LUI
A PAULINE DUCHAMBGE'
6 octobre 1838,
Je voudrais ne pas vous répondre, mais je n'en ai pas le courage, je crains trop de vous blesser dans voire bonne et délicate amitié !...
Croyez bien que je sens tout le prix de cet attachement et que rien ne m'échappe de tout ce qu'il y a de partait dans les ménagements de votre conduite, si difficile dans une circonstance si grave. Permettez que je n'y revienne plus et que je ne rouvre pas mes blessures pour vous écrire avec mon sang. Je me suis bien assez reproché le fardeau des confidences dont vous étiez écrasée. Soyez-en délivrée enfin et oubliez ce que j"ai peut-être dit de trop violent devant vous.
Tout est fini.
La solitude m'a toujours rendu toutes mes forces. J'en ai beaucoup, je le prouverai à tout le monde.
J'ai, en eliét, reçu un mot de Yictorine; je lui répon-
1. Pauline Duchambge (1778-1858), amie de Marie Dorval et de iMarceline Desbordes-Valmore qui lui disait: « Ne sommes-nous pas les deux tomes d'un même ouvrage? » Pianiste, cantatrice et compositeur de musique, ses romances se font remarquer par le charme et la mélancolie ; elles eurent une grande vogue: on les trouvait sur tous les pianos ; elles étaient dans toutes les mémoires.
drai plus tard pour la remercier d'avoir rempli exactement cette dernière commission.
Cette année m'a été fatale, Madame, mais jusqu'ici ce que j'ai souffert n'a pas été au-dessus de mon courage.
Je vous demande de m'écrire encore quelque chose de vous et de mes amis avant mon retour.
Je voudrais avoir la certitude que vous ne m'en voulez aucunement. Votre amitié qui comprend tout me pardonnera mon laconisme et sentira que je suis tout à vous bien tendrement.
Voulez-vous me renvoyer les vers, la lettre et l'adresse d'Adolphe Dumas à qui je voudrais bien répondre? Je ne sais où il est.
Au Maine- Giraud, Blanzac (Charente).
A l'IIlLlI'i'E BLSOM
Londres, 10 décembre 1838.
Vous m'avez écrit un mot aimable qui a couru après moi à la campagne et que j'ai retrouvé à Paris en y arrivant. Votre inquiétude me revient à l'esprit, en
CORRESPONDANCE d'ALFRED DE VIGNY. 17
Angleterre, et je veux la calmer en vous disant que la petite lettre est arrivée, comme la première, à bon port, sans le moindre accidents Je vous sais si bon et si facile à tourmenter des moindres choses que je ne veux pas vous laisser cette bagatelle dans la mémoire.
Vous parliez aussi de mes travaux? Le moyen de les achever, s'il vous plail? Je m'y étais mis à la campagne, et des affaires m'ont appelé à Londres oîi me voilà en plein luxe et en plein brouillard, asphyxié par le charbon et importuné du gaz et des bougies ({u'on allume à deux heures après midi, assez ennuyé du froid malsain qui succède si vite, pour moi, à la chaleur du midi. Mais telle est ma vie. Je reste immobile, comme un mandarin, avec bonheur et ne me dérange qu'à la dernière extrémité ; mais, quand enfin l'ennui des affaires devient inévitable, je cours et je ne m'arrête plus. Du reste, mon corps fait assez exactement ce que lui ordonne mon âme et n'en souffre guère. Je suis fort content de lui.
Pourriez-vous me dire si M. Delloye est mort et ses derniers moments, vous me feriez plaisir. Je lui ai écrit de la campagne sans qu'il m'ait répondu. J'ai quelque peine à comprendre cette magnifique négligence, et je compte un peu sur vous pour me l'expliquer. Quelque grande aventure le force-t-elle à ne plus s'occuper de ses affaires, ou bien est-ce tout simplement en lui un peu de répugnance à répondre à quelques questions