AMOUR DES HOMMES DÉLINQUANTS ET GÉNIAUX
sache pas qu*il y ait eu un grand nombre de poètes qui, comme la plus grande partie des hommes, aient aimé tranquillement leur femme sans avoir subi cette infinie série de péripéties qui en général, en dehors d'eux, ne touchent jamais que les simples d^esprit et les mattoides. Faut-il que je cite des noms ? Je laisse ces faciles citations à ceux qui sont encore au collège. Bndel, par exemple, est bien un héros authentique de la poésie amoureuse.
Ce que je dois pourtant relever, c'est la nature des amours des poètes ou leur expression, an point de vue objectif de l*amour lui-même en tant qu'il représente dans l'évolution de Tamour un degré ayant une fonction biologique et sociale. Les poètes sentent ou expriment Tamour au point le plus excessif de sa nature psychique, jusqu'à négliger souvent ses rapports avec sa nature sexuelle et sa fonction biologique et à l'en détacher. Ainsi, Dante et Pétrarque, pour parler des plus grands, aimèrent Béatrix et Laure comme si elles avaient été non pas des femmes, mais des idéalités sans rapports avec les besoins naturels. Pétrarque a laissé une série d'imitateurs qui, s'ils avaient aimé en pratique comme en parole, n'auraient pas eu vis-à-vis de l'espèce une action plus utile que celle dos onanistes. Tant il est vrai que les excès font quitter la voie normale. D'ailleurs ni Dante ni Pétrarque n'aimèrent seulement comme ils l'ont dit, car l'un et l'autre eurent des enfants d'autres femmes, et le dernier en nombre plus qu'ordinaire. Cependant le mode sous lequel les poètes sentent ou expriment l'amour indique peut-(*tre que c'est dans celte direction qu'est son développement dans l'avenir d'une civilisation plu:s cultivée; c'est-àdire vers l'amour dégagé du plaisir des sens et élevé jusqu'à l'expression plus pure d'un étroit rapport entre l'esprit et la sexualité qui, aux degrés du développement élémentaire, se reflètent réciproquement et aux termes les plus élevés de l'évolution se confondent. Pourtant quel que soit le degré auquel les hommes de haute intelligence et de génie, considérés chez les poètes, sentent ou expriment l'amour dans les formes les plus élevées sur la ligne de progression de la partie psychique de la vie sexuelle, ils ne perdent pas le rapport biologique de la fonction, et cela se trouve prouvé par le fait que presque tous
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les poètes eurent une famille et des enfants; dans leur haut idéal, dans leur intense sentiment^ ils joignirent toujours les buts évolués de l'espèce et de la civilisation et exaltèrent la famille, l'humanité, le progrès intellectuel et social. Jacob Ortiset Werther n'existeraient pas sansFoscolo, père de famille et soldat, et sans Goethe, également père de famille et grave savant. Autrement, Foscolo et Gœthe auraient été des fous, non des hommes de génie.
Par suite de la fréquente fragilité de leur constitution physique, les hommes de génie n'eurent pas ordinairement de façon directe une descendance d'une égale valeur morale ; mais il ne semble pas qu'ils aient été inféconds ; au contraire, ils eurent souvent une nombreuse famille.
La vie de presque tous les poètes montre la coexistence d Mamours casaniers et tranquilles, et d'amours exaltés, étranges, chez le même individu. Ceci se trouve démontré par le fait que les poètes n'eurent presque jamais pour femme la femme aimée et chantée par eux. Ceci me semble confirmer mon point de vue: qu'ils ont su sentir Tamour élevé, progressif, suite hypothétique de l'évolution, au point de vue psychique, de Tamour luimême dans l'avenir de Thumanité; et en même temps ne pas manquer au but biologique de l'existence. Ceci a lieu par une sorte d'action de dédoublement en deux personnalités différenies ; chacune d'entre elles se serait mal prêtée à composer entièrement la femme spirituelle et vivante voulue par le poète idéaliste et par l'homme. Par ce dédoublement jaillit la possibilité des amours spirituels exaltés. Si Dante avait épousé Béatrice et Pétrarque^ Laure ; si le Tasse avait épousé Léonore et Léopardi, Aspasie^ etc., celles-ci n'auraient laissé aucune mémoire de leur nom comme il arriva pour Gemma dei Donati dont on ne se souvient que par une sorte de réparation que lui porte la pitié de la postérité.
Yoilà en quoi réside la monstruosité de l'amour chez les hommes de génie ; monstruosité égale à la puissance de leur esprit ; ils aiment différemment des hommes de leur société et de leur temps ; leur amour s'exprime dans les termes de la pensée la plus élevée quant aux rapports sexuels, étroitement unis aux besoins de l'esprit.