A H. UAURICE-PAUL ALBERT, A PA.RI
Cher enfant, tu étais si près de nous et tu n'es pas venu nous voir! Si tu retournes une autre année au Itord de la Creuse, il faudra absolument revenir faire onnaissanca avec Ion vieux Nobant et les jeunes pe-
. Cookie
CORRESPONDANCE DE GEORGE SAHD 821 tiles amies, qui ne t'ont pas oublié et qui demandent 1res souvent pourquoi tu ne reviens pas.
Je ne possède pas de coteau à Fonigombault. Je ne comprends rien à la légende de ce moine. Ces bonnes geDS sont donc romanesques au point de ne pouvoir «lire un mot de vrai? Je^possëde pourtant un coteau sur les rives de la Creuse, mais c'est â Gargilesse et non à Fontgombault.
Te Toilà redevenu Parisien, je suppose, et replongé dans l'étude. Je crois qu'après un peu d'efTorts, lu ; retrouveras plus de plaisir qu'auparavant. On ne travaille jamais mieux qu'après un bon repos. Tiens-moi toujours au courant, mon cher mignon. Dis toutes mes tendresses k tous les tiens, et tâche d'avoir un peu de répit pour venir nous embrasser. Tout Nobant t'aime et me charge de te le dire.
Ta marraine,
Mes tendresses en particulier à ta bonne maman, qui ne m'a pas écrit depuis bien longtemps.
sa CORRESPOKDAnCE DE GEORGE SAHD
GMXVIII
A H. UENHl AHIC, A PAUtS
Cber eufaDt,
De quoi me remerciez-vous f de tous avoir aimé k première vue et même auparavant d'après voslettres ? Ëst-«e que ce n'est pas tout simple, puisque tous m'exprimiet une confiance sincère ? Il est tont simple aussi que, recevant des milliers de lettres, j'aie appris à disceroer le bon grain de toutes les mauvaiseB herbes et à ne point perdre mon temps h de stériles relations; c'est pourquoi il m'en reste pour les bonnes. Je pourrais donc dire, comme vous, quejesuiségolste et que j'agis dans mon intérêt.
Croyez bien que je ne vous ai rien donné qui ne tlftt déjà en vous. Tout le bonheur de la chose, c'est qoa j'aie trouvé la forme qui fait voir clair en soi-même. Je ne suis qu'une petite lampe pour aider la marche de celui qui est déjà en route pour le pays de vérité. Dieu vous a donn^ aussi une bonne dose de clarté intérieure qui n'avait pas besoin de la mienne ; mais vous l'aimez parce qu'elle se trouve appropriée à votre vue. En cherchant bien, nous découvririons que je ne suis qu'une paire de lunettes qui ne fera
CORRZSPORDAflCE DE GEORCE SAND 313
jamais voir clair aux myopes, mais qui peut conserver uQ peu les bons yeux.
Cher enfant, ne vous étonnez pas d'être accneîlli et accepté («Ht de snite par les bonnes gens. Dès le premier Tegard, on sent en tous la bonté, la franchise et tooles les délicatesses de l'âme. Les fîgares ne trompent pas. Les animaux eux-mêmes ont l'instinct de reeherdier ceax qui les aiment : à plus forte raison les enfants et les personnes droites sentent à qui ils peavent se Rer. Vous nous reviendrez, n'est-ce pas? et vons ne tous étonnerez plus d'être devenu d'emblée an des nOtres, on, pour mieux dire, un de nous.
}e pense que ma lettre vous trouvera encore à Paris. Donaez-mot de vos nouvelles et revenez-vous à Noël. Nous comptons bien sur vous.
a. sAifD.
A U. CHARLES'BDUOHD, A PARIS
Nobinl, G noKmtws 1874.
Cher ami, si vos élèves sont gentils et intelligenli, ce ne sera pas une corvée, au contraire; mais si c'est le contraire? Que le monde est sot et mal mené, puisque le travail d'imagination et de logique qu'on appelle la littérature est si mal accueilli partout. Tout le
au CORRESPONDANCE DE GEORGE SAH»
monde oe peut pourtant faire des souliers ou des saucisses ? Il faudrait bien un peu plus d'idéal.
En vieillissant, on reconnaît qu'il est inutile de re- ^mber, que le matérialisme des intéréiti flattera toujours les gros instincts et que le talent sera toujours condamné & des luttes sans trêve. On se résigne, mais ce n'est pas sans tristesse, et ce que l'on accepte pour soi, on en prend moins bien son parti quand on voit ses amis en souO'rir.
J'espère que ces élèves ne vous rendront pas trop esclave et qu'on vous verra quand même, aussitôt que le cœur vous dira de venir nous voir. Le n&tre nous en dit toujours et vous appelle toujours.
A vous,
CMXX
lliSnEtl AHIC, A PARIS
C'est la conscience de chacun qui peut répondre h cette question générale. Dire que les révolutions sont de droit sacré, c'est un axiome politique qui n'est vrai que relativement; car tous les partis peuvent l'invoquer à leur pomt de vue, et, dès lors, ceux qui veulent nous rejeter dans la nuit du passé auraient
CORRESPONDANCE DE GKORGE SAND 335 denc autant de droit que aous, qui voudrions en sortir. La question ainsi posée est trop complexe pour mot. et ne me parait comporter qu'une réponse relative. Je n'entends rien au droit purement politique; seulement je sens bien la force du droit humain, c'est celui-là qui est inaliénable et sacré. Mais, avant de le proclamer, sachons ce que c'est que le droit humain, quel est le t>rat, le divin, le respectable. Ici,jevousinlerrogerais, je vous demanderais comment vous l'entendez, et si vous jugez le droit corrélatif au devoir. Si votre réponse satisfaisait pleinement ma conscience, ma conscience vous dirait : < Allez, faites cette révolution; elle est de droit sacré, puisqu'elle tend à élever l'être humain au niveau qu'il peut atteindre. » Maïs, si c'est une simple consigne politique, une campagne entreprise par telles ou telles personnes, pour l'établissement d'un ordre de choses non défini qui satisfera leurs appétits de domination ou de jouissance matérielle, je vous dirai : c N'; allez pas. »
On ne peut vraiment pas dire qu'aucun des actes politiques qui se sont produits depuis la chute de l'Empire soit une révolution. Les faits étaient trop influencés par la guerre avec l'étranger, pour que la conscience générale sût bien ce qu'elle voulait et ce qu'elle pouvait. Moi, j'avoue ne pas voir clair dans cette tourmente, je ne puis qu'approuver ou blâmer certains faits pris en eux-mêmes. L'ensemble m'appaaît comme un accès de fièvre terrible qui innocente jusqu'à un certain point tout le monde. Là, je ne vois
33a CORRESPONDANCE DE GEORGE SAIfD
même plus de parti ni d'école proprement dits, je vois une angoisse où chacun va d» l'avant pour son compte, sans savoir ce qu'il fait et sans se soticrer ni <tB droit potilique, ni diidroitciril-, ni, héltel'dtt droit hamain. Est^e dans le délire qu'on peut se poser des qmstions si graves?
A présent, si nous pouvons raisonner de sang-froid, occupons nous, avant tout, de nous poser en nousmêmes la question de droit humain : toates les autres jr viendront d'elles-mêmes. Eh bien, nous parlerons de cela à' Nohant,oA voos viendrez à conf&sse, la veille de Noël; nos enfante comptent bien s'amuser et nous les y aiderons ; mais il y a temps pour tout, et, quand TOUS m'aurez dit les droits et les devoirs de l'homme (nenqne çal), je vous dirai ce que je ferais à votre place si j'étais vous. Je ne suis [tas un juge, moi, je ne' suis qu'an ami. Je ne sais rien de rien, qu'aimer et croire à nn idéal. Sur ce, venez bientât. On vciis >tme ici.
COItHKSPONDiNCE DE GEORGE SIND
A GUSTAVE FLAUBBUT, A GR0I3SBT Hahut, S d jcend)» ISTl
Pauvre cher ami.
Je t'aime d'autant plus que tu deviens plus maHieurem. Comme tu te teurmentes et comme la t'affecte» de la vie I car (oui ce dont (u te piaias, e'est la vie ; elle n'a jamais été meilleure pour personne et dans ancnn temps. On la sent plus ou moins, on la comprend plus ou moins, on en souffre donc plus ou moins, et plus on est en avant de l'époque où l'on vit, plus on soaffire. I^ons passons comme des ondjres sur un fond de nna^s que le soleil perce à peine et rarement. et nous crions sans cesse après ce soleil, qui n'en peut mais. Cest à nous de déblayer nos nuages.
Ta aimes trop la littérature ; elle te tuera et tu se tneraft pas la bëlise humaine. Pauvre chère bêtise, que je ne hais pas, moi, et que je regarde avec des jetts mnleraels ; ear c'est une enfance, et toute enfance est sacrée. Quelle haine tu lui as vouée I quelle guerre tu lui fais !
Tu as trop de savoir et d'intelligence, (u oublies qu'il 3 a quelque chose au-dussus de l'arl : à savoir, la sagesse, dont l'art à sou apogée n'est jamais que l'e:i
328 CORRESPOKD&HCË DE GEORGE SAND pression. La sagesse comprend tout : le beau, le vrai, le bien, l'enthousiasme, par conséquent. Elle nous ap* prend à voir hors de nous quelque chose de plus élevé que ce qui est en nous, et à nous l'assimiler peu à peu par la contemplation et l'admiration.
Nais je ne réussirai même pas à te faire comprendre comment j'envisage et saisis le bonheur, c'est-à-dire l'acceptation de la vie, quelle qu'elle soit I II ; a une personne qui pourrait te modirier et te sauver, c'est le père Hugo; car il a un cdlé par lequel il est grand philosophe, tout en étant le grand arti^ile qu'il te faut et que je ne suis pas. Il faut le voir souvent. Je crois qu'il Co calmera: moi, je n'ai plus assez d'orage en moi pour que tu me comprennes. Lui, je crois qu'il a gardé son foudre et qu'il a tout de même acquis la douceur et la mansuétude de la vieillesse.
Vois-le souvent et conte-lui les peines, qui sont grosses, je le vois bien, et qui tournent trop au spleen. Tu penses trop aux morts, tu les crois trop arrivés au repos. Ils n'en ont point. Us sont comme nous, ils cherchent. Ils travaillent à chercher.
Tout mon monde va bien el t'embrasse. Moi, je ne guéris pas; mais j'espère, guérie ou non, marcher encore pour élever mes petites filles, et puU: t'aimer, tant qu'il me restera un souffle
D,mi,.=db,Gooylc
CORRESl'ONOAHCE DE CCOKGE SAND 319
CMXXIl A U, CEIARLES PONCV, A. TOUT.ON
Noiuni, SS d^«mbr« mi.
Cher enfant,
Moi aussi, je vous souhaite joie et santé, et je vous embrasse tout maternellement. Je vous vois bien toarmenlé. Je tcux espërer qu'il n'y aura pas désastre et que tout ne sera pas si noir que vous le voyez. Quant à l'indolence de cette génération, elle est générale et il Tant s'y habituer, tout en la secouant le plus posdble, pour l'empêcber de devenir pire. Votre consolation sera cette chère enfant que vous élevez, cumme la mienne est de vivre avec mon fils, ma LÎBa et mes petites adorées.
Je sais bien que le monde va mal. Je ne m'en inquiète guère pour moi qui n'ai pas la prétention de le quitter avec la joie d'une solution. Je ne m'en tourmente que pour ces clières enfants, qui voient encore tout en rose et qui auront tant à en rabattre. Je tâche de les bourrer de bonheur, pour qu'elles aient de la santé morale devant les déceptions inévitables.
Maurice et toute la famille se joignent à moi pour vous embrasser et vous envoyer de bons souhaits, a. SAND.
330 CORHESPONDlNCIi; DE CEORGE SAMD
A son ALTESSE LB PHINCE NAFDLâOlf {lÉnOHE), A PARIS
Holiant, as tfcfnbra 181t.
Cher grand ami,
Recevez mes tendresses et mes meilleurs Tceux h la fin de l'année. Voire filleule Aurore, qui est loujoars belle et bonne et trè^ inlelligente, \eut <\ue je tous embrasse pour elle. Nous attendons le photographe : elle vous enverra elle-même son portrait. Je ne me (lorle pas très bien; mais Je prends palienco, toujours très heureuse dans mon petit coin avec ma chère famille, qui est heureuse aussi. Toul va bien at home, pour ceux qui fout de leur mieux; mais on ne regarde pas sans elTroi et sans tristesse dans la vie publique.
Si une république sage n'est pas possible, oà allons-nous? La famille prétendante à laquelle voos appartenez, vous repousse, et vous trouve trop avancé. De quelque cAtê qu'on écoute venir le vent, il est plein de menaces et de haines.
Avez-vDus de l'espoir et du courage quand même? Donnez-nous-en, et dites-nous que vous tous portez bien et que vous aimez toujours vos vieux et fidèles
amis de Nohant, cpi peaMot bien k vous et vous chérissent toujours.
GEORGE SAND
A U. SCtPlON DD RODRE, A BARBEGAL, PRÈS ARLBS
Nohiil, 4 jiDTler 1675.
Cher bon ani, «d tous remercie en masse. Les petites filles, (fui ne sont point gourmandes de bonbons, adorent vos Truits du Midi et disent, dans leur petit patois berrichon, que vous êtes ben mignan d'avoir pensé à elles. Ua petite queue rouge s'ébouriffe de contentement à votre bon souvenir.
Tout va bien chez nous, sauf ma santé, qui n'est pas très brillante depuis quelques mois. L'estomac est toujours fragile et capricieux; mais je n'ai pas le droit de me plaindre, puisque je porte la vieillesse sans inrirmitéetsans me douter que j'ai soixante-dix ans bien comptés. Vous n'avez pas cet ige-U. Ne croyez donc pas que vous ne recouvrerez pas la santé et que c'est la vieillesse qui donne des fatigues et des langueurs. Vous reverdirez, nous reverdirons avec le printemps, et le vrai remède, c'est de ne point penser k son mal, de n'y pas croire, de ne pas s'en soscier.
33S CORRESPONDANCE DE GEORGE SAKD II Taut le soigner, mais sans le craindre et ne s'en souvenir qu'à l'heure de la potion.
Je suis sûre qu'on y pense pour vous et que vous êtes admirablement soigné. Moi, quand je me vois si chojée et si gâtée dans mon nid, je pense à ceux qui soufTrentde la misère et de l'abandon, et cela me rend très indulgente pour eux. Si c'est là ma queue rouge que vous me reprochez, elle est solide. Ce que je liais et méprise, c'est l'exploitation delà misère par de prétendus démocrates qui en font le véhicule de leur sale ambition. Mais il y a de vrais et bons républicains, et j'ai la prétention d'en être.
Cher ami, guérissez-vous bien vite, et, quand vous reprendrez vos pérégrinations, revenez nous voir ; nous en serons bien heureux tous et il n'y a pas d'opinion politique aa monde qui m'empêche de vous aimer et de vous imbrasser de tout mon cœur.
Votre vieille amie,
CMXXV
A GUSTAVE FLAUBliRT, A CR0IS3BT Nohint, 16 iiBVier 1875.
Moi aussi, cher ami, je t'embrasse au commencement de l'année et te la souhaite tolérable, puisque tu
D,mi,.=db,Gooylc
ne veux plus entendre parlçr du mythe bonheur. Tu admires ma sérénité; elle ne vient pas de mon fonds, elle fieut de la nécessité où Je suis de ne plus penser qu'aai autres. Il n'est que temps, la vieillesse marche et la mort me pousse par les deux épaules.
Je suis encore, sinon nécessaire, du moins extrêmement utile aux miens, et j'irai tant que j'aurai un souRle, pensant, parlant, travaillant pour eux.
Le devoir est le maître des maîtres, c'est le vrai Zeus des temps modernes, Gis du Temps et devenu son maître. II est celui qui vit et agit en dehors de toutes les agitations du monde. Il ne raisonne pas, il ne discute pas. Il examine sans elTroi; il marche sans regarder derrière lui ; Cronos le stupide avalait des pierres, Zeus les brise avec la foudre, et, la foudre, c'est la volonté. Je ne suis donc pas un philosophe, je suis un serviteur de Zeus, qui Ote la moitié de leur &me aux esclaves, mais qui la laisse entière aux braves.
Je n'ai plus le loisir de penser à moi, de rêver aux choses décourageantes, de désespérer de l'espèce humaine, de regarder mes douleurs et mes joies passées et d'appeler la mort.
Parbleu ! si on était égoïste, on la verrait venir avec joie ; c'est si commode de dormir dans le néant, nu de s'éveiller â une vie meilleure 1 car elle ouvre ces deux hjpotbèses ou, pour mieni dire, cette antithèse.
Hais, pour qui doit travailler encore, elle ne doit pas être appelée avant l'heure où l'épuisement ouvrira les