‹ CorrespondanceChapitre 42 sur 112 · A MISS HAMILTON · texte numérisé non relu

A MISS HAMILTON

24 juin 1839.

Je voudrais vous connaître, Madame ou peut-être Mademoiselle, pour savoir comment répondre à votre lettre gracieuse et imprévue : c'est une récompense à la fois et un regret pour moi. Que ne puis-je savoir lequel de mes sentiments a touché votre belle àme qui vient à moi comme une sœur? Quel souvenir est si vif en elle? Quelles paroles l'ont émue ? Ne vous repentez pas de vous être abandonnée à ce bon mouvement, c'est une chose généreuse et belle que cette franchise à déclarer ses sympathies et rien au monde n'est plus digne de respect. Le découragement ferait tomber les poètes dans le silence s'il ne leur venait quelquefois à travers l'espace des témoignages comme le vôtre, qui veulent dire : Je vous écoute, parlez encore !

Voilà donc cette écriture que vous voulez. L'Écriture grossière représente aussi mal la Parole que la lente Parole représente la Pensée, mais nous devons les bénir jusqu'au jour où nous connaîtrons la langue céleste que rien, ici-bas, ne nous fait deviner, si ce n'est l'Amour et la Prière.

ALFRED DE VIGNY

1. Fille du consul de S. M. Britimnique, à Boulogne-sur-Mer, qui lui avait demandé un autographe.

A AUGUSTE CALLET ET JAVELIN PAGNON

26 juin 1839.

Messieurs,

En arrivant du pays de Chatterton, où j'ai passé six mois, je viens de trouver sur ma table votre traduction de ses œuvres ^ Vous avez fait un travail d'érudition et de patience dont la difficulté était extrême. Ayant traduit une partie de ses poèmes pour moi seul, je connais la rudesse de ce sentier.

Lorsque je fis Stello et le drame de Chatterton, j'espérais qu'il se trouverait en France quelque esprit laborieux qui achèverait de montrer les travaux de ce pauvre enfant, que sa patrie a trop tard appelé : Mai^ellow boy. Je suis heureux que mon attente n'ait pas été trompée et que ce travail ait été si bien fait.

Comme vous avez bien voulu vous en souvenir, je déclarai alors que le poète était tout pour moi, que Chatterton n'était qu'un nom d'homme, et que j'écartais à dessein les faits exacts de sa vie pour ne prendre que ce qui la rend un exemple à jamais mémorable d'une noble misère.

1. Œi'vres complètes de Chatterton, tradmies par .lavelin Pagnon, précédées d'une Vie de Chatterton, par A. Callet. — Paris, Desessart, 1839, 2 vol. in-8°.

CORRESPONDANCE d'aLFRED DE VIGNY. 83

Mais si dans la création, ou plutôt dans l'épuration de ce caractère, j'ai écarté ce qui pouvait diminuer 1 intérêt, pour que le public n'hésitât pas à prendre le parti du malheureux, je n'en pense pas moins, à présent comme alors, que ce suicide fut un homicide de la société, et que, dans une organisation meilleure, le mérite, que confirme si bien votre traduction, eût reçu de l'État une existence régiilière et invaiiable qui ne peut humilier comme l'humiliaient des secours qu'il regardait comme des aumônes et qu'il voulait fuir dans la tombe.

Veuillez..., etc.

ALFRED DE VIGNY

LVITI

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