ALFRED DE Y I G N V
Je VOUS écris en partant pour monter une seconde machine dramatique ^ Je vous conterai cela.
Je rentre ce soir : j'étais sorti après avoir lu et relu votre magnifique poème tout haut (car c'est une âme, un poème, une odyssée morale). Je viens de lire votre préface : elle m'a profondément affligé pour vous, Quand j'ai le malheur d'analyser ainsi les cœurs de ceux qui m'entourent, je me sens prêt à mourir de désespoir; l'effroi me prend comme si j'étais seul ai monde, comme le dernier homme ; et c'est donc là ce que vous souffrez et ce que nous vous faisons souffrir 1 Nous qui vous aimons tant ! nous qui parlons sans cesse de vous ! qui vous admirons, qui vivons en votre pensée comme en la nôtre ! Si vous aviez pu nous entendn ce matin ! Ils étaient tous là, ceux dont les noms baptisent vos élégies, et ils ne cessaient d'écouter, de sentir d'aimer, d'adorer, d'applaudir, en même temps que j( vous lisais, ingrat que vous êtes ! Je veux que vous aye: des remords comme j'en ai lorsque me prend cette mau vaise pensée. Oui, lorsque j'ai eu le malheur de fain cette analyse funeste, je m'en confesse à moi-même comme d'un péché, d'un crime véritable, et je u m'absous pas, et il faut que je retrouve un de mes ami
1. Shylock que l'Ambigu, où jouait madame Dorval, devait n présenter si l'Administration ne lui en avait refusé l'autorisatio au mois d'avril.
avant la fin du jour pour réparer ma faute, en lui faisant quelque amitié. Quel est leur crime? D'être des hommes? Et que suis-je donc? Je suis distrait, mais j'aime; la pensée est mobile et le cœur ne Test pas. Eh bien ! voilà que je vous gronde, cher Sainte-Beuve, moi qui voulais seulement vous parler du bonheur de vous voir cette gloire de plus, car vous êtes aussi haut que les plus hauts. Vous êtes grand et immortel. Vous êtes poète et de l'année et du moment, comme le Dante. Voilà qui n'appartient qu'à vous. Mais, bon Dieu, que vous me faites de peine ! Ma femme vous dira le mal que vous m'avez fait.
A MOMALl-MiiLllï
Paris, 15 février 1831.
.l'ai enfin un moment pour vous écrire, .Monsieur, et Aous parler du plaisir que m"ûnt fait vos deux arlicles^ J'y ai trouvé un rare talent d'observation, un enthousiasme sage (chose rare aussi) et des tableaux artistement tracés. Celui de la résistance des prêtres irlandais dans votre article du 5 janvier est aussi vigoureux que la constance chrétienne de ces martyrs.
J'envie à l'Irlande, à présent, la liberté et la pauvreté de son clergé, l'élection de ses éxéques eileuv chaumière
1. Du Catholicisme en Irlande, par CIi. de ]M[ontalembert]. L'Avenir, 1, 5 cl 18 jamier 1831.
épiscopale, alliance de mois qui nous esl inconnue, et aussi celte crainte de passer pour lâches en reculant devant les pratiques journalières de la religion. Ainsi l'honneur redouble en eux les forces de la Foi. On vous doit beaucoup remercier d'avoir aussi soigneusement examiné cette belle nation et je placerais volontiers vos lettres à la suite des lettres édifiantes. Il me tarde beaucoup que M. de Lamennais soit de retour. Je désire au moins autant que lui une entrevue qui peut ne pas être sans résultats. Je crois à sa tolérance comme à son génie, Monsieur, et je pense bien que nulle opinion exprimée avec franchise ne peut le blesser, ni l'éloigner d'un homme auquel il a témoigné quelque estime. Nous sommes dans un temps où un point doit suffire à rallier les hommes qui veulent sauver leur pays et servir l'humanité. Soyez assez bon pour m'apprendre son retour. J'irai vous voir d'ici à peu de jours chez vous ou à l'Avenir et vous renouveler les témoignages de mon estime et de mon afîection.
ALFRED DE VIGNY
A UN AMI
30 mars 1831.
... La pièce [V Incendiaire] ^ est la plus sotte calomnie
1 . L'Incendiaire ou la Cure et l'Archevêché, drame en trois actes, par B. Antier et A. de Comberousse, représenté à la Porte- Saint-Martin, le 24 mars 1831.
et la jjIus plate impiété du monde, mais admirablement jouée par notre seule tragédienne, qui se plaint de ne plus vous voir et qui devrait vous plaindre de ne plus la voir. Ce soir, j'ai vu venir dans sa loge madame Malibran, qu'elle adore comme vous savez. Celle bonne petite Italienne, qu'elle ne connaissait pas, est venue l'embrasser, toute émue d'admiration et a trouvé chez madame Dorval son portrait placé comme dans une chapelle. J'ai eu beaucoup de plaisir à voir ces deux talents de femme si près l'un de l'autre. Elles étaient comme deux enfants, interdites toutes deux et se regardant en se tenant les mains avec ravissement et toute la bonne foi et la naïveté des arts que vous aimez autant que moi-même à rencontrer. Quand madame Malibran a été partie, celle qui restait a pleuré ; c'est sa manière d'être contente, d'être heureuse et d'être belle. Je rentre chez moi, il est une heure après minuit, je vais écrire et avant j'ai voulu vous parler un peu. Il me semble que je raconte des histoires à un malade dans ses rideaux ; j'espère que non cependant. Si cela est, écrivez-le-moi, que j'aille vite vous voir.
Ce que vous m'avez dit est vrai, juste et triste, mais c'est manquer de force que de ne pas fouler aux pieds la destinée même qui nous entraîne. J'ai passé par toutes vos réflexions et j'ai trouvé un remède étrange à ce désespoir qui est inévitable: ce remède, c'est le mépris. La vie en vérité ne vaut pas qu'on réfléchisse sur elle sans fin comme nous faisons. Analyse-t-on l'absinthe que l'on boit? On avale vite et l'on s'endort après, voilà tout. Les parias de la société sont les poètes, les hommes
42 CORRESPONDANCE d'aLFRED DE VIGNY.
dame et de cœur, les hommes supérieurs et honorables. Tous les pouvoirs les détestent, fiarce qu'ils voient en eux leurs juges, ceux; qui les condamnent avant la postérité. — Ils aiment la médiocrité qui se vend bon marché, ils la craignent parce qu'elle peut jeter sa boue ; mais ils ne craignent pas ceux qui planent comme ceux qui pataugent. — Ha ! quelle horreur que tout cela. Dcsperatio! Écrivez-moi. Bonsoir, mon ami.