisque en montrant sa jalousie elle découvre en même temps ses besoins sexuels dont ordinairement, à un âge moins avancé, elle fait un secret. Ainsi donc la jalousie pour la femme, dans son expression la plus vulgaire. répond simplement à la crainte de voir diminuer ses plai^^irs et exprime ouvertement une tendance contraire à la fonction de la pudeur. Après l'âge criliqtie la femme devient beaucoup moins jalouse au fureta mesure que diminue en elle la propension aux plaisirs lascifs.

Avant le mariage de deux jeunes amoureux, c'est l'inverse, ou à peu prés, qui existe dans les rapports de domination, en égard à ce qui se passe entre époux. La femme n'est dans ce cas ni une propriété, ni une subordonnée; elle esl au contraire la reine, c'est elle qui domine et dispose de l'amoureux, lequel aspire à la possession de l'objet aimé el aux douceurs d'un esclavage dont il se montre heureux. Dans ce cas la jalousie a son unique source dans la crainte d'un manque d'affection réciproque, ou d'une alTection qu'on craint de voir disparaître : la jalousie est plus forte chez l'homme, lequel craint et espère, et plus faible chez la femme, laquelle, si elle aime, sait'se dominer, et si elle n'aime pas, est jalouse juste ce qui lui convient pour atteindre le but qu'elle se propose, conquête on mariage.

Nous verrons plus loin, en traitant de la pathologie et de l'amour, de l'honneur, de la pudeur, de la décence el de la jalousie, combien la dégénérescence, qui découvre les acquisitions plus récentes et met à nu les formes originelles, confirme nos vues sur les fonctions et rapports respectifs des sentiments que nous venons de nommer et d'étudier.

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