SAHII
A M. IDHOHD PLAtrCHDT, A PABIS Par pif «Ml «roftw.
Nous avons reçu les lettres, tes cartes, cela nous a fait un grand bien, nous sommes encore à la Châtre chez Duvemet, Nohant étant toujours empesté de maladies. Nous nous portons bien et nous avons bon espoir. Comme on ne sait où s'égareraient les lettres, nous ne te parlons pas de ta guerre ; mais nous l'embrassons bien tendremeul, ainsi que les Adam. Les pelîtcs vont bien; mais la misère menace le pays à cause des mauvaises récolles et on ne sait comment se passera l'hiver. Quelle soif nous avons de vous revoir, et quel bonheur quand on reçoit une carte on une lettre I Envoyez-en tant que vous pourrez.
G. SAND
COnnESPONOlNCE DE GEOftfiE 8AKD
DGCLXVIIl
h ■■ JULES BODCOIRAK, À ItlUES
Cher ami, Je regrette bien, ponr mon compte, de n'être pas auprès de vous, dans ce Hidi calme et loin des Prussiens. Que les gens soient rouges on blancs, ce sont des Français, et on peut lenr faire entendre raison quand on n'a de haine et de prévention contre pei^ sonne. Hais ces Allemands aveugles et sourds, je ne crois pas encore que nous en sojons préservés. Au contraire, ils viendraient, dit-on, surissoudun, à moins que notre armée de la Loire ne les repousse, et, comme le secret des opérations est très bien gardé, nous ne savons rien de notre lendemain. Après avoir reculé devant la variole, nous sommes revenus chez nous & toal événement, dès qu'elle a cessé de sévir. Maurice, qui attend toujours l'emploi de son dévouement an pays, va et vient, et nous sommes là avec les enfants, essayant d'être gais pour ne pas les attrister, et d'espérer sans savoir quoi. Je voulais vous faire savoir que nous nous portons bien — c'est tout ce qu'il y a de bon it se dire quand le cœur est triste et l'esprït sombre, r- et que nous vous aimons toujours.
a CORKESPOIIDAnCE DE GEOhGE SAND
L'amitié augmente dans te malheur.
O. SAHD,
A SON ALTB3SB LB PRINCE NAPOLÉON (jdnOUE)
Hon grand ami,
Je ne sàfs pas si les lettres tous pârriflflfient; |« TOUS écris encore & l'adresse que vous m'atez iadî<|aée, car les journaux fous font beaucoup fojager et je ne sais ce qu'il y a dé vrai ; naos vttons (ell«ment bloqdés par les opératlom de la guerre ddns notre France centrale, que nous savons k peine les événements. Après avoir été Chassés Ultérsleinenl deNoJiant par une épidémie effroyable, nous avons passé trois semaines dans ta Creuse, un mois à la Châtre, et nous voici rentrés chez nous, plus ou moins exposés à l'Invasion, on ne saitl
Nous avons bien pensé k nous réfugier dans I« HidI; mais Maurice ne voulait pas quitter ion déparlement et avoir l'air de fuir. Koas n'avons pas voulu, nous, quitter Maurice, si bien que nous attendons l'inconna sans bravade inatile et sans frayeur inutile aussi. 1^ seule chose que nous sachions bien, c'est qu'on s'arme et se défend à pirésent avec atttant d'énergie que pos-
CORRESPONDANCE BE GEOROE SAN» il rible après dé tels désastres. Chacon se tient prêt à marcher à son foor el à Taire les sacrifices nécessaires. Ke croyez pas ce qu'on peut dire du trouble et da désarroi de la France. Les premiers mouvements ont été mauvais, aigres, découragés, désordonnés. Hais partout l'union devant l'ennemi s'est bite avec une promptitude que nous n'espérions pas; et, à présent, si noua ne sauvons pas la vie, nons naveroos l'honnenr, nous forcerons l'Europe à nous Mlimer.
Pourquoi me disletr-vous que tous ne savies comprendre la lettre que j'ai publiée au lendemain de Sedan? Je disais alors que nous devions attendre. La République a été proclamée en même temps que ma lettre paraissait, et, le lendemain, surprise, mais vaincue pai' ce grand événement, je disais : c Ayons espoir et conflance ! »
Ne suis-je pas répablicaine en principe depuis que j'existe? La république n'est-elle pas un idéal qu'il faut réaliser un jour ou l'autre dans le monde entier 7 La question de temps et de possibilité rentre dans là politique, et je ne me fais pas juge des questions de fait, je ne saurais pas; seulement la République proclamée sans elTusioD de sang est un grand pas dans l'histoire des idées. Elle prouve la force de l'idée, etj quand l'idée prévaut dans une grande résolution des masses, on doit suivre ce mouvement et ne plus diro : f C'est trop t&t ! > Les luttes qui nous attendent après la guerre, je ne me les dissimule pas; mais que pou-
il COnR£SPONDANCE DE GEORGE SAHD
voiis-nou8voir.de plus tragique et de plus affreax que la slluation où nous a jetés l'Empire ?
On s'est assoupi^ vingt ans, sur une idée d'empire socialiste qui a été un rêve, suivi d'atroces et honteuses déceptions ; je ne sais si vous avez été dupe de ce rêve, je ne le crois pas. Malgré vos moments d'action, d'espoir, de volonté généreuse; malgré vos éloquentes paroles pour la liberté morale, pour les guerres de protection aux opprimés, pour tout ce qui était noble et vrai, toujours déjoué dans vos mMes espérances, toujours désavoué quand on vous jugeait trop sincère et trop inlelligeat, vous avez soulTert vingt ans, et je vous considère aujourd'hui comme délivré. II me semble que je vous retrouve tel que je tous ai connu, il y a vingt ans, indigné contre les proscriptions, et prévoyant des malheurs qui ne se sont que trop réalisés. Dn temps de calme reviendra où voire parole sera encore recueillie, d'où qu'elle vienne. Devant le tribunal de l'histoire, vous n'aurez plus d'entraves, vous parlerez de plus baut; ne fussiez-vous qu'un simple citoyen, votre rftle sera plus net et plus grand.
Voilà pourquoi je ne considère pas comme on malheur pour TOUS les changements de situation qu'entraînent la chute des empires; je vous sais au-dessus de cela, et simple de mœurs comme un sage. Si votre dynastie eût dû s'établir, j'aurais vouln vous voir à la place de celui qui nous a menés, ii travers tant de contradictions et de potontéê intermittentes, comme dit Renan, à un patatras effroyable. La République,
COBHESPONDAnCE DE 6E0RGE 8AND 4S que je n'espérais plus, se croit la force de tout réparer : Dieu la protège! elle est mon principe et ma Toi; sera-t-elle le moyen que la France voudra adopter ? Oui, si avec elle nous chassons l'étranger. NoD, si elle échoue. Le succès justifie ou condamne dans l'esprit très court et très étroit encore des niajo> lîlés. Hais la dynastie napoléonienne n'a plus de chances aujourd'hui. Les intérêts froissés ne pardonnent pas. Tant mieux pour vous, allez, mon grand ami ! faire encore le bien et servir le vrai guoique, est encore plus beau que de régner parce que.
Il ; a de la haine, de l'injustice, de la calomnie probablement contre vous; aujourd'hui, qu'est-ceque cela fait? Longtemps encore peut-être, on se méGera de TOUS comme d'un prétendant ; si vous ne l'êtes pas, que vous importe ? La vérité triomphe toujours et TOtre attitude désintéressée, dans celte mêlée des intérêts matériels, vous replacera au rang que tous devez occuper dans les annales de cette dure époque.
Je ne vous parle pas do nous en ce moment. Nobant est triste, désert et muet. Nos jeunes gens, parents et amis, partent ou sont partis. Maurice attend l'organisation du département pour se mettre à la disposition de tout ce qui sera défense nationale. D'emploi politique, il n'en ajamais voulu et n'en veut pas. Pas plus que je ne veux être écrivain politique dans un moment oit les questions de personnes sont tout. Je me devais i moi-même d'acclamer la République, quelle qu'elle fut, saof à discnter ses actes, s'il est utile et nécessaire a.
46 CORRESPORDiMCE tiE CEOrGE S&ND de le faire. Je me devais aussi de mettre ma petite bourse, denier de la veuve, dans le tronc de (a défense patriotique. Après cela, attendre les Réaut de la ([uerre sans vaine frayeur et sans inutile bravade, c'est tout ce que Je pouvais et devais faire.
Ce qae je n'oublierai Jamais, c'est la bonne et tendre amitié que vous m'avez accordée et dont rien ne m'empêchera de sentir le prit et de chérir le souvenir. Maurice se préoccupe de vous constamment et vous reste Adèle de cœur. Nos petites voni bien, Aurore parle toujours de son parrain. Mous reverrons-nous, ebar compéref Nous ferons des projets quand l'invasion aura passé sur nous ou & cAté de nous ; Jusque-là, on vit au Jour le Jour.
Si vous avez un moment, donnez-nous de vos nouvelles, vous nous rendrez tous heureux.
DCULXX
AU HtVB
Je veut vous écrire encore, cher ami, pendant que nous avons encore quelques tristes jours de calme. Qui sait ce que nous serons demain ? Tout n'est pas perdu. Tout serait sauvé si lés prodiffieui efforts
CORRESPOMDIKCI DK CIOIICE SiHD <I -Mti depuis deux mois pouvateni aboutir k nne bataille henreuH; maîi neui ne nous dissimulons pas le danfer. Si noua sommes frappés sur la Loire, c'est Paris abandonné à lui-même et la Franee entière envahie et saccagée. Rons espérons eacore. L'esprit national s'est beaucoup réreillé.
' Hier matin, un de mes petits-nefeui qae tous avez TU ebex moi est parti avec d'antres enfanls que vous avei vus aussi et tous les mobilisés du déparlement. Ils étaient résolus et entbousiastes, Maurice plus màr voit lescboiea plni sombres; mais il se tient prêt aussi il marcher. Hol, Je ne vis plus, je iratoe ma vieilleue résignée & tout et détachée de toute espérance personnelle.
Je lis et relis votre lettre, re^ue tantAt. Nous sommes bien d'accord sur les faits accomplis, sauf que je n'ai peut*étre pas été asseï attentive aux discours de Qambetta en juillet et à l'attitude de la gauche en présence de la guerre; je veux repasser tout cela avec attention, car j'ai beau me condamner an silence sur le passé, il faut que la conscience soit éclairée pour être juste.
Qaaat à l'avenir, les faits ne prouveront pas contre te principe. Il faudrait être dignes d'une république, il faudrait le devenir. Nous sommes à une rude école pour nous désbabituer des mœurs légères de l'Empire, et, si cela s'aggravait encore ou se prolongeait, vous nous retrouveriet peut-être Français tout autrement que nous ne l'avons été. Jusqu'ici, nous ne sommes
48 COBRESPOMBINCE DE GEORGE SiND point en république du tout ; nous acceptons une dîclaturc très rude, et, les Prussiens aidant, nous subissons le régime du fait dans toute sa rigueur. — Hoï, je me demande si une dictature, quelle qu'elle soit, nous conduira it la science de la liberté.
Le malbeur nous retrempera certainement, nous serons moins TrÏToles, moins sceptiques, moins ùmables et probablement moins égoïstes; mais, éclairés d'une notion républicaine raisonnée, solide, durable, le serons-nous ? Tant que nous serons menés, bien ou mal, dans nos crises, par un individu de rencontre, qu'il soit empereur ou avocat, ce sera toujours le culte ou la haine de l'iiulividu qui décidera de l'opinion. D'autre part, les assemblées sont lentes et discoureuses, s'amnsant toujours à la moutarde quand la cuisine brAle.
Ah! croyez que j'ai hâte de voir éclore un essai de gouvernement régulier ! Il faut bien que nous acceptions ce qui est, et que le patriotisme fasse taire mes scrupules, k moi qui tiens, depuis qcie j'existe, au suffrage universel, quelque ignorant qu'il soit encore; mais ce que vous dites est bien possible : il se peut très bien que cet essai échoue et qu'on appelle bientôt les d'Orléans. Alors ce serait toujours le même cercle vicieux pendant une vingtaine d'années 1
Et alors que faudra-t-il penser de la France ! II faut se réfugier dans la foi au progrès universel, qui, en dépit des événements malheureux, des erreurs commises, des défauts inhérents à la nature des nations,
CORHESPONDANCE DE GEORGE SÀHD 49
fait toujours son œuvre et nous conduit toujours i inieui voir, à mieux agir. Rien n'est jamais perdu sans retour; personne u'est absolument incorrigible. Où que nous soyons et quelle que soit notre destinée, croyons, mon ami, croyons à l'humanité; car qui n'y croît plus doute de soi-même. Voilà pourquoi je veux encore rêver l'établissement d'une société fondée sur l'égalité, la justice, le dévouement. Que les institutions soient bonnes, et nos mœurs se modifieront.
Rêvez à cela dans votre retraite ; vous n'êtes pas seulement pbilosopbe, vous êtes pratique. Faites un contrat social à voire point de vue, au point de vue de la société moderne, dont Rousseau n'a pas compris les qualités et les défauts, les droits e( les besoins. Son idéal ne manquait pas de grandeur et de logique; mais, tout novateur qu'il semblait, il était trop de son temps, c'est-à-dire pas assez critique et ne tenant nul compte des variations auxquelles la race humaine est soumise; vous avez beaucoup connu d'hommes de toute nature et de tout rang, vous seriez très capable de nous faire une grande clarté en quelques pages. Personne en France n'en est capable à l'heure qu'il est : on est trop agité, trop brisé ou trop passionné.
Est-ce que vous restez en Suisse? Si une éclaîrcie se faisait dans la situation et qu'on pût penser à vouloir quelque chose, nous irions vous voir. Nous nous mettrions dans quelque village aux environs et nous irions causer un peu avec vous.
Htis je ne sais quand les voyages seront possibles
M CORItEBPOllDAftCE 91 GE0R6E SIH»
et quAdi) on aura d« quoi les t>ay^i font est panljstt on vit sans recevoir d'argent et sans être Torcd d'en donner, situation très bizarre, possibl« qnand on rit dans son pays, au milieu de gens que i'on connatt, tnais qui no pedi pas se prolonger indéûniinent, et qui n'est pai favorable pour payer les gros ImpAts nécessités par la ^erre. C'est probablement par là que nous périrons, s'il est écrit que nous devons pé> rir : le manque absolu de numéraire.
Croyri toujours, cher grand ami, & notre Bdèle et tendre affection, h tous.
GEORGE SAHD.
Je Tiens de parcourir tous les journaux de juillet, je ne vois pas que Gambelta ait voulu la guerre ni qu'il ; ait applaudi. Il est bien vrai qu'il la pousse à outrance ai^ourd'bui avec une témériléqui épouvante ; mais qui sait si cette audace n'est pas le salut dans des circonstances si exceptionnelles? Je ne le connais pas du tout, lui. J'entends dire qu'il est capable de faire de grandes choses et il est certain qu'il a fait déjà beaucoup.
cOnHESPonnÀHCe dk ceorce sand
A U- BDHB SmONKET, A NEVBRS
H*kliiil, 7 djtsnibrc 1870.
Nous Tenons de recevoir ta lettre, mon enfant. Je vois qn«, pour (oî, ça ne va pas trop mal, et je suis sûre que celle vie nouvelle va retremper ton corps et ton esprit. A;on« l'eapoir que tant de sacrifices et de dévouements nous sauveront. S'ils ne nous amènent pas à une paix honorable, ils auront racheté notre honneur à tous : eelitl des tnêres, comnié eetol des enfants. Tu étais exempté, tu as fait preuve de grand "cceuf, et, malgré l'affreux chagrin de te quitter, nous avons dit : < C'est bien 1 1 et nous avons accepté cette douleur, qui te profitera.
Tout le monde va bien Ici. On gèle au coin du feu. Aussi, quand on pense à vous autres, on se désole; ou se reproche le pain qu'on mange et le bois qu'on brdle.
Je ne manquerai pas d'écrire an général Vergne, quand vous serez lités quelque part. On me dit qu'il est & Tours en ce moment. Je voudrais porter ta lettre k la mère. Mais la route est s) mauvaise, que les chevaux ne tiennent pas.
Atirore a écouté très sérieusement la lecture de ta
6J CORRESPONDlItCE DE CEORGB SiMD lettre. Elle dit qu'il Tant le bien embrasser pour elle. Nous t'aimons tendrement.
Ta tante,