‹ CorrespondanceChapitre 43 sur 112 · LE COMTE ALFRED DE VIGNY AU PRINCE MAXIMILIEN-JOSEPH DE BAVIÈRE · texte numérisé non relu

LE COMTE ALFRED DE VIGNY AU PRINCE MAXIMILIEN-JOSEPH DE BAVIÈRE

17 septembre 1839.

Prince, J'ai reçu à Londres ^'otre dernière lettre, au milieu d'un assez long voyage. Vous êtes à peine revenu vousmême de ceux que vous venez de faire, et j'ai attendu pour vous répondre le temps où vous seriez rentré dans

1. Voir, au sujet de cette lettre, le Journal d'un Poète, à la date du 7 décembre 1837.

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le calme d'une vie plus studieuse. Si vous avez à présent le temps de vous souvenir de votre lettre et de lire la mienne, je ne désespère pas de vous rendre plus de confiance dans les mérites de ces mêmes hommes dont vous doutez, et sur la décadence desquels vous m'avez montré des regrets.

Vous craignez, dites- vous, de m'avoir parlé d'eux trop sérieusement ? Ce ne sera pas moi qui m'en plaindrai assurément, moi qui ne sais rien de plus sérieux que l'examen des travaux de l'Intelligence, cette Reine du monde actuel. Je me décide avec quelque peine de parler de ces écrivains parce qu'il n'y a pas un de ceux que vous nommez qui ne me soit pas personnellement connu, et que, dans ces afTaiblissements apparents de plusieurs grands talents, dans quelques chutes soudaines, quelques vertiges de vanité peut-être, tout ce ce qui ne fait que vous étonner m'afflige. Les égarements que vous citez ont quelque chose de vrai ; mais si vous aviez pu suivre les travaux littéraires les plus importants de notre pays, vous auriez entendu plusieurs voix sérieuses, justes et courageuses, déplorer hautement ces déviations au risque de briser d'anciennes amitiés. La France ne s'aveugle guère à présent ; elle sait ce qu'elle perd à de publiques faiblesses amenées par l'âge et bien des causes secrètes, et le reconnaît sur-le-champ. Mais elle sait aussi qu'elle le regagne au centuple par les travaux de ceux des autres combattants qui sont moins fatigués dans la course générale et qui ont retenu et ménagé leurs chevaux.

Elle n'a point à se plaindre des hommes qui faisaient vers 1819 ces promesses que vous me rappelez, et que l'on vous a, je crois, exagérées. Ces promesses ont été rigoureusement tenues, et c'est pour cela précisément que la littérature n'est plus ce qu'elle était sous l'Empire, comme vous l'avez aperçu et me le dites. Ce temps de gloire active était presque sans poésie. Deux grands écrivains de l'Empire, qui avaient en eux le sentiment poétique, ne l'avaient pas complet et s'exprimèrent en prose, ne sachant pas refaire l'instrument même, et ne pouvant se résoudre à jouer sur celui qu'ils trouvaient transmis par de froids versificateurs qui avaient laissé défaillir la poésie dans les froideurs didactiques et la mollesse de leur langage. Pour trouver l'expression juste des chants intérieurs de sa pensée, il fallut bien que chaque poète commençât par se faire une lyre, et qu'il se trouvât quelques hommes jeunes, hardis, qui s'acquittèrent de cette tâche difficile. Ils ne se connaissaient pas, et chacun d'eux dans sa solitude sentit cette nécessité. L'élégie, l'ode, le poème naquirent ensemble sous de nouvelles formes, et leurs voix séparées, bien distinctes, n'eurent point de sons pareils, ]jresque aucune ressemblance. Ce fut là ce qu'on prit pour une école, et ce qu'on nomma Romantique à tout hasard.

Mais cette classification rétrécie, impossible à définir, s'est effacée depuis longtemps. Il n'est resté de séparés que le bon et le mauvais, le beau et le commun, toujours trop fécond, mais très dédaigné. Si ces poètes composèrent alors aux yeux du public ces réunions momentanées qu'on nomma Pléiade ou Cénacle, ce fut

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par de rares rencontres, interrompues bientôt pour toujours. Ceux qui sont venus après eux ont trouvé des portes ouvertes, des claviers préparés, presque toutes les hardiesses tentées, presque tous les tons marqués ; il leur a été plus facile d'entrer dans un orchestre nouveau auquel la nation prêtait alors l'oreille depuis notre éclat ; je dis notre, puisque vous savez si bien quelle part j'y ai prise. Sans doute on fît trop de bruit de cette renaissance poétique, on multiplia ridiculement les théories, on enfla l'importance de ces travaux, mais le mouvement fut vigoureux et enfanta beaucoup de choses grandes. Les lettres reprirent plus d'autorité et d'ardeur. Le théâtre a été agrandi dans ses proportions : on y pourra porter à présent des œuvres plus étendues et plus profondes. Le roman philosophique a abordé des compositions plus sévères, des questions plus graves. L'histoire a remonté avec patience jusqu'à des origines plus certaines et des sources trop négligées. La philosophie du moyen âge et l'histoire littéraire ont été sagement examinées et résumées. S'il s'est agi de surprendre à la nature de nouveaux secrets, Cuvier n'est pas resté en arrière de cette entreprise ; et, quant à l'avenir des peuples, les écoles socialistes de Saint-Simon et de Fourier, tout en poussant leurs idées jusqu'au ridicule volontairement, ont jeté et répandu des germes féconds et vulgarisé quelques principes utiles. Les résistances étaient fortes, — vous les auriez difficilement aperçues de loin a travers le spectacle du plus grand des événements politiques ; mais ce n'est que depuis peu que les dernières barrières

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le la routine se sont entièrement anéanties, et que le champ est resté libre de tous côtés.

Les changements de quelques poètes ou célèbres écrivains sont réels ; leur imagination a pu fléchir, ;épuisée par des publications multipliées et poussées à la hâte ; mais tout le monde, ici, je le répète, l'a reconnu et déploré. Je puis vous assurer que leurs péchés ont été châtiés et pardonnes le jour même de la chute. Les causes en sont visibles, et il n'est pas impossible de les 'excuser.

' N'avez-vous pas remarqué, Prince, dans l'histoire du ipassé, et dans celle que nous faisons encore, que les [hommes sur qui sont tournés les regards des peuples, quelle que soit la nature de leur empire, hommes de pensée ou d'action, éprouvent dans les intervalles de leur éclat les faiblesses et les émotions décourageantes de l'acteur sans rôle ? Deux des hommes éminents que vous me nommez se sont effrayés, dans leur vieillesse, du silence où ils ont cru voir tomber leur nom, et voulaient, à tout prix, en réveiller l'écho : l'un a résolu de jouir avant la tombe * de l'effet présumé de ses révélations politiques, et, en faveur du sentiment de fierté nationale qu'il y a répandu, nous avons voulu fermer les yeux sur cet amas de petites haines et de vieilles

1. Dans l'avertissement du Congrès de Vérone (Paris, Delloye, 1838, 2 vol. in-8°), Cliateaubiiand disait: « On paraît avoir, mal à propos, confondu avec les Mémoires qui ne doivent paraître qu'après ma mort ce récit du Congrès de Vérone et de la Guerre d'Espagne ; je ne dis aujourd'hui que ce que je puis dire de mon vivant: à la tombe le reste ».

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rancunes qui vivaient au fond de ce cœur blessé et de cet esprit inquiet de ne pas voir assez reconnue son habileté diplomatique. L'autre avait sa petite église, et sa place était comme une seconde papauté ; mais il l'a crue brisée, cette tiare, par la révolution de 1830 ; il s'est épouvanté de se voir rangé parmi les ruines, il a cru à propos de rajeunir son nom et, après mille hési-| talions, celui qui avait dit Dieu et Vautorité, a dit tout à coup Dieu et la liberté^ ; mais dans sa réforme incertaine, à demi saint-simonienne, il a été assez puni de ne trouver ni dans les chefs nouveaux, ni dans lesi soldats, le respect et la confiance qu'il était en droit] d'attendre, et de se voir traîner à la remorque par des hommes bien inférieurs à lui, mais plus rompus aux intrigues politiques dont il ignorait totalement le mécanisme dans l'innocence ascétique de sa solitude. Il est presque seul à présent, et c'est un douloureux spectacle. Ses élèves même l'ont abandonné et quelques-uns d'entre eux l'ont attaqué avec une dureté ingrate et inexorable.

Remarquez aussi que ces deux grands écrivains avaient à se venger de certaines blessures faites de main royale. Le Congrès de Vérone et les Affaires de Rome tiennent du pamphlet politique plus que de l'histoire et des belles-lettres, et l'un répond à un ancien affront des Tuileries, comme l'autre à celui du Vatican, et tous deux, le dernier surtout, ont tenté de s'allier au mouvement nouveau afin de le diriger dans leurs voies.

1. C'était l'épigraphe que Lameanaifi avait mise en tête de son journal L'Avenir.

On ne peut donc pas compter ces œuvres parmi celles qui marqueraient une dégradation du talent. Elles aliestent seulement des ambitions étrangères à la gloire des lettres, et sont nées de rencontres extérieures.

Si l'auteur des Méditations s'est un moment trompé sur lui-même ; si, trop conlîant dans sa trop facile improvisation, il a eu deux fois la fantaisie malheureuse, à mon avis, de quitter le Lyrisme et l'Élégie pour ébaucher des poèmes dont la composition et le style lui échappent, c'est la tribune sans doute qu'il en faut accuser, et comme on peut extraire de tous ces vers beaucoup de belles méditations, et qu'il s'est développé dans lui un orateur imprévu, nous gagnons encore peut-être à ce marché.

Ce serait demeurer à côté du vrai que de croire que ces écrivains et les autres que vous nommez se soient dit : « la forme est tout », et ne se soient pas sincèrement pénétrés du fond : ils ne méritent pas la rigueur de ce jugement. Je crois que chacun d'eux a eu longtemps au fond de l'âme une idée première, une conception plus ou moins vaste, un but, sinon toujours grand, juste et vrai, du moins précis. Mais beaucoup ont quitté leur première pensée mal arrêtée, et, marchant au hasard avec frayeur, au milieu de quelques écoles nouvelles incertaines elles-mêmes, ont mérité, à mon sens, le reproche d'avoir suivi la multitude toujours médiocre au lieu de lutter corps à corps avec elle et de la soumettre; d'avoir cédé à leur parterre par crainte de perdre la popularité ou de ne pas l'atteindre. Pour se servir du terme des peintres, ce flottement de l'intention

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a réagi sur leur manièi^e même, et le fond sur la tbrme,j qui s'est altérée tout à coup, et dans quelques-uns s'est comme détruite.

Vous savez. Prince, et ce livre, dont vous m'avez parlé avec tant de grâce et d'esprit, Stella, vous a dit publiquement combien j'ai peu d'estime pour cette recherche ardente de la popularité. Lorsqu'un homme devient trop vite populaire, je m'en défie, car c'est presque toujours par son côté commun qu'il l'est, et cela me fait craindre que ce côté-là ne tienne la plus grande part de son être. Le bon, le beau, le vrai, ne touchent d'abord que les esprits d'élite, et peu à peu l'admiration qu'ils en ressentent descend de leur rang à tous les autres, des montagnes à la plaine.

Après tout, ces fautes momentanées qui vous ont occupé ne marquent point assurément une époque de dégradation dans notre littérature actuelle. Comme je vous l'ai dit d'abord, Prince, elle a fait à travers des chances diverses et des succès plus ou moins combattus, ce qu'elle s'était promis de faire et au delà. Toutes les faiblesses sont vile connues ici, et nous ne manquons pas de censures qui se tiennent à l'affût pour réprimer de trop extravagantes déviations ; quelques esprits graves et forts ajoutent à ces critiques l'autorité de leur exemple et de leur réserve.

Je ne puis m'empêcher de conserver l'espoir d'un retour dans les hommes qui vous semblent les plus égarés, à voir combien de belles marques attestent dans quelques-uns des forces cachées qui ne demanderaient qu'une bonne résolution pour valoir tout ce qu'elles

est

euveat. J'avoue, je n'aime pas qu'on publie toutes es idées, comme un peintre qui ferait des tableaux e toutes ses esquisses ; j'aime qu'on laisse en porte- 3uille les plus ordinaires pour ne donner à l'avenir [ue les plus grandes et les plus pures compositions, ^e défaut du moment est une grande diffusion et une mprovisation perpétuelle; mais qu'y faire? La posérité fera le travail que les auteurs ne veulent pas 'aire. Elle coupera et retranchera. Pour moi, je les ■ecommande intérieurement à la protection immédiate le cet ange, dont madame de Staël désirait l'existence, ii de qui la mission était de pleurer sur les fautes des hommes célèbres et les imperfections de leurs œuvres.

Ai-je assez répondu à vos questions. Prince? Depuis votre dernière lettre, avez-vous lu d'autres œuvres de notre pays? Croyez bien qu'il y en a dont le nom n'est pas tous les jours proclamé à son de trompe par les bateleurs et qui ne sont pas les moindres. On ne saurait croire quelles erreurs se répandent sur ce point à peu de distance, quelles méprises se font chaque jour sur nous à l'étranger, et quelles répuLations y arrivent, je ne sais par quelle contrebande; j'ai trouvé tout établis et tout encensés en Angleterre des noms français qu'on ne pourrait vanter ici sans ridicule, et qu'on n'oserait citer devant personne ; tandis que des hommes comme Joseph de Maistre y sont à peine connus.

On a pudeur de relever ces bévues quand on les trouve sur son chemin ; on baisse les yeux, on se tait, le silence paraît un consentement, et voilà comme les opinions fausses se confirment.

Que voulez-vous? L'enthousiasme est une si belle' chose et si rare dans notre siècle froid que, quelque ])art qu'il aille, et même lorsqu'il fait fausse route, je le laisse passer et je le salue.

Je vois avec grand plaisir que votre bon goût vous a garanti de ces méprises. Vous ne me citez que des noms j dignes qu'on s'applique à leur étude. Ne les jugez pas ' trop sévèrement, il est digne de vous de peser ce que peuvent jeter de trouble, dans les têtes les plus fortes, les! commotions politiques qui donnent le désir ardent de réaliser, à la hâte, des plans d'améliorations sociales à peine ébauchés.

Il y a aussi une grande misère attachée à la gloire des lettres, c'est que chaque nouvel ouvrage, dans les plus illustres écrivains, est jugé comme un début dont le public ingrat attend la chute, et dont la chute, si elle arrive, semble un moment flétrir tout le passé ; mais ce n'est là qu'une illusion très passagère. Ce qui a été grand demeure grand, et la postérité remet tout à sa f place. Les mauvaises comédies de La Fontaine n'ont pas plus détruit ses fables que le Paradis reconquis de Milton n'a fait tort à son Paradis perdu. f

Je m'arrête, tout effrayé de la longueur de cette lettre ' et de son pédantisme ; je suis sur que, si vous en avez la même terreur, vous serez charmé que je ne vous écrive pas plus souvent, et vous souhaiterez que notre correspondance ressemble à la partie d'échecs espagnole, jouée de Madrid aux grandes Indes, et dans laquelle on avançait un pion tous les huit mois.

Quoi qu'il en soit, soyez assuré. Prince, que lorsqu'il 1

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,'ous plaira de me confier encore vos idées et vos seniments, il me sera précieux de les recueillir dans un nviolable secret, et d'y répondre autant qu'il sera en non pouvoir ; mais permettez que je vous prie instamnent, malgré le peu d'importance des choses que 'écris, de les garder pour vous seul. Je me sentirai plus ibre après cette assurance , et je pourrai vous parler ivec un abandon plus entier louLes les fois que vous ne donnerez l'occasion de vous rendre ces marques 3ien faibles de dévouement et de respect.

ALFUKD DE VIGNY.

P.-S. — J'apprends que nous sommes menacés de perdre M. de Jenison*. Sommes-nous donc tellement à lédaigner qu'on nous reprenne ce qu'il y a de mieux et de plus capable dans aucun pays? Personne, je pense, n'a jamais pu servir mieux que lui à accroître en France idée que l'on y doit conserver du haut degré où sont parvenus en Bavière le goût des beaux-arls, et des lettres et des sciences, l'atticisme du langage et l'élégance des mœurs. C'est sans effort et par la distinction de sa propre nature qu'il a acquis des amitiés choisies et durables; et celle (pic j"ai pour lui me porte sans hésiter à vous prier d'avoir la bonté. Prince, de me rassurer sur cette mauvaise nouvelle.

6, rue des Ecuries-d'Artois, Paris.

1. Envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire de Bavière à Paris.

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A LAMARTINE

12 septembre 1840. î

Nous nous sommes repris la main pour une bonne action, mon ami ; aujourd'hui j'ai besoin de serrer la vôtre pour vous dire que j'ai souffert avec vous en apprenant cette grande douleur qui vous frappe ^ Votre blessure a fait saigner la mienne, si récente encore. Et comme je sais qu'il n'y a point de consolation, je ne tenterai pas de vous en donner. J'ai parcouru en vain pour en trouver les cercles d'idées philosophiques et religieuses, et quand je répétais à des amis affligés ou à moi-même ce qu'elles enseignent de plus doux, je me sentais tout semblable à un navigateur qui embrasse ses compagnons en leur disant : Je vois le port devant nous, et qui cependant a le cœur serré du sombre aspect de l'horizon. Les espérances ne sont jamais assez ardentes pour sécher toutes les larmes. Le bruit du combat politique viendra à votre secours, mon ami, et ce sera bientôt. Vous avez déjà tiré un coup de canon dont j"ai vu la lumière un des premiers et dont le bruit est loin d'être éteint. Quand vous pourrez rentrer dans ce tumulte et vous séparer un moment de votre chagrin

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