CHAPITRE XI
Les dégénérescences des moyens de la conquête sexuelle
L'élude analytique de toutes les folies qui constituent les séries évolutive, involutive et monstrueuse démontre que les dégénérescences qui en sont cause se réalisent d*abord aux dépens des organes anatomiques ou fonctionnels de la vie de relation, car la psychicité est la vie de relation elle-même. La dégénérescence psychique a donc pour premier résultat de placer Tindividu qui en est atteint dans des conditions d'incapacité plus ou moins grave vis-à-vis des luttes nécessaires dans le but de l'avantage personnel, au sein de la société. En même temps elle porte ses effets sur ce qui serait les organes et les fonctions servant à la séduction sexuelle. Par suite de la folie, Tindividu est donc placé aussi dans des conditions de moindre capacité pour les luttes nécessaires à la sélection sexuelle. Par ce moyen, la folie, quelle que soit la forme de dégénérescence d'où elle provient, révèle même au point de vue dynamique les étroites relations qui lient la vie psychique et la vie sexuelle. Ces relations sont déterminées par des rapports qui se placent entre les caractères mêmes de la vie sexuelle. Parmi ceux-ci, il faut surtout retenir ceux que Darvirin appelle caractères sexuels secon-' daires. comme la voix, la barbe, etc. A part ceux qui sont en tout premier lieu d*ordre sexuel, comme les organes génitaux et les mamelles, il n'y a pas de caractères anatomiques et fonctionnels qui soient exclusivement employés & Tœuvre sexuelle;
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ce sont certains des caractères servant directement ou indirectement à la vie de relation, avec certains autres, externes, relevant des conditions de la vie végétative, qui se trouvent aussi employés à Tœuvre sexuelle. A laquelle des fonctions qu'ils remplissent sont*ils le plus utiles? Pour l'avantage desquelles sont-ils apparus dans la phylogenèse? C'est une chose variable non seu* lement selon Timportance spéciale de chacun d'eux par rapport aux besoins supérieurs de la vie^ mais variable aussi selon qu'il s*agit d'homme ou de femme^ dans diverses conditions de temps, de lieu, d'âge et des nécessités spéciales d'un sexe ou de l'autre. Les moyens de la séduction sexuelle varient en nombre et en nature dans Tespèce humaine^ depuis Thommejusqu'à la femme, en raison de l'importance différente que présente^ chez chacun d'eux, la sexualité. Chez la femme, celle-ci s'étend jusqu'à intéresser la plus grande partie de la vie extérieure ; chez l'homme elle demeure dans des limites étroites et laisse le champ plus grand aux luttes pour l'existence. D'où il s'ensuit que pour la femme assument la fonction de moyens de séduction la plus grande partie de ceux qui servent aussi aux besoins de la vie de relation unis à d'autres pris parmi les moyens extérieurs qui dépendent de la vie végétative ; pour Thomme^ ne sont moyens de séduction qu'une petite partie seulement de ceux qui servent à la vie de relation et une petite partie aussi des caractères extérieurs en rapport avec la vie végétative. Et dans Tensemble des moyens de séduction qui sont anatomiques ou fonctionnels, la femme emploie en majeure partie ceux d*ordre fonctionnel, tandis que l'homme s*en tient à user en plus grande partie de ceux qui sont d'ordre anatomique. Ceci, en raison de ce fait que chez la femme la séduction est une opération active et volontaire, par conséquent possède des bases fonctionnelles et s'exprime en grande partie par ce que, en langage galant, on appelle la grâce ; chez l'homme, au contraire, la séduction est ordinairement passive et, par conséquent, se base sur des caractères d'ordre anatomique et s'exprime surtout par ce que l'on pourrait appeler Y aspect. Dans un cas comme dans l'autre, ceci n'est pas exclusif, car la base de lagrâce,c*esllabeauté des formes, et les bonnes aptitudes fonctionnelles représentent la valeur de Taspect lui-même.
Cette observation est capitale, que, dans la séduction, les caractères servent moins par leur action que par leur apparence. D'où il s'ensuit que ce n'est pas Todorat qui constitue un moyen de séduction, mais le nez ; ce n'est pas la vue, mais Tœil, ce n*est pas Thabileté de la main mais sa conformation^ etc. Le fait que la dégénérescence frappe autant la fonction que son organe externe dans des apparences extérieures non nécessaires à l'exercice actuel de la fonction, ce fait, bien qu'il puisse s'expliquer par un effet de corrélation, n'en n'offre pas moins la preuve d'une affinité présente entre les deux fonctions, celle de relation et la sexuelle, affinité qui, aux temps passés de la philogenèse, fut peut-ôtre une communion complète. Il est certain que lorsque la séduction se faisait par l'étalage d'aptitudes utiles à la lutte pour l'existence matérielle (car celle-cf était nécessaire à la protection de soi et des autres), la femme s'intéressait plus à ce que le mâle ait un bon odorat plutôt qu'un beau nez; une bonne vue plutôt qu'un œil vif et doux: une main habile plutôt qu'élégante, etc. Les caractères delà séduction étaient donc, alors, les mômes que ceux de relation. Aujourd'hui, ce ne sont plus les moyens eux-mêmes qui [sont nécessaires à la lutte, mais l'apparence, ou mieux le ressouvenir organique, et quelquefois m(}me, par un effet de corruption, leur caricature.
Il y a, par exemple, une puissance séductrice dans des lunettes ou dans des ongles longs ; ils suggèrent peut-être de très loin, aux esprits très féminins de notre temps, les yeux fiers et brillants qu'avaient les ancôtres belliqueux et leurs âpres luttes u/ujuibus et rosiris, dirait un fanatique de l'atavisme psychologique. Quoi qu'il en soit, le fait que la dégénérescence frappe aujourd'hui la fonction et l'organe externe, qu'elle touche en même temps aux caractères de la vie de relation et à ceux de la lutte sexuelle en un complet parallélisme, démontre que la fonction de séduction possède non seulement les besoins et les fondement d'une vie propre, mais, qu'en même temps, elle n'abandonne pas ses rapports, quelque décoratifs qu'ils soient, avec la fonction de relation. Le lien qui existe entre Tune et l'autre s'appuie sur deux points: Tun d'identité de moyens et l'autre de corrélation (probablement mémoire organique de
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relations ataviques) entre les instruments de Tune et ceux de Tautre.
Outre ce fait de corrélations actuelles qui étaient sans doute autrefois une identité de fonctions, il est probable que la séduction emploie encore aujourd'hui des caractères extérieurs dépendants de la vie végétative, ou, tout au moins, qui ne servent en aucune manière à celle de relation. Si Ton ne pensait que la coloration saine de la peau fut jadis préférée en tant qu'expression de santé, comme la barbe entant qu'expression de force; que les rides sont déplaisantes comme expression de vieillesse ; les bonnes dents agréables parce qu'elles signifient aussi santé, jeunesse et force ; le crâne régulier, comme représentantunedisposition équilibrée de l'esprit ; les pieds larges et forts et les mains robustes comme représentant Thabileté à la course, aux exercices de force, etc. ; on ne saurait s'expliquer pourquoi, aujourd'hui, jouent un rôle dans la séduction sexuelle la peau pâle, la barbe réduite à la misérable expression de la barbiche, les rides cachées sous le fard, les dents blanches comme si ce devait être des crochets, le crâne artificiellement couvert sur le front, comme si les crétins devaient être estimés davantage, les pieds petits comme ceux des enfants, et les mains petites au point^ de ne pouvoir serrer une autre main, etc.
Il y aurait à se demander si, plutôt que par leurs qualités dans le rôle de la protection d*autrui, les caractères anatomiques n'ont pu acquérir le rôle de moyens de séduction sexuelle par leur action sur le sentiment esthétique primitif qui trouvait dans les formes naturelles ses éléments d'expression. Je ne puis certainement éliminer tout à fait cette possibilité : en fait, il va certains de ces caractères qui ne peuvent avoir rationnellement de meilleure origine quant à Jeur rôle (lèvres rouges, bouche petite, yeux noirs, symétrie des parties, etc.). Mais l'origine utilitaire de certains caractères de séduction est tout aussi évidente: la stature, la barbe, la force musculaire^ la voix, la sveltesse, la sensibilité spécifique, etc. Du reste, le sentiment esthétique lui-même est un facteur de luttes également produit par une évolution protective, ainsi que les autres sentiments, car il n'est pas autre chose en somme que la complaisance répondant aux hérédités, besoins de satisfaction
physique et morale. S'il a, cependant, accordé à certains caractères Toffice de séducteurs, cela a pu être un effet de satisfactions précédentes et adaptées k la vie même. En somme, il est assez rare aujourd'hui que Ton trouve beau ce qui serait préjudiciable .
La nature de Taltération psychique engendrée par ia dégénération est, à un degré approximatif, cliniquement démontrable par laltération de la seule aptitude à la séduction sexuelle. Les altérations de celle-ci sont démontrables par ia dégénérescence psychique de façon plus efficace et presque complètement, car, plus ample, elle les embrasse toutes et, dans ses points extrêmes, est suivie aussi parles altérations des organes internes de la vie végétative, nécessaires à l'existence individuelle.
Le fait clinique que, dans les processus dégénératifs philogénétiques qui passent à travers les maladies de l'esprit, les, lésions des organes de la vie végétative sont les dernières à se présenter et que quelquefois même elles ne se présentent pas, si ce n*est faiblement, même dans la plus profonde ruine de la vie psychique prouve que c'est Tétat psychique des individus que se trouvent les anneaux de la chaîne philogénétique animale qui périt en négligeant la parabole restreinte de la vie de Tindividu.
Les altérations anatomiques ou fonctionnelles de la vie végétative, qui se produisent en ordre secondaire, ne suffisent pas seules à signifier des altérations d*ordre psychique, bien qu'elles ne manquent pas de constituer le fond ou le réflexe d'états plus graves de dégénérescence psycliique ; car la base de la vitalité de l'espèce réside en celle des individus, et la vie de relation a son fondement nécessaire en celui.de la fonction végétative.
Les effets de la dégénérescence sur les caractères sexuels secondaires sont généralement considérés comme consistant en une exagération, un déplacement, une précocité, un relard, une aberration quelconque de ces mêmes caractères (Tonnini).
Je pense que, outre ce mode de dégénérescence, il y en a d'autres à prendre en considération et qui ne sont pas moins intéressants : entre autres la régression précoce involutive , qui touche gravement à tous les caractères de la séduction sexuelle, de même qu'à ceux appartenant exclusivement à la vie de
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relation , et plus lard aussi à ceux de la vie végétative. Je trouve même que ce fait du processus involutif précoce, frappant les caractères de la séduction sexuelle avant et de préférence à ceux de la vie végétative^ est la preuve la plus démonstrative du fait biologique indiqué plus haut : que l'importance de la vie de l'individu est subordonnée à celle de Tespèce. Le même fait prouve aussi que la fonction sexuelle, arrivée chez rbomme actuel au degré de Tamour psychique n*est pas un luxe de puissance^ mais une corrélation nécessaire de développement avec Tesprit même. L'homme est placé d'autant plus haut sur la ligne de l'évolution morale qu'il aime d'une manière répondant pleinement aux buts biologiques et sociaux de l'époque et du milieu dans lequel il vit.
Quelle est la nature des altérations des caractères de la séduction sexuelle dans les diverses formes de la folie ? Naturellement, la même que celle des dégénérescences qui sont la base des diverses formes d'aliénation mentale : c'est-à-dire que les caractères de la séduction sexuelle dans les folies évolutives seront altérés par un processus de dégénérescence qui les a arrêtés dans leur développement, suivant le degré d'arrêt de développement dont est l'expression la forme morbide (gradations du processus d'évolution insuffisant) à laquelle ils se rattachent ; dans les folies involutives, ils seront altérés par suite du processus de régression sénile précoce qui les aura frappés soit partiellement, soit largement, suivant le degré de décadence précoce sénile dont la forme morbide est l'expression (gradations de décadence involutive), à laquelle ils se rattachent ; dans les monstruosités, ces altérations seront manifestes, qui sont conformes à la nature variée- du processus de dégénérescence, base de la forme morbide que ces monstruosités expriment.
J'énumérerai sommairement quant à présent les caractères de séduction sexuelle les plus évidents et les plus employés, une partie de ceux-ci sont en même temps caractères sexuels secondaires et tertiaires et caractères des plus communs, des plus utiles à la vie de relation. Par l'ensemble et l'extension de leurs altérations seront indiquées, avec une suffisante approximation, l'intensité et l'extension ée la morbidité dont est frappé l'individu dans sa vie de relation. La démonstration de la nature de
DÉGÉNBRBSGBNCES DES MOYENS DE LA CONQUÊTE SEXUELLE l\./J
leurs altérations confirmera la conception développée par moi plus haut que la base des altérations des folies est constituée par les mêmes processus qui constituent le cycle biologique individuel (évolution et involution) ; ou bien encore par les processus exprimant les variations qui, ordinairement, çà et là chez les divers individus, sont produites par des tendances dont le dynamisme a pour effet de rompre la monotonie, de déplacer Téquilibre et la progression des rapports sociaux actuels.
£n d'autres termes, les caractères de la vie de relation et ceux de la séduction sexuelle, qui les représentent directement ou indirectement, ont dans les aliénations évolutives une analogie avec Tétat dans lequel ils se trouvent chez les enfants; dans les démences involutives, avec Tétat dans lequel ils se trouvent chez les vieillards ; dans les monstruosités, avec l'état propre en général aux diverses espèces de névrosés et de caractéristiques.
En relevant ici ces caractères de séduction et leur état, le degré auquel ils sont plus ou moins frappés par les effets de la dégénérescence propre à l'infirmité mentale, par rapport à laquelle ils sont considérés, je ne me propose point de les énumérer tous, ce qui ne serait guère facile, car certains d'entre eux varient de valeur par rapport aux conditions spéciales des sujets, des lieux, du temps et de la classe sociale. Je relèverai les plus communs, ceux qui sont universellement retenus comme concourant à l'action séductrice.
Pour la clarté de l'exposition, je les distingue en trois ordres :
I, -^ Anatomiques :