‹ CorrespondanceChapitre 41 sur 112 · Voir ci-dessus, p. 73, la lettre du 3 octobre · texte numérisé non relu

Voir ci-dessus, p. 73, la lettre du 3 octobre

essentielles de ma part? Si vous n'êtes pas en très bous termes avec lui, gardez-vous bien de vous donner l'ennui de l'aller voir. Vous avez bien peut-être quelque autre manière de savoir s'il s'occupe de préparer la publication de mes sept volumes ^ dont six sont imprimés. Je désire" bien qu'il vous soit possible de vous enquérir de cela et de m'en écrire un mot à l'adresse que je vous donne ici.

>''aurez-vous pas quelques nouvelles à me donner de la Presse française, dont je ne trouve pas une syllabe ici depuis que j'y suis? Ce temps, du reste, n'est pas perdu pour moi. Ce bazar du monde a des couleurs nouvelles que je ne lui avais pas vues encore. Il y aune vigueur rude dans tout ce peuple qui étonne toujours chaque fois qu'on le revoit. Le Canada tourmente un peu sa mère-patrie, et c'est un enfant difficile à fouetter. Les hommes d'État de ce pays-ci voient dans l'antipathie de la population française, qui ne s'accroît pas, et de la leur, qui augmente prodigieusement, un mal presque sans remède. La loi française et les vieilles coutumes féodales y régnent encore, comme en France sous Louis XrS'', conservées avec un respect imprudent par l'Angleterre, et tout cela se heurte contre les émigrants nouveaux qui s'y portent de la Grande-Bretagne. Je ne savais rien de cela, et on ne nous en dit rien à Paris. Cela produit des faits singuliers que je vous conterai un jour. — Ce soir je m'arrête. Je vous serre la

1. Œuvres complètes. Paris, DelloyeetLecou, 1837-1839,7 vol. in-8. Le tome VI, contenant le More de Venise et le Marchand de Venise, ne parnt qu'en 1839.

CORRESPONDANCE d'aLFRED DE VIGNY. 70

main, et je me couche assez tard, en quittant ma fournaise de charbon.

Tout à vous.

ALFRED DE VIGNY

42, York street, Portman square, London.

AU COMTE d'oRSAY^.

Je parlais pour Birmingham, cher ami, lorsque j'ai reçu livre et billet de ta part. Me voici en pleine forge à présent, observant les Cyclopes dans leur antre, et j'en ai déjcà les mains noires. J'oublie l'odeur du charbon en lisant le voyage de lady Blessington % et il me semble

1. Ancien condisciple de Vigny, le comte d'Orsay, né à Paris en 1801, était le roi de la fashion à Londres où, au dire de Byron, il avait réussi comme personne depuis le régne de Charles II. Cet arbitre de l'élégance était, en outre, brillant causeur, en quatre ou cinq langues, et sculpteur de talent. Au salon de 1850 il exposa les bustes de lady Blessington et de Lamartine ; à cette occasion le poète écrivit son admirable épître : Au Comte d'Orsay. Ami du Prince Président, qu'il avait connu à Londres et dont il fit plusieurs bustes, le comte d'Orsay venait d'être nommé surintendant des Beaux-Arts à l'Elysée quand il mourut, le 4 août 1852. Il est enterré à Chambourcy.

2. Amie de lord Byron, qu'elle avait connu en Italie, elle a composé un grand nombre de romans qui peignent assez fidèlement la société aristocratique anglaise de la première moitié du xixe siècle. Son voyage en Italie (The Idler in Italy) a été réimprimé à Paris (1839-1841), en 2 vol. in-8°.

que je respire un beau bouquet arrivé de Florence. Je vois passer bien des noms que je connais et je serai heureux d'en parler avec l'auteur de ce charmant livre et de ces gracieuses fantaisies.

C'est une aimable chose que cette galerie de portraits qui commence par celui de la voyageuse. J'ai le peintre et les tableaux avec moi ; cela me fait bien ])laisir. et j'y reviendrai tous les jours.

Comme la patrie nous plaît toujours, lady Blessington, au milieu de Venise, n'a pas résisté au plaisir de peindre une campagne anglaise : c'est un paysage, c'est un tableau de genre d'une vérité charmante et dont l'étendue montre le plaisir qu'elle prend à cette promenade idéale qu'elle préfère bien au réel voyage. Et ce pauvre Byron, je le retrouve partout, grâce à elle. Que je la remercie d'en parler encore et en vers si mélancoliques ! Je crois, en vérité, qu'il se promène et s'assoit entre elle et toi. Gore House est son Westminster Abbey. Que c'est bien, que c'est rare de savoir se souvenir ainsi ! Que l'on mérite d'être aimé pour cela ! Garde ce souvenir de bonheur toute ta vie.

rs"oublie pas ton ami.

ALFRED DE VIGNY

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