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Au Tliéàtre-Italien où jouaient les acteurs anjilais

médailles que je viens de recevoir ici ^ ? Que je suis touché profondément de cette marque d'estime que vous m'avez donnée ! C'est lorsque vous avez eu la pensée et le désir de conserver mes traits, que j'ai commencé de croire à moi-même un peu. Je vaux bien plus à mes yeux depuis ce temps-là. La postérité en voyant votre ouvrage pourra croire que les miens ont eu quelque prix dans notre temps.

Pour moi, cette médaille sera toujours un précieux témoignage de votre amitié dont elle éternisera la date ; j'en vois bien le commencement, mais j'espère n'en jamais voir la fin. Croyez bien, rare et beau génie, que l'attachement que je vous donne en échange durera aussi longtemps que moi-même.

Votre ami.

ALFRED DE VIGNY

P. -S. — En vous écrivant, j'ai mes chères médailles devant moi, et mes yeux ne cessent de passer de la gloire à la gloire et de l'amitié à l'amitié, en allant de l'image de mon cher Victor à votre nom. J'irai bientôt vous embrasser tous les deux.

1. Les médaillons en bronze de Victor Hugo et d'Alfred de Vigny qui venaient d'être exécutés par l'artiste.

A SAINTE-BEUVE

Bellefontaine, 8 août 1828.

Je ne résiste pas au besoin que j'ai de vous parler de votre beau livre \ et, en vérité, comme je ne cesse de causer avec vous tous les jours depuis que je suis à la campagne, je puis aussi bien continuer par écrit cette douce conversation. Oui vraiment, je ne peux quitter votre ouvrage que pour en parler et aller dire à tout le monde : Avez-vous lu Baruch ? et ensuite je m'enferme avec vous ou bien je vous emporte sous une allée ou je marche tout seul, et je frappe sur le livre et je jette des cris de plaisir à me faire passer pour fou. C'est une chose certaine, que le vrai, quand je le vois, me transporte hors de moi ; je le rencontre comme un ami intime, et, dans tout ce que vous dites, il n'y a rien qui ne soit d'une admirable justesse.

Je m'étonne souvent que lorsqu'il paraît de ces sortes de livres, il ne se fasse pas entendre un grand cri de

1. «A propos de mon Tableau de la Poésie au ir/e siècle et de mon Choix des Poésies de Ronsard. Preuve aussi qu'il était de ce qu'on a appelé le Cénacle plus qu'il n'en a voulu convenir plus tard » (Note de Sainte-Beuve). — Le Tableau historique et critique de la poésie fraîiçaise et du théâtre français au xvi^ siècle, suivi des Œuvres choisies de Pierre de Ronsard, Paris, A. Sautelet et G'" et A. Mesnier, 1828, 2 vol. in-8", avaient été mis en vente au mois de juillet.

18 CORRESPONDANCE d'ALFRED DE VIGNY.

toute la France, comme d'un seul homme qui dirait Ah ! c'est cela ! enfin ! ou quelque chose de ce genre, comme aussi : Quels vers parfaits ! après avoir lu les vôtres à la Rime ou votre rondeau Ronsardelet, pour dire comme lui.

Après la douce el forle et grave étude que l'on suit avec vous dans le premier volume, je ne sais rien de plus attachant que de lire les vers de Ronsard et vos réflexions qui les suivent : cela fait qu'on trouve tout de suite à qui parler du plaisir qu'on vient d'avoir. Et que de fois vous me dites ce que j'allais dire ! Quel autre plaisir que de se rencontrer ainsi, jetant en même temps la même exclamation prononcée à la fois avec l'ensemble des sorcières de Macbeth ! Dès que je cesse de Hre votre prose rêveuse et si spirituelle, je voudrais en causer aussi avec Ronsard lorsqu'il arrive à son tour, et ceci me gêne un peu. Je lui en veux de ne pas parler de vous, comme s'il devait vous sentir à son côté. — Quel service vous rendez aux lettres en relevant et rattachant ces anneaux perdus ou rouilles de la chaîne des poètes !

Je ne puis croire que vous résistiez à nous donner un choix semblable de la Pléiade et de sa queue, ainsi entrelacé de prose et de poésie de vous-même; je lo souhaite de toute mon âme. Vous avez, en une seule, les cent poitrines de fer, et je voudrais bien vous devoir cette poésie, et le pouvoir de me parer d'elle au dimanche car on ne sait où l'aller cueillir.

Au reste, ne vous fiez pas trop à mon amour pour nos devanciers ; c'est peut-être une ruse pour avoir encore à lire des pages aussi belles que celles où vous

CORRESPONDANCE d'aLFRED DE VIGNY. 19

définissiez le vers comme un poète seul le pourrait faire, et des vues aussi larges que celles de vos conclusions auxquelles on ne fera qu'un reproche jusle s'il tombe sur l'illusion que vous vous faites à mon égards

Vous ne pouvez du moins vous en faire aucune sur mon amitié vive comme mon estime pour vous et votre ouvrage : je ne puis me consoler de l'avoir fini qu'en le recommençant, ce que je vais faire.

Votre ami dévoué.

ALFRED DE VIGNY

Savez-vous bien que depuis peu j'ai une médaille de Victor qui me ravitS et que j'ai vu Emile à Morfontaine? Je suis presque avec vous tous ; bientôt j'y serai mieux encore.

A VICTOR HUGO

Samedi [25] octobre 1828.

Si j'avais, cher Victor, la main d'un prophète pour le bénir, la baguette d'une fée pour le douer, je ne sais

1. Son allusion à Eloa. «Rappellerai-je au siècle ingrat ce poème trop peu compris, ce mystère d'une élévation si pure, dans lequel notre langue a pour la première fois appris à redire, sans les profaner, les secrets des chérubins? »

2. La médaille que David [d'Angers] avait faite de Victor Hugo. {Note de Sainte-Beuve.) — Voir la lettre précédente.

si cela me suffirait, tant je fais de vœux pour votre nouvel enfanta II naît au bruit des Orientales "^ ; qu'il soit donc beau, brillant et penseur comme elles ; que ses belles-sœurs jumelles lui apprennent à lire et à chanter; que les livres de son père soient son Coran, que Metana lui donne ses sauterelles vertes pour jouer, et le klephte à l'œil noir son bon fusil bronzé ; qu'il les égale en force, en grâce, en perfections. Je serais allé vous dire cela et mille autres choses encore, si ma femme n'était malade.

Notre Emile va paraître ' tout frais comme un bouquet, cela me ravit.

Embrassez-moi sur les deux joues, je vous en prie.

ALFRED DE VIGNY

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