A ARSÈNE HOUSSAYE
Je viens de lire vos poésies ^ Il m'a semblé que je respirais la bonne odeur de la terre fertile après les douces ondées.
Fragrant the fertile carth After soft showers.
Comme a dit un grand poète anglais. Vous dire tout ce qui me charme dans vos poésies me serait impossible ici, mais vous verrez à des marques nombreuses combien de fois je me suis arrêté en errant dans vos bois. Je retournerai souvent m'asseoir dans les mêmes sentiers.
ALFRED DE VIGNY
1. Poésies complètes, Paris, Charpentier, in-18, publiées en 1849, avec la date de 1850.
CORRESPONDANCE d'aLFRED DE VIGNY. 20;
A PHILIPPE BUSONI Au Maine-Giraud, samedi, 11 janvier 1851.
Ehl mon Dieu! non, mon ami, je ne suis point à Paris, et vous ne sauriez croire combien je suis surpris de votre petit billet qui s'en va tranquillement par le boulevard me trouver dans ma rue des Écuries-d'Arlois tout comme si j'y étais, vous attendant le mercredi. Mais, vraiment, n'avez-vous donc pas reçu mes longues lettres? Tout est-il donc détraqué dans notre pauvre France? Suis-je dans une île déserte pour vous seul? Eh quoi ! tout le monde reçoit mes lettres et y répond, excepté vous? Elles arrivent d'ici tout droit à Saint- Pétersbourg, et à Londres, et à New-York, et jamais chez vous? Est-ce la poste que j'en dois accuser? Si j'étais un Catilina suspect, j'en accuserais la police très volontiers, mais un rêveur est peu redouté, et moi surtout, qui suis assurément le moim fécond de nos romanciers. Je ne conçois rien à cela et parfois cela m'attriste. Comment trouver les consolations que l'on attend de l'amitié lorsque la conversation n'est qu'un perpétuel monologue? Je vous avais écrit le 15 août une longue lettre de douze pages, vous me répondez le 27 septembre que je ne vous ai pas écrit depuis deicx mois. Je me désole, je m'irrite, je fais des reproches aux directeurs des
206 CORRESPONDANCE d'aLFRED DE VIGNY.
postes, je tempête, je gémis, et je me mets à vous gronder aussi dans une aulre grande lettre, le 9 octobre, et je grogne en quatorze pages, où je vous parle de mille choses qui me tiennent au cœur; je m'imagine que vous allez me répondre et causer avec moi : pas un mot. Tous me croyez à Paris et vous n'imaginez jms d"y regarder en passant, et enfm vous n'avez pas mes lettres. Comment faire? Il ne me reslecpie le télégraphe ' électrique pour communiquer avec vous, car, il faut bien que je vous le dise encore, je ne veux plus être discret, je n'ai pas reçu l' Il lustral ion depuis le 26 octobre et votre courrier par lequel vous causiez au moins avec moi comme avec tout le monde. J'ai cru que des raisons de réforme et d'administration de ce journal vous avaient forcé de le supprimer en ces temps de chicanes faites à toute la presse, mais vraiment je commence à craindre que vos lettres et l'illustralion ne soient en même temps interceptées par je ne sais qui et pour je ne sais quoi. Qu'en pensez-vous? Avez-vous ma lettre du 9 octobre ? Dites vrai et tout de suite. Je voudrais que vous ne fussiez que paresseux, je ne puis supporter l'idée que j"écris pour des inconnus qui lisent ce que j "écris à mes amis.
Bonsoir, vous ne saurez rien, pour vous punir, sinon que je vous aime quand même.
ALFRED DE VIGNY
CORRESPONDANCE d'aLFRED DE VIGNY. 207
rxYi
A l'kditeur charpentier Le Maine-Giraud, par Blanzac (Charente), 10 juin 1851.
En revenant d'un petit voyage à La Rochelle et clans les petits ports de mer de mon voisinage, je trouve votre lettre qui m'attendait avec plusieurs autres, Monsieur, et j'y réponds en même temps.
Je commence par vous dire sur-le-champ que je consentirai à l'édition nouvelle que vous désirez faire de mes ouvrages, avec la réduction que vous croyez nécessaire à l'état actuel de vos affaires et de la librairie, c'est-à-dire quaraulf centimes de droits d'auteur par volume au lieu de cinquante-cinq que portait notre traité du 19 septembre 1841, que j'ai sous les yeux et dont vous avez toujours exécuté les conditions d'édition en édition jusqu'à la dernière, en 1847.
Ce prix m'avait été fait par vous, chez moi, en 1841, avec un empressement dont je n'ai pas perdu le souvenir et, pour me décider à accepter ce format dont vous avez établi et propagé l'usage, vous aviez bien voulu alors me prouver combien d'excellents ouvrages avaient été imprimés par vous sous cette forme, en me les envoyant.
Vous me demandiez le secret des prix de ce droit ; vous m'avez remercié de l'avoir gardé, la dernière fois
que je vous ai vu. Ma discrétion, je l'avoue, était peu méritoire, car, depuis que j'existe, je n'ai jamais demandé à un auteur ou à un éditeur quels droits étaient convenus de part ou d'autre et personne ne m'a jamais questionné sur ce point.
Chaque fois que vous avez réimprimé, à chaque épuisement d'un des volumes de mes œuvres, je vous ai offert de renouveler notre traité de 1841 dans les mêmes formes; vous m'avez témoigné un vif désir de ne le faire que verbalement et je n'ai pas hésité à y consentir. Je n'en ai nul regret. Monsieur, car quand même vous auriez, en 1847, renouvelé cet engagement, vous me connaissez assez, je pense, pour savoir qu'il m'eût suffi des calculs que vous m'envoyez aujourd'hui et qui m'auraient démontré que vous perdiez à l'accomplissement du traité pour me le faire déchirer de ma main.
Je prendrai donc en ceci volontairement ma part des pertes que nos temps de désastre infligent au pays.
Nous aurions pu commencer il y a longtemps cette édition nouvelle si vous aviez pris soin de m'avertir de chaque épuisement d'un volume en m'écrivant ici. Mais j'étais loin de croire que le public m'eût fait cet honneur d'enlever tout en si peu de temps, au point que nul libraire ne puisse retrouver un exemplaire complet. Vous me dites que Stello, mes Poèmes et Cinq-Mars n'existent plus et je désire savoir combien il vous reste encore du Théâtre et de Servitude et Grandeur militaires. Souvenez-vous que lors de mon départ, il y a précisément un an, aucun volume n'était épuisé.
Ni vous, ni moi, n'avons du reste à regretter ce retard,
si j'en crois l'opinion de la personne la plus expérimentée que je connaisse en ces matières, qui m'écrivait ceci il y a peu de temps :
« Je suis convaincu par une expérience de vingt-cinq ans qu'un épuisement temporaire, loin de nuire à un ouvrage, ne lui fait que du bien. — Un amateur visite dix librairies pour se procurer un exemplaire et donne par là à ces dix libraires une haute opinion du livre. — Los exemplaires coupés, lâchés, ceux d'occasion qui passent dans les venles acquièrent une grande valeur qui réagit sur l'édition subséquente. En un mot, c est une bonne lactique. L'ouvrage gagne en respectabilité et ne perd rien d'un autre côté, etc., etc. » J'ai par hasard cette lettre ici et elle est écrite de votre main. J'espère qu'elle sufBra pour vous convertir à cet avis auquel je me suis rangé.
A présent, je vous prie avant tout de m'envoyer ici un projet de traité nouveau avec les conditions nouvelles que vous m'offrez et dont j'accepte la plus importante, celle du prix de quarante centimes. — Je désire que ce traité soit fait entre nous pour une édition, qu'il détermine le temps de votre propriété de cette édition, tel que vous désirez le fixer ; le nombre d'exemplaires qu'il vous convient de tirer et l'engagement durable des mêmes conditions pour l'avenir à chaque édition nouvelle, etc., etc.
Je vous transmettrai sur-le-champ les observations que j'aurai à vous faire et nous conviendrons des changements aux conditions accessoires. Vous voyez que le I point principal n'a point de peine à être obtenu de moi.
210 CORRESPONDANCE d'aLFRED DE VIGNY.
Je ne doute pas qu'il nous soit 1res facile de tomber d'accord sur les autres chapitres de la revision de notre constitution dont je vous prie encore une fois de m'envoycr seulement le projet sur une page de vos lettres.
IMille complimenls empressés.
ALFRED DK VIGNV,
CXVII i
A CHARLES FARCINET
Vendredi, 11 juillet 1851.
Eli I quoi ! Monsieur, vous êtes à Paris, vous m'écrivez deux fois à Paris et vous ne savez pas que je suis parti depuis longtemps pour la cam])agne où me voilà encoi'e, à environ deux cents lieues de vous.
Sans être assez heureux pour vous connaître, il faut d'abord que je vous reproche de n'avoir pas eu assez de confiance en moi et surtout en vous, pour venir me chercher chez moi à Paris. Là, on vous aurait dit mon absence.
J'ai dû vous paraître bien distrait en ne répondant pas à de si charmantes avances. Il eût fallu l'être, en effet, beaucoup pour y rester indifférent, et malgré les voyages et les travaux qui me préoccupent, je ne
veux pas larder à vous dire que vous êtes plus poète jue vous ne le pensez et que certainement l'enthousiasme jue vous me montrez pour le peu que j'ai fait vient du sentiment inlérieur que vous avez de ce que vous pouvez faire vous-même. Sans doute ce miroir qui est 3n vous grandit et embellit les objets, puisque mes poèmes et mes livres vous apparaissent si beaux.
Quoi qu'il en soit, il faut bien que je croie moi-même qu'il y a des cœurs qu'ils ont touchés, car beaucoup d'amis inconnus me viennent demander avec la même ardeur si des écrits nouveaux ne vont pas leur venir de moi ?
Oui, puis-je leur répondre ; mais je les amasse en silence, mais leur jour n'est pas venu.
Si vous aimez mes statues, soyez content en me sachant dans mon atelier, au milieu des bois, le ciseau à la main. En vérité, depuis que j'ai quitté l'armée, j'ai toujours aimé à mener ainsi la vie d'un sculpteur. J'ai toujours remarqué que les premières mains qui m'étaient tendues étaient celles des jeunes gens de votre âge, je ne sais pourquoi, après chacun de mes ouvrages. Il me semble que, si vous vous réunissiez, vous formeriez pour moi un chœur et presque une armée charmante de jeunes athéniens.
Croyez bien que mon âme est aussi touchée de vos envois que la vôtre peut l'être de mes écrits , et que votre pensée m'est toujours présente quand je m'enferme pour travailler et que je me demande où est la nation qui m'écoute.
Cet hiver sans doute j'aurai quitté mon atelier des
212 CORRESPONDANCE d'aLFRED DE VIGNY.
montagnes pour celui de Paris où, je l'espère, voi viendrez voir un ami.
ALFRED UE VIGNY
P. -S. — Ma demeure est encore pour quelque lemj dans mon ermitage héréditaire qui s'appelle ainsi :
Ah Mainc-Giraud,
Blanzac (Charente).
Suscriplion: Monsieur Charles Farcinet, Étudiant en droit 157, rue Saint-Jacques. — Paris
Le linibre delà poste de Blanzac porte la date du 13 juillet 1851
A l'éditeur charpentier
14 août 1851.
J'ai reçu voire lettre du 17 juillet, Monsieur, et votre projet de traité. Voici les modifications que je voudrais y apporter :
1° Je désire que les clichés ne soient employés pour aucun de ces volumes ; j'ai toujours eu pour eux une extrême répugnance. En toute chose, je n'aime pas Vu^éparable et Vimniuabk. Or si une erreur grave est commise dans l'impression d'une édition, il est facile de
CORRESPONDANCE d'aLFRED DE VIGNY. 213
]la réparer à l'éditioii suivante. Il est permis aussi à l'auteur d'espérer qu'il vivra une année après laquelle il pourra faire à son livre des changements importants, qu'une idée nouvelle peut rendre nécessaires. Mais personne ne peut avoir assez d'assurance, surtout dans les temps de guerre civile, pour se flatter de vivre aussi longtemps qu'un cliché, puisque cet être merveilleux peut créer, sans être épuisé, cinquante mille exemplaires et leur survivre. Il y a longtemps que j'ai entendu démontrer leurs inconvénients nombreux et je n'ai pas besoin de vous les redire tous. Je me contente de répéter que je désire vivement que celte clause soit efTacée, quitte à changer, selon votre volonté, le nombre des exemplaires à tirer ;
2° Vous avez oublié aussi de déterminer la durée de la possession, dans laquelle vous entrez, de cette édition nouvelle ;
3° Je crois qu'il ne reste plus que soixante-dix 3xemplaires de Servitude et Grandeur militaires; vous :'isquez peu en portant aussi ce volume et le Théâtre sur Qolre traité nouveau, car, tandis que l'on imprimera les premiers volumes, vous aurez le temps de livrer le reste m public.
Je dis notre traité nouveau, puisque votre revision en a changé les bases en abaissant le prix de cinquante-cinq l quarante centimes par volume. Et pour cela il serait 3on que le traité fût rédigé comme une nouvelle stiaulalion en supprimant les expressions de conventions verbales qui ne sont pas scrujjuleusemcnt vraies et dont e ne vois pas bien la nécessité.
214 CORRESPONDANCE d'aLFRED DE Ylf.NY.
Je ne suis point surpris, Monsieur, de ce que, clans les milliers de volumes de mes ouvrages que vous avez lires en 1841, on ait été plus loin que le nombre convenu et je suis encore moins (Monné de la loyauté avec laquelle vous me l'apprenez ; on ne saurait attendre moins de votre part.
Si vous acceptez, comme je l'espère, les modifications que j'apporte à votre projet de traité, je vous le renverrai plus prompt ement que celui-ci dont la réponse a été relardée par de nouvelles courses dans le voisinage.
Croyez, Monsieur, à ma considération.
ALFRED DE VIGNY
A PHILIPPE nUSONI
Samedi, 30 août 1851'.
L'heure de la poste est venue, on ne m'apporte rien sur cette affaire. .le ne sais si M. Charpentier est à la' campagne encore, je lui écrirai aujourd'hui quelques mots. I
Je puis donc vous parler d'autre chose que de tout
cela dont j'ai honte de vous avoir ennuyé et me réjouis
1. Fin d'une lettre dont les quatre premières pages, probable- 1
ment datées du 29 août, nous sont inconnues.
le ce que votre Callierine de Médicis* va enfin paraître, îardez-la-moi précieusement et lorsque quelqu'un /iendra de Paris, il me l'apportera. J'ai ici de grandes liblioihèques créées pour renfermer les in-folio comme lans des clulsses et, ici, j'aurai plus de temps pour lire ?t relire ces recueils savants de correspondances auhentiques. Ce sera une pierre précieuse de plus ajoutée i notre écrin de mémoires et peut-elle manquer d'être tabilemeni enchâssée par vous? Que je trouve heu- ■eux la continuation de ces travaux ! A combien d'opilions fausses votre livre servira de miroir ! Que de laradoxes s'évanouiront en sa présence ! Je vous lirai îomme je vous écris dans le silence de ma tour ; n'enendant que le bruit des frênes et des trendjles, des ;hcnes et des peupliers qui frémissent et le cri paisible le nos laboureurs sur les collines.
Tenez, décidément, à mesure que j'en parle, je me ens pressé de l'avoir ce grand livre. Envoyez-le-moi eut simplement bien empaqueté, par les Messageries
1. Dans un Rappoii au Roi sur l'état des travaux exécutés de 836 à i S'il pour le Recueil des Documents inédits relatifs à l'Hisoire de France, Salvand) annonçait, le 15avrill847, que la publi- ;ation des lettres de Catherine de Médieis avait été « confiée aux oins de J\I. Busoni ». Par suite d'un « fâcheux concours de cironstances », selon rexpression de M. Xa\ier Charmes, « le bon ouloir de l'Administration » ayant été longtemps paralysé, Vigny le reçut jamais le travail de son ami. C'est seulement en vertu l'un décret du 2 août 1875 que, le projet ayant été repris, les jcttres de Catherine de Médicis (1533-1585) ont été recueillies et )ubliées, de 1880 à 1901, en huit volumes in-4°, par les soins de \l. le comte Hector de La Perrière et, depuis sa mort, par ceux de \l. le comte Baguenault de Puchesse.
nationales de la rue Notre-Dame-des-Victoires. On y sait si bien mon adresse que les livres viennent tout seuls, et chaque jour j'en reçois plusieurs. Avant-hier j'ai reçu cinq volumes de Genève; hier, trois de Paris.
Si quelqu'un veut bien parler encore de reprendre mes pièces de théâtre, cher ami, dites que je souhaite vivement que ce ne soit qu'à mon arrivée cet hiver. Je vous lai dit, j'aurai des acteurs à initier à beaucoup de choses qui ne sont pas dans la nature de leur talent.
Avez-vous eu le temps de lire l'Histoire de la Restauration de Lamartine ? En avez-vous parlé quelque part ? Dans quel journal, dans quelle revue, écrivez-vous le plus, outre rillustration? N'aurez-vous jamais un article de votre main à mettre à la poste pour moi ? Quand me parlerez-vous de vos trésors, vos enfants et leur gracieuse mère? A votre place, je ferais faire tous les ans le portrait de votre belle Romaine, mais non par le peintre qui la fait blonde. |
Ma chère Lydia vient encore d'être bien souffrante et au lit, mais enfin la voilà guérie. Vous ne vous trompiez pas, hélas I
ALFRED DD VIGNY
A MADAME LOUISE LACHALD
Septembre 1851.
Avez-vous lu quelque chose des Mémoires cCOutretomhe de M. de Chateaubriand ? Combien de blessures:
i reçoit votre cœur? Pour moi, j'ai été pendant cette cture bien souvent révolté de tant d'aÊsence de resîct et de tendresse pour sa famille, ses amis, ses ienfaiteurs, ses hôtes, ses maîtresses même. J'ai cepenîint considéré les douleurs et les misères de sa vie et je li ai dit intérieurement : Qu'il t'a fallu sou/J'rir pour avenir ainsi. Ceux que les chagrins rendent méchants î ne les comprends guère, mais je crois qu'il faut les scuser, comme les malades dans un accès de fièvre à hôpital.
A MADAME LOUISE LACHAUD
Septembre 1851.
Il me semble que j'assiste à vos lectures de famille. [élas ! vous devez être bien souvent forcée de passer es pages cl' Outre-tombe, que vos enfants ne sauraient 3mprendre encore, et pourtant la comparaison de cette 3mbre enfance avec la leur doit déjà les toucher. Ils ont u mieux sentir le bonheur qu'ils puisent dans vos inal- 3rables tendresses, en lisant le récit de ces froideurs érémonieuses et repoussantes, qui sevraient le pauvre iené de tous les épanchemenls naturels et ne lui laissent aucun accès dans ces cœurs murés par une ridicule
et dure étiquette. Les lourds ennuis qui le portèrent i deux doigts du suicide, ils ne les connaîtront pas, vof enfants bien-aimés ; mais vous allez arriver à des volumes qui vous forceront de lire tout bas cet ouvrage qui est, à mes yeux, comme une vengeance posthume ; et oe peut s'en fier à votre esprit pour préserver le leur des flétrissantes peintures d'un cœur rempli d'un fiel qui se répand sur toute chose.
A l'éditeur CHARPENTIER
Mardi, 4 novembre 1851.
Je ne tarderai point autant que vous à répondre i votre dernière lettre, Monsieur, je vous renvoie le proje que vous m'avez fait préparer.
Je n'ai à faire à présent que deux observations : La première est qu'il ne faut pas trop douter de h fortune de la France. Par la loi du flux et du reflux, i' est permis de croire qu'après une baisse subite, ^ laquelle vous croyez être obligé d'obéir et que j'ai acceptée, il peut venir une hausse aussi importante et qu'i ne faut pas vous lier les mains par la condition perpétuelle de quarante centimes. Qui vous dit que voui n'éprouverez pas un vif désir de remonter au prix d( cinquante-cinq centimes, comme vous venez de descendre pour arriver à quarante. Qu'après une révolution.
ne viendra pas quelque contre- révolu tien? Que vous ne serez pas le premier, alors, à reprendre dans son intégrité notre petit traité diplomatique de 1841 ? Votre conscience vous tourmentera peut-être alors par tant de remords que vous regretterez mortellement d'être forcé par votre signature de ne donner jamais que quarante centimes par exemplaire ?
Je vous propose donc sur cette première question de substituer à l'article commençant par aujourd'hui et finissant par ces mots à lavenir, l'article suivant :
Aujourd'hui d'un commun accord, le prix de cinquante-cinq centimes a été réduit à quarante centimes, pour cette édition nouvelle dont il s'agit en ce présent traité et dont M. Charpentier sera en possession pendant trois années (ou quatre, s'il vous plait) à dater du jour de la signature du présent traité.
La seconde question est plus simple :
Le dois vous dire comme un prédicateur disait à Louis XIV : Nous sommes tous mortels, c'est-à-dire presque tous.
Cet accident désagréable peut arriver à moi ou à vous un de ces matins. Si c'était sans que l'on eût déterminé ou à peu près l'époque où cette édition devra être imprimée, mes héritiers (et l'on n'en manque jamais) seraient fort embarrassés. Ils se trouveraient dans la situation où je suis vis-à-vis d'un certain traité entre l'excellent et courageux M. Delloye et moi, pour une édition de luxe in-octavo ; traité fait en 1841 et non exécuté.
Nous sommes sûrs l'un de l'autre, mais non de nos successeurs. Je vous proposerai donc, par égard pour
220 CORRESPONDANCE d'aLFRED DE VIGNY.
eux, d'ajouter à ce nouveau traité, ainsi que vous l'aviez fait dans notre traité du 19 septembre 1841 :
M. Charpentier s'oblige à publier les volumes dont il s'agit, dans le courant du mois de... elc, etc.
Vous indiquerez vous-même le mois et l'année. I
L'insouciance des bourgeois de Paris, dont vous me • parlez, ne me surprend point. Je la connais depuis longtemps. Les orages dont vous parlez leur semblent un spectacle qu'ils peuvent regarder par la fenêtre ou devant Torloni en fumant leurs pipes et quand ils sont mouillés ou grillés, rien n'égale leur stupeur, si ce n'est leur stupidité. à
Mais nous attendrions [vainement (?)] le beau fixe qui est assez rare dans l'histoire de France depuis cent ans.
Vous êtes heureux d'avoir vu et habité le Bocage. Mais je crois que ses héroïques chaumières ont changé d'esprit. Dites-moi, dans votre première lettre, après que nous en aurons fini avec les chiffres, s'il y a en France un livre qui peigne ce pays avec vérité, tel qu'il est aujourd'hui. J'en doute fort. On vit sur toutes les histoires de la Vendée qui se répètent et se copient.
Ne tardez pas à me répondre. Monsieur, car notre traité ressemblerait à la partie d'échecs des Indes en Espagne.
J'aurai quelques scènes en vers à ajouter au More de Venise. Elles sont prêtes à imprimer et rendront cette traduction complète. Les théâtres les joueront s'ils veulent ou s'ils peuvent.
Mille compliments empressés.
ALFRED DE VIGNY
CORRESPONDANCE d'ALFRED DE VIGNY. 221
A PHILIPPE B U s 0 N I
Mercredi, 12 novembre 1851.
J'ai été assez sérieusement malade, mon ami, pour qu'il me fut d'abord impossible et puis tout à fait défendu d'écrire. Je suis guéri et je vous épargne à vous le récit d'une maladie, à moi l'ennui de m'en souvenir. Je n'en ai rien écrit à personne à Paris, car à quoi bon inquiéter et affliger ses amis? mais en relisant votre dernière lettre, sa dale du 17 novembre m'appaïuît comme un reproche et j'aime mieux vous dire la, vraie cause de mon silence que de vous laisser penser que j'aurais pu demeurer si longtemps sans répondre à vos constantes attentions.
Je ne vous parlerai peut-êlre pas longtemps de suite aujourd'hui, il me reste encore trop de lassitude, mais je vous dirai combien je pense souvent à vous, à votre courage, à votre amour de père si infatigable et si tendre, et à la mélancolie de vos prévoyances pour la jeune beauté qui va avoir dix-huit ans. — Oui, vous avez raison, il serait triste de voir toutes ces fleurs de l'adolescence s'élever et s'épanouir dans une ombre éternelle pour y pâlir et s'y flétrir. Mais avez-vous à craindre un tel oubli pour elle? Laissez faire sa présence quand
222 CORRESPONDANCE d'ALFRED DE VIGNY.
reviendra le calme public, les projets de bonheur renaîtront et dans tous les projets des hommes il y a une figure comme la sienne qui passe à l'horizon avec une belle étoile sur la tête. A présent cachez-la, gardezla pour vous et sa mère et votre maison et pour le charme de votre foyer. Songez donc que c'est votre pins beau temps de père. Jouissez-en bien. Un peu plus tard ce sera une petite madame qui vous fera des visites de cérémonie avec son mari et qui sera toute absorbée par les dents de ses petits enfants.
Je ne lirai donc votre Grande Catherine qu'à Paris? Il est bien vrai que l'on ne touche jamais du doigt ce mirage trompeur de l'histoire qui ne cesse de fuir devant nous. Savons-nous seulement l'histoire du soir et du matin que nous faisons aujourd'hui ? Voilà les ; deux locomotives lancées l'une contre l'autre ; celle qui ! a la force de sept cents chevaux sera-t-elle plus faible ' que celle qui eut un jour la force de six millions de chevaux? Que le pouvoir exécutif s'appelle : le Président, le Roi ou l'Empereur, tant qu'il n'y aura qu'une Assemblée elle criera: au 18 Brumaire à chaque mouvement du chef de l'État, et lui, à chaque gesle de l'Assemblée, criera : A la Convention. On l'a dit, on l'a ' écrit d'Amérique à l'Assemblée constituante qui n'y a pas pris garde, tant elle avait hâte de constituer et d'en finir (en 1848).
Tous les éditeurs sont aux eaux, à ce qu'il paraît, c'est fort élégant. Notre Charpentier était à Baden-Baden lorsqu'il a reçu mes observations sur ses chers clichés. Il y renonce et va m'envoyer à signer son traité défini-
CORRESPONDANCE d'aLFRED DE VIGNY. 5î23
:if. Je n'ai point reçu la lettre de M. Lecou que vous n'aviez annoncée. Peut-être est-il encore à Dieppe. S'il 3st revenu, si vous le voyez, rappelez-lui, je vous prie, non ami, que, quand même j'achèverais de conclure ivec Charpentier pour cette édition dans son format, je 'esterais toujours libre de traiter avec un autre éditeur 30ur une édition de luxe et que s'il persévère dans son ntention in-octavo je serai charmé d'entrer enfin en légociation avec lui quand il le voudra faire.
Franchement et entre vous et moi, je suis toujours iurpris de cette vente régulière et rapide de mes ouvrages, sans annonces, sans articles dans les journaux, lians affiches, sans que ce paisible et insouciant Char- )entier se soit jamais donné la peine d'avertir même le )ublic de chacune des dix éditions. Il m'en témoigne oujours sa surprise dont l'aveu naïf me divertit beau- ;oup. Il m'écrivait il y a quelque temps qu'à Londres, m il était au mois de mai, tous ses correspondants lui lemandaientCw^g-il/ar.s, Stel/o, etc., et l'assuraient qu'il l'y en avait pas un exemplaire dans Londres. — « Vos )uvrages, m'écrit-il, sont adoptés comme classiques j'espère que voilà un beau nom I ) et Cinq-Mars est, je rois, le seul ouvrage moderne qui ait cet honneur. Par a seule pureté du style et etc., etc. (je passe ses éloges), 1 est adopté à l'étranger pour le perfectionnement dans lotre langue. C'est un honneur qu'il partage avec une lemi-douzaine de nos classiques du xvn® siècle.» Puis il
écrie dans sa surprise : « Il y a quelque vingt ans, qui lous eijt dit, à nous autres romantiques ardents, que
ouvrage de l'un des chefs de l'École serait placé par
224 CORRESPONDANCE d'aLFRED DE VIGNY.
des juges plus froids à côté de Racine et de Boileau, nous eussions jeté de beaux cris ! »
Et là-dessus, il se croise les bras, allonge les jambes et se contente de dire aux employés de ses bureaux qu'il leur permet d'envoyer mille exemplaires à chaque université allemande ou anglaise qui lui en fait demander. Il ne se soucie ni des annonces, ni des journaux, ni des libraires qui gémissent de ses rigueurs, et il me considère comme une sorte de fleuve qui va tout seul sans qu'on s'en mêle. Et moi je ne sais si je dois en rire ou en être fâché, parce qu'en moi. Monsieur' l'Auteur doit peut-être se trouver très flatté. Cependant je me permets de penser qu'un peu plus de mouvement ne gâterait rien à l'affaire. Qu'en pensez- vous?
Je savais depuis longtemps Brizeux à Paris, mais je le savais par ma chère madame Holmes et non par lui qui est si ravi de retrouver ses ruisseaux de Paris au lieu de l'Arno et du ciel de Florence, qu'il ne s'est avisé de m'écrire que le mois dernier.
Il a bien tort de vous bouder, car vous le posiez magnifiquement comme Torquato Tasso^ àlafolie près, et je ne puis croire qu'il ne comprenne pas que du jour où l'on a signé une chose imprimée, où l'on a prononcé
1. Busoni, dans le Courrier de Paris de l'Illustration, avait dit, le 8 février 1851 :
« Un poète jeune enrore, l'un des rares talents de notre époque et des plus exquis, vient de dire adieu au monde... L'auteur de Marie et des Bretons, Brizeux s'est fait moine, comme Tasse, avec cette différence qu'il a conservé la plénitude de sa raison et qu'il n'a rien perdu de son talent ».
En apprenant cette nouvelle, Brizeux protesta par une note
un discours très long, où l'on a donné un ordre du jour très court, on prend rang parmi les acteurs ; que ce qui peut arriver de plus fâcheux à un acteur c'est d'être sans rôle, et que vous lui faisiez jouer là une scène intéressante, mélancolique, qui pouvait causer un redoublement de Maries aux Bretons et rendre Bretonnes les Parisiennes. J'avais bien lu votre anecdote répétée par les journaux, je n'avais pas cru à son froc, mais j'avais vu sous ce capuchon votre amitié pour lui. Mais il faut excuser les voyageurs qui viennent d'un pays si naïf, si candide que Florence, où sans doute on ne devine rien et où toute finesse est absolument inconnue.
Avec quel plaisir j'ai lu votre excellent écrit sur certaines biographies. Vous avez cru être sévère, je vous trouve encore trop indulgent pour des actes qui ne sont pas permis à la critique.
Adieu, mon cher ami, je m'arrête brusquemen I , forcé de m'apercevoir que mes yeux sont brûlants et que je n'en peux plus. J'avais cru que je serais plus court dans mes inutiles conversations écrites.
Tout à vous de cœur, c'est-à-dire d'un cœur convalescent que la fièvre a failli tuer.
ALFRED DE VIGNY
destinée aux journaux et envoyée à Lacaussade : «... Cette belle aspiration pour la vie religieuse lui a été prêtée par une imagination délicate qui sans doute a senti par elle-même que, de nos jours, la poésie n'avait guère qu'à chercher la solitude et à se voiler... ».
Le 22 février, V Illustration constatait « que M. Brizeux ne s'est pas fait moine, contrairement à l'information » qui lui avait été transmise,
A PHILIPPE BUS ONT
Si donc M. Lecou * veut traiter avec moi de nouveau, priez-le de vous écrire sur une feuille volante un projet de traité, je vous transmettrai mes observations si j'en ai à faire, puis il fera transcrire le //-a/te' sur papier timbré et me l'enverra à signer.
La situation de mes ouvrages est bien simple à présent, car tout est épuisé dans tous les formats et on les demande beaucoup chez les éditeurs.
Dans quel mois donc m'écrirez-vous : J'arrive dans cjîiinze jours?
Les charmes de Paris me paraissent peu séduisants dans ce moment-ci. Ce que vous m'avez dit de l'Ambigu fait que j'ai gardé jusqu'ici un silence farouche avec lui. Quand je serai de retour, nous verrons ce qu'il y aura de sérieux dans les projets de M. Hostein et de beau dans la composition de sa troupe.
Aujourd'hui, répondez-moi sur cette réimpression, car je tiens M. Charpentier en suspens jusqu'à votre réponse.
Tout à vous, mon ami.
ALFRED DE VIGNY
1. Les œuvres d'A. de Vigny avaient été publiées de 1837 à 1839, chez Delloye et Lecou, en 7 voL in-S». Voir, ci-dessus, la lettre du 10 décembre 1838.
A l'éditeur charpentier
5 janvier 1852.
Vous voyez, Monsieur, par vous-même, ce que fait une lueur de sécurité dans nos ténèbres. Les affaires ne vivent que de l'assurance d'un lendemain. Je vous disais, je crois, dans ma lettre du 4 novembre : « Il ne faut pas trop se défier de la fortune de la France ; qui vous dit qu'après une révolution ne viendra pas une contrerévolution ? »
La voilà venue entre ma lettre et la réponse.
Vous me proposez de doubler le nombre des exemplaires et d'imprimer tout de suite la dixième édition réelle de Cinq-Mars et des trois autres volumes de mes œuvres qui sont épuisés. .l'accepte comme j'ai accepté la réduction de vos centimes.
Envoyez-moi donc le nouveau projet de traité tel que vous le concevez. Je n'ai qu'une remarque à vous faire.
Vous m'écriviez le 2 novembre 1851 : «Je me propose de faire les choses telles qu'elles sont établies par nos conventions du 19 septembre 1841. »
Or, si vous relisez ce traité, vous y verrez au septième alinéa: « Pendant deux ans, M. Alfred de Vigny s'interdit de réimprimer ses ouvrages, etc., etc.; après cette époque il rentrera dans la plénitude de sa propriété » .
Vous disiez réimprimer alors quinze mille volumes et vous aviez fixé vous-même à deux ans seulement voiro possession.
Aujourd'hui, pour la vente des dix mille exemplaires que vous allez réimprimer, prenez la durée qui vous conviendra, je vous en laisse le choix, mais prenez-en une. Jamais on ne m'a proposé un traité quelconque jusqu'ici, sans cette base.
Si le communisme que sept millions de votes viennent de frapper d'un coup de massue avait régné trois jours, auriez- vous pu craindre que le moindre tort fût fait à vous ou à vos héritiers, soit par le plus farouche des miens, soit par moi-même ? Est-ce que la propriété littéraire n'eût pas été rasée, comme celle de notre toil, de notre champ, de notre pain? Ne vous soavienl-il pas de ce monsieur qui, dès le lendemain de la révolution de 1848, vous vint dire :
«Il est bien vrai que je n'ai aucun droit d'imprimer les livres de M. de Vigny, mais comment pourrez- vous m'en empêcher ? »
Où il n'y a plus de lois, chacun perd ses droits : voilà le proverbe que la sagesse des nations devait refaire. Est-ce sur le chaos que l'on peut calculer ?
J'attends donc de vous ce nouveau projet et vous le renverrai courrier par courrier. Puis vous m'adresserez ici un certain nombre de feuilles à relire du volume que vous jugerez à propos de réimprimer le premier ; mais après qu'elles auront déjà passé sous les yeux des protes les plus habiles, car votre format, je l'avoue, fatigue beaucoup mes yeux, et ils ne sont pas les seuls qui en
CORRESPONDANCE d'aLFRED DE VIGNY. 229
souffrent. Si vous pouviez, soit dit en passant, choisir des caractères plus gros, vous feriez bien des heureux.
Je suis loin de me plaindre de ce que vous ajoutez à votre lettre vos impressions de voyage dans le Paris de décembre. Quoique je sache tout ce qui s'y est passé jour par jour, par plusieurs journaux et par bien des lettres, rien ne peut être plus agréable à une sorte de bénédictin qui, de sa cellule, n'entend pas par lui-même les bruits du monde.
Seulement je regrette les imprudences des curieux dont vous parlez, et je les regarde en temps de guerres civiles comme très blâmables.
Quand il y a insurrection décidée dans une grande ville et que l'armée et les magistrats ne cessent de donner le conseil et l'ordre de s'enfermer, il faut bien que les bataillons passent par-dessus les curieux qui ne veulent pas se ranger et qu'ils perdent des hommes et du temps. Vous avez bien raison de ne penser qu'au travail et je vais vous y aider aujourd'hui.
Mille compliments empressés.
ALFRED DE VIGNY
A LA VICOMTESSE DU PLESSIS
Au Maine-Giraud, le 11 mars 1852.
Les malles étaient faites, nous partions pour Paris, lorsque votre pauvre cousine est encore devenue malade,
et moi inquiet, tourmenté de cette fièvre qui revient encore sans motif, sans raison, sans prétexte, on ne sait pourquoi. Elle va et vient comme le vent, s'en retourne et reparaît. Les saignées affaiblissent et n'y font rien. Les médecins changent les noms de la maladie et vont du grec au latin sans plus de motifs aussi, je crois. Moi, je multiplie les consolations, les distractions, les lectures, les soins; et, quand tout a réussi, mon château de cartes s'écroule tout d'un coup. C'est le rocher de Sisyphe que l'on roule et qui ne cesse de retomber. Je donne de la vie et du courage à tout ce qui m'enloure, j'y dépense tout ce qu'il y a de joie naturelle et primitive dans mon caractère ; mais ensuite, quand je suis seul comme en ce moment à minuit, écrivant sous ma lampe dont la roue et les ressorts sont le seul bruit de ma solitude, la tristesse remonte à mon cœur et le serre plus fort qu'il ne faudrait. — Heureusement il y a en moi beaucoup de force, mais il ne faut pas que tout le monde m'en demande ; et c'est ce qui arrive. J'écris à Paris des consolations pour des peines de natures bien différentes, et causées par des événements bien divers. Il me semble quelquefois que j'aurais par ma présence empêché la mort des amis que je viens de perdre, et quelle puérilité à moi ! Qu'y aurais-je fait ?
Je vous en prie, ne me faites pas les questions de tout le monde ; je me sens bien le courage de supporter ce qu'il y a de pénible dans ma vie, mais non de le raconter. Dites à une garde-malade de vous écrire sa vie d'une année, je la défie de ne pas succomber à cette tâche. —
Dans les intervalles de mes angoisses, j'écris, et j'ai ici dans mon ermitage bien des volumes à imprimer quand la pauvre folle de France pourra se remettre à lire et à écouter. Je ne suis point pressé de publier, et j'écris toujours ; mais le public n'a pas besoin Jqu'on lui donne régulièrement des morceaux de papier imprimés, et je n'aime pas les écrivains qui se mettent en coupe réglée comme un bois de chêne. — On m'envoie en ce moment les épreuves (vous savez ce que c'est que cela ?) de la dixième édition de Cinq-Mars et de Stello et des autres volumes qu'on réimprime et qui étaient épuisés totalement ; cela me dérange un peu des choses nouvelles que j'écris et prépare quand je puis penser à mes idées et regarder un peu dans ma tète pour savoir ce qui s'y passe.
Je vous ai quittée un moment pour aller voir Lydia, dont la fièvre ne diminue pas. Je vais rester auprès d'elle une partie de la nuit, puis la garde-malade, puis sa femme de chambre jusqu'au jour.
Bonsoir. Priez un peu pour nous.
A PHILIPPE BUSONI
Dimanche, 28 mars 1852.
Vous voilà donc retrouvé, mon ami, au moins pour moi qui vous croyais encore dans le Nord. Vous étiez
232 CORRESPONDANCE d'aLFRED DE VIGNY.
parti en m'annonçant par quelques lignes d'autres lettres que je n'ai pas reçues. Je les attendais avec inquiétude et j'étais sur le point d'écrire chez vous pour savoir si vous n'étiez pas malade. Il n'en est donc rien et j'en suis heureux. Il me semble que vous ne faites que revenir à Paris et qu'en arrivant vous me cherchez, ne me trouvez pas et vous mettez à m'écrire. Si cela n'est pas ainsi tout à fait, laissez-le-moi croire, mon amitié s'en trouvera mieux. j
?se me faites plus de reproches de mon séjour ici et de ma persévérance à y rester. Laissez parler ainsi ceux qui ne me connaissent pas. I
Ceux qui m'aiment, celles aussi qui ne me haïssent pas, s'attachent à me consoler dans leurs lettres de ne pas les voir et devinent que c'est un sacrifice qu'une vie si grave et si complètement retirée, si différente de celle qu'on m'a vu toujours mener à Paris.
J'ai souvent entendu parler de Liberté, mais c'est une personne que je n'ai jamais vue qu'en efQgie. On n'est jamais libre quand on a du cœur. Qui pourrait être assez égoïste pour se rendre libre de laisser seule avec des domestiques et des médecins une malade aussi chère, pour aller chercher quelques distractions ? pour rendre plus graves et peut-être mortelles des douleurs si subites, si violentes, si imprévues que vous les savez ? Cette malfaisante liberté, je n'ai pas voulu la prendre, et je n'ai point fait d'apparition à Paris.
Il y en a pourtant qui m'eussent été bien chères, mais j'attendrai pour revenir que je puisse ramener la maîtresse de la maison avec moi.
C'est votre plume assurément qui a écrit malgré vous que peut-être je vous oublie. La lettre courte et inquiète que je vous écrivis après la dernière éruption de notre tremblement de terre continuel est la preuve la meilleure que vous puissiez avoir du contraire.
Je ne me trompais pas sur les dangers du quartier que vous habitez et je n'ai pas été assez rassuré par votre réponse. Nous n'avons cessé depuis de nous demander si vous ne vous étiez point ressenti de ces commotions imprévues.
Auguste Barbier est fort aimable de vous charger de mille amitiés pour moi; je répondrais volontiers : Mille! on le dit, c'est beaucoup pour un sage ; je n'en veux qu'une et c'est assez pour moi, qui n'ai l'honneur d'èlrc sage, ni roi.
J'en veux une de lui qui écrive des lettres, iine amitié qui ait besoin de savoir, de loin en loin, si ses amis sont vivants et de leur parler pendant le temps qu'on met à écrire une lettre, mais il ne s'en aviserait pas à lui tout seul.
Je voudrais bien savoir si l'on a réimprimé sa satire de Pot-de-vin pour la joindre à ses autres satires et à son Jules César dont je vous ai longuement écrit. Un nouveau volume ' de lui sera pour moi une fête qui viendra avec celle du printemps, des lilas et des rossignols qui déjà commencent à se montrer et sortir leurs têtes.
Vous me parlez de distractions ?
1. Satires et chants, par Auguste Barbier, auteur des ïambes. Erostrate, Pot-de-vin, Chants civils et religieux, Rimes héroïques, Paris, Paul Masgana, 1853, in-18.
234 CORRESPONDANCE d'aLFRED DE VK.NY.
Je n'en ai pas, et quand je rencontre ce qu'on nomme de ce nom, j'avoue que mon âme absorbée ne les voit et ne les entend qu'à peine. Plus mon absence se prolonge et plus les lettres que je reçois se multiplient. Quelquefois le temps me manque pour y répondre. Je travaille à des choses nouvelles et en même temps je reçois et renvoie les épreuves de la dixième édition de Cinq-Mars, que fait notre Charpentier, et de mes autres livres*.
Je m'étonne en vérité qu'un livre puisse avoir encore le sens commun quand l'auteur est mort, à voir l'énormité des fautes d'impression qui s'y glissent à chaque édition*.
Je croyais vous avoir écrit le 12 novembre dernier que M. Charpentier était d'accord avec moi et qu'il allait m'envoyer son traité à signer. C'est ce qu'il a fait, et depuis le 2 décembre il a vu sans doute dans Ips événe-
1. Sixièmes éditions de : Consultations du Docteur noir. — Seri-itude et grandeur militaires. — Poésies complètes.
2. A ce ['Popos voici ua fragment d'une lettre à Charpentier (mars 1852) qui nous a paru assez curieux pour être donné en note :
« Les imprimeurs ne savent plus ce qu'ils font... en vérité, je ne sais comment il se fait qu'un livre qui a seulement cent ans d'existence puisse encore avoir le sens commun quand il a passé par une cinquantaine d'éditions. En voici un (Cinq-Mars) qui n'a encore que dix éditions et où je trouve des fautes prodigieuses, comme des lignes omises et des substitutions de mots tout à fait plaisantes, telles que développement au lieu de dénouement...
Il y a une chose à laquelle je ne puis me résigner : c'est la coutume que prennent les imprimeurs de retrancher des mots ou d'en ajouter de leur façon ; cela fait un style tout particulier. Je m'oppose à ce qu"il passe pour le mien... ».
ments un avenir plus assuré, car il a doublé le nombre des exemplaires de celte édition.
Il a confiance, comme vous voyez, dans la renaissance de la librairie, et le lendemain lui semble plus certain qu'à celui qui vous avait fait des propositions pour moi.
S'il existe encore des journaux oiî vous écriviez, ditesmoi donc quel est celui qui porte le plus fréquemment vos écrits.
Je sais bien que votre famille chère et charmante ne m'oublie point et m'aime bien. Comment puis-je douter de votre amitié et craindre un jour d'oubli dans des cœurs qui tiennent de si près au vôtre ?
Je m'arrête dans la plus douce de mes distractions, qui est de passer du grand papier où demeure le Travail au petit papier où logent tous les sentiments affectueux.
Que le cabinet où mon esprit passe de l'un à l'autre soit situé dans les bois ou à Paris, la différence n'est pas grande. Lorsque je passerai dans celui de Paris (qui m'attend toujours de par la loi d'un bail de dix-huit ans), j'irai voir mes amis souvent et ils ne seront pas chez eux, je leur consacrerai un mercredi par semaine, je les attendrai ce jour-là et il ne viendra que des inconnus.
Je les prierai de désigner un soir pour se réunir à ceux qu'ils désirent revoir chez moi, et ils viendront un soir où je serai dans le monde ou au spectacle. Ici, du moins, j'ai vos lettres et cela vaut mieux que rien.
J'ai reçu ici les œuvres de M. Bungener, ministre protestant de Genève, homme de talent dont la presse
236 CORRESPONDANCE d'ALFRED DE VIGNY.
française a trop peu parlé. Ne connaissiez -vous pas ses écrits ?
Tout à vous de cœur.
ALFRED DE VIGNY
A LA VICOMTESSE DU PLESSIS
Au Maine-Giraud, lundi', 15 juin 1852.
Gaétan rêve, Gaëtan est très assurément somnambule, et je vous charge de lui dire que c'est sa léthargie qui le fait parler ainsi. Je ne le savais pas si malade, vraiment, et cela m'afflige. Je voudrais bien qu'il me dît de quelles cartes de visite on lui a parlé, et qui les a reçues à Paris pendant que je suis ici? C'est moi, ma chère Alexandrine, qui reçois à la campagne, dans des boites régulièrement envoyées, les livres, les lettres et jusqu'aux cartes de visite qu'on laisse à ma porte parisienne. Parmi elles se trouvent celles des candidats, comme Berryer, Montalembert et Musset, que Notre-Dame l'Académie vient d'élire, ainsi que je le désirais fort. Avant de partir de Paris j'avais fait manquer une élection parce que je n'avais pas voulu donner ma voix à d'autres qu'à Musset. Nous étions quatre immuables dans cette idée qui depuis a fait des prosélytes, comme vous voyez.