Le 15 juin 1852 était un mardi
Non, mon amie, je n'ai point quitté mon ermitage et ma cellule. Si je soulève mon capuchon en ce moment, c'est seulement pour vous dire sur-le-champ que malheureusement ceux qui ont dit que j'ai passé à Paris en ont menti parla gorge, comme disaient nos pères. Avant mon départ, à notre passage, à mon retour, vous l'auriez su la première. Peu s'en faut que je ne cède à la tentation de vous envoyer les lettres de regrets et même de reproches dont on me poursuit de Paris tous les jours, et ce matin encore. Je vous assure qu'on ne s'y contenterait pas de mes cartes de visite, et pourtant on n'y reçoit pas même cela.
J'allais vous écrire mon étonnement de ce que vous m'avez appris sur cette intéressante et courageuse Mademoiselle Sedaine. Est-ce possible? En êtes-vous bien sûre? Quelques jours après la publication de cet écrit sur la propriété littéraire oîi j'avais parlé d'elle et raconté les travaux de son père, dont elle avait perdu le fruit, le Ministre de l'Intérieur et le Ministre de l'Instruction publique de ce quart d'heure politique vinrent ensemble me chercher, dans leur empressement de restituer à. Mademoiselle Sedaine la pension que l'Empereur lui avait faite en dédommagement de ce que lui arrachait la loi qui dépouille, après dix ans, les héritiers d'un grand écrivain de ses droits d'auteur. Ces deux ministres avaient si vivement senti le reproche que je leur faisais publiquement, et leurs yeux s'étaient si miraculeusement ouverts, qu'ils se disputèrent le droit de rendre à Mademoiselle Sedaine sa pauvre petite pension impériale et royale. Mademoiselle Sedaine
m'écrivit qu'elle lui était rendue, en me remerciant ; et un de ses amis, dont je crois encore avoir les lettres à Paris, me confirma cette bonne nouvelle. Sur cette assurance je louai cette restitution dans un post-scriptum ajouté à ma lettre aux députés, que vous pouvez lire encore à la suite de Stello, et que Ton vient de réimprimer il y a peu de jours avec une nouvelle édition de tous mes ouvrages. L'avait-on trompée, lui a-t-on encore manqué de parole? Je rayerai mes éloges et reprendrai mes deux lignes d'approbation. Faites-moi savoir la vérité, et soyez sûre que je ferai ce qu'il faudra pour que cette injustice soit réparée avant que son malheur et ses douleurs ne s'aggravent. Mais comment puis-je croire à une mauvaise foi si cruelle? Si donc vous voulez du bien à cette excellente personne, achevez votre œuvre en la voyant à votre passage à Tours, et qu'elle vous dise les faits. Je voudrais, chère et gracieuse amie, que voire belle main fût le ministre des grâces et justices. Allez donc parler en passant à cette affligée, que je croyais sinon heureuse, du moins tranquille depuis onze ans.
Aurez-vous à Blois un état-major convenablement composé des danseurs de l'hiver, des nageurs de l'été, des féroces chasseurs de l'automne, et des causeurs de toutes les saisons? Je vous souhaite autant de rossignols, de lys, et de roses, qu'il y en a autour de la chambre à coucher de Lydia, qui est au lit, hélas ! >Iais je ne vous souhaite pas les tristesses et les inquiétudes qui m'assiègent souvent, et qui vous seront, j'espère, toujours inconnues.
CORRESPONDAt«iCE D ALFRED DE VIGNY. 239
A PHILIIM'E BUSONI
Mardi, 13 juillet 1852.
Ne soyez pas inquiet, mon cher ami. J'ai lieu de m'applaudir de toute manière de ma solitude. Souvent elle m'a serré le cœur un peu fort, il est vrai, depuis deux ans, mais en beaucoup de choses j'ai pris pour devise la maxime d'Épictète : Souffre et abstiens-toi. J'en suis consolé par le bonheur que j'ai eu de voir Lydia revenir à un état de santé moins inquiétant. — Nous avons fait quelques excursions dans les environs, ma réponse en a été retardée. Je me suis senti presque en colère avant-hier, à cause de vous. Vous m'aviez dit un jour que vous prépariez un ouvrage intitulé : r Histoire de la Bourgeoisie. Un autre vient de le faire. Connaissez-vous M. Francis Lacombe ^ ? Qu'est-ce que cet ouvrage? L'avez- vous lu? Parlez-m'en un peu. Vous aviez été dégoûté de l'écrire, il est vrai, à mesure que vous vous enfermiez dans l'étude de ce travail souterrain de la bourgeoisie, creusant des mines et des contre-mines pour sortir de terre. Vous voyez si j'oublie rien, non
1 . Histoire de la Bourgeoisie de Paris depuis son origine jusqu'à nos jours. Paris, Amyot, 1851, 3 vol. iii-8°. Ouvrage complété, en 1852, par un nouveau volume : Les Bourgeois célèbres de Paris.
240 CORRESPONDANCE d'ALFRED DE VIGNY.
seulement de ce qui vous touche, de ce que vousfaites, mais encore de ce que vous rêvez.
Vous m'inquiétez à votre tour pour votre chère Clotilde. Je n'aime pas les fièvres nerveuses. J'en ai eu plusieurs, je sais ce qu'on y souffre. Est-ce bien la mer qu'il faut à votre nerveuse beauté ? La mer est un remède bien irritant à un âge bien ému et comme la voilà :
... de ses dix-sept ans doucement tourmentée.
Mais qu'avons-nous à dire, nous autres, simples mortels? Sa mère est avec elle; une mère sait tout, et nous ne savons rien.
J'ai écrit à mon fidèle éditeur Charpentier de vous réserver chez lui un exemplaire des quatre volumes de ma nouvelle édition que j'ai achevé de revoir et de corriger. Elle est, je crois, la plus parfaite à cette dixième réimpression. J'y ai trouvé d'incroyables fautes qui s'étaient glissées entre les doigts des imprimeurs et les miens. J'ai recommandé d'ajouter à ces quatre volumes renouvelés un exemplaire du théâtre dont la dernière édition est plus récente que le reste et n'est pas encore entièrement épuisée. S'il vous convient de l'avoir, on vous le donnera à l'heure du jour où il vous plaira de l'envoyer ou de l'aller prendre en passant (19, rue de Seine).
Tout le monde peut en parler, excepté moi, qui ne pourrais naviguer qu'entre deux écueils : la fausse modestie et l'orgueil. Si vous avez encore le temps et le p ouvoir d'en écrire quelque part, ainsi que vous vous le
proposiez, comment n'en serais-je pas touché, puisque ce me sera une preuve nouvelle de votre constante amitié !
J'y ai beaucoup ajouté ici. .J'ai des caisses pleines de manuscrits ; tout cela reviendra à Paris avec moi. J'ai reçu ici la Revue contemporaine^. Elle n'a pas encore d'aplomb. Pour qu'il y ait quelque unité dans la voie que voudront suivre ses écrivains, il faudra qu'ils dérai/ent terriblement de leurs lignes accoutumées. Mais toute sorte de coalition est une excellente école de concessions.
Je ne vois pas que llachel ait été plus fidèle à Mademoiselle de Lignerolles - qu'à ses amants. Vous dites qu'elle baisse? Quoi! déjà ! et c'est la fatigue; vous ne voulez pas vous expliquer? vous êtes bien bon. Si c'est par pudeur, vous avez tort, car je lis vos lettres tout seul pour la première lecture, à leur arrivée, et vous pouvez vous expliquer en garçon sur ces mystères de coulisse qui nous font sourire à Paris. Sa fatigue ne peut être qu'une suite des mille et une nuits. C'est une maladie très connue.
1. Le premier numéro de la Revue contemporaine, fondée par le comte L.-C. de Belleval, avait paru en avril. Dans rintroduction, signée: Alfred Nettement, il était dit : « Il y a dans la Presse deux domaines bien distincts... les idées et les faits... Cette Revue a fait son choix : elle restera dans le domaine des idées et s'interdira le domaine des faits ».
2. Louise de Lignerolles, drame en cinq actes, en prose, par Dinaux et E. Legouvé, représenté pour la première fois, à la Coinédie- Française, le 6 juin 1838, et repris le 6 mai 1852, avec Racliel qui ne le joua que cinq fois en 1852 et huit fois en 1853.
242 CORRESPOxNDANCE d'aLFRED DE VIGNY.
Avez-vous écrit quelque chose quelque part sur le Théâtre -Français, et êtes -vous ravi de Diane ^ ou d'Ulysse^ 1
Il me semble qu'on a été injuste si l'on ne s'est pas souvenu de la traduction d'Anligone ^ du jeune Vacquerie. Ce fut la première tentative de chœurs, avec la strophe, l'antistrophe et l'épode. L'émotion fut profonde de cet hymne au culle des morts, de cette grande délibération sur l'équité, et de cette courageuse et adorable piété d'Antigone. J'en ressens encore le frisson au seul souvenir. Bocage y fut très homérique, vous en souvenezvous ?
Et votre Catherine, me sera-t-elle envoyée ou apportée? Je ne vois pas que vous y pensiez beaucoup, et c'est là ce que vous vouliez faire. Mais comment l'espérer? Vous n'irez pas chez votre parent d'xVngoulême, car il faut que vous soyez lié par une triple chaîne pour n'avoir pas accompagné vos deux anges gardiens au bord de la mer. Où sont-elles? Est-ce au Havre ou à Dieppe? Ce sont les ports de mer parisiens. Dites-moi si les sombres marées ont fait du bien à votre jolie convalescente.
1. Drame en cinq actes, en vers, par Emile Augier, représenté pour la première fois, à la Comédie-Française, le 19 février 1852.
2. Tragédie en trois actes, en vers, avec prologue et épilogue, par F. Ponsard, musique de Gounod, représentée pour la première fois, à la Comédie-Française, le 18 juin 1852.
3. Tragédie de Sophocle, en trois parties, en vers, traduite par Paul Meurice et Auguste Vacquerie, et représentée, avec la musique de Mendelssohn, pour la première fois, à l'Odéon, le 21 mai 1844. Bocage tenait le rôle de Créon.
Pour moi, je crois vous avoir dit que j'ai environ soixante cousines germaines ou issues de germaines qui habitent des terres échelonnées depuis Orléans jusqu'à Bordeaux. Nous allons partir bientôt pour une visite que nous rendrons à l'une des plus agréables d'entre elles, en Poitou. De là nous irons à Paris très probablement. Mais en cela, comme en d'autres projets, quelque chose qui arrive, je dis :
Le collier dont je suis attaciié De ce que vous vo}ez est peut-éti-e la cause.
Sur ce collier est écrit : J'appartiens, j'appartiens à une santé bien blessée et qui n'est pas la mienne.
Félicilez-moi cependant, je vous prie, de la victoire que j'ai remportée contre les maladies, à force de soins et de patience, afin de m'aider à me monter la tête pour me trouver parfaitement tranquille sur ma pauvre chère malade.
Je vous quitte, mon cher ami, pour aller voir travailler nos menuisiers, qui font des boiseries de tous côtés, dans des chambres très grandes et sonores comme des églises. Cette restauration du vieux manoir m'intéresse plus que je ne l'aurais cru d'abord.
Tout à vous.
ALFRED DE VIGNY
244 CORRESPONDANCE D ALFRED DE VKiXY
^ A LA VICOMTESSE DU PLESSIS
Au Maine-Giraud, mardi, 3 août 1852.
J'ai résolu, chère Alexandrine, de vous consulter sur tout ce qui touche notre famille. Voici quelqu'un qui m'écril pour m'attester une découverte qu'il vient de faire à Limoges, pays assez anciennement connu, et qui était l'antique Léinovice des Gallo-Romains. Est-ce parmi les médailles qu'il se trouve que j'ai là une cousine germaine, m'écrit-on, issue des Vigny, et qui a épousé M. Gondinet, ancien sous-préfet, et l'un des propriétaires les plus considérables du pays? Je n'avais été informé en aucune façon ni du voisinage, ni de la parenté, et si vous pouvez et voulez m'en parler, vous me ferez plaisir. J'espère que ma cousine n'est pas du temps des Gallo-Romains.
Vous m'avez fort diverti par votre étonnement des pétitions des campagnes des deux Charentes. Elles ressemblent fort aux adresses tourangelles que vous m'aviez envoyées, touchant Alexandre le Grand et son entrée à Babylone. Celles de ce pays sont écrites tous les matins par des gens qui ne savent pas écrire et font une croix pour signer. Soyez tranquille, ces bonnes gens n'ont pas le même genre de littérature que moi, et il est peu probable que nous écrivions ensemble. Mais
CORRESPONDANCE d'aLFRED DE VIGNY. 24o
je me demande comment quelque chose peut surprendre dans une nation tombée dans l'anarchie. Après la corruption, la dissolution, voilà ce qu'il ne faut pas oublier.
Ce qu'il faut souhaiter à tout homme qui, à tort ou à raison, s'est créé un nom célèbre, c'est de tirer son nom du sac où se ballottent et se roulent les intrigues politiques, qui cherchent à souiller tous les noms.
Horace Walpole disait : Dirty PolUicf {Donnez cela, k traduire à votre petit Hector.) C'est dans des temps comme le nôtre que la solitude est sainte. Quand par hasard vous vous occuperez de votre cousin, en famille, vous ferez bien de vous informer, car je crois que vous ignorez ce qu'il a fait. On vous dira : pendant dix-huit ans il a résisté à toutes les séductions, comme grâces, marques d'estime et mèn:ie d'attention, de la famille d'Orléans. Il n'y a rien qui ne lui ait été offert sous ce règne. On lui offrit la pairie, il la refusa; quelques jours avant sa réception publique à l'Académie Française, quand on vint chez lui le prier de faire dans son discours l'éloge de Louis-Philip])e et quêter une louange en usage jusqu'à lui, il refusa et dit que son siège était fait, qu'il n'avait rien à changer à son discours. De là virit la venf/eito de quelques courtisans. Leur intrigue prit pour organe M. Mole, qui se faisait un mérite de sa complaisance pour rentrer au ministère, ce qui ne lui réussit même pas. H ne lui en resta qu'une honte de plus. Les princes, qu'il flattait en ayant l'air de les venger contre moi, furent les premiers à traiter sa conduite avec mépris. Nous pouvons leur rendre
celte justice, à présent qu'ils ne régnent pas, et Madame Adélaïde dit à un de ses parents, qui ne me l'a répété qu'il y a deux ans, à Paris : « Monsieur de Vigny ne vient jamais aux Tuileries où nous l'invitons toujours, mais nous ne lui en voulons pas, nous savons son respect superstitieux pour la branche aînée... ». C'était bien agir de part et d'autre, je crois. Qu'en pensez-vous ?
J'ai voulu vous conter cela ce soir, pour que quelqu'un de ma famille le sût bien.
Vous avez remarqué un jour que je ne parlais jamais de moi. Mes amis me le reprochent souvent; hier encore l'un d'eux, en m'écrivant. Mais je viens de penser qu'il était permis au moins de raconter à sa famille des choses que tout le monde ne sait pas. Il faut se souvenir quelquefois que personne n'a dans sa vie une grande quantité de périodes de dix-huit ans. J'en ai sacrifié une tout entière, je n'en ai point de regret, et le ferais encore.
Voilà une page d'histoire de notre famille que vous pourrez léguer à vos héritiers, ma chère belle petite Alexandrine; mais je mets un signet ici parce que je la trouve beaucoup trop longue, parce que je vous écris avec des plumes de fer trop fines qui déchirent le papier, et parce qu'une heure sonne après minuit.
Bonsoir.
CORRESPONDANCE d'ALFRED DE VIGNY. 247
A FÉLIX EUNGEMER
Mardi, 10 août 1852.
J'ai voulu atlendre pour vous remercier, Monsieur, le moment où il me serait permis d'oublier en vous relisant et en causant avec vous, les inquiétudes que me donne sans cesse une santé qui m'est chère avant toute chose et qu'enfin j'ai réussi à rendre moins fragile par un bien long séjour à la campagne. — Je ne sais rien de plus aimable que la bonté que vous avez eue de répondre par l'envoi de vos œuvres à une question que je faisais à noire spirituelle et excellente amie '.
J'ai lu vos livres dans l'ordre de leur publication 5ui se trouve être celui du temps, et j'ai commencé par écouter le Sermon sous Louis XIV. Après m'être promené avec lui dans le silence de mes bois, j'ai passé de Bourdaloue et Claude au règne de Louis XV, au Père Bridaine et à Rabaud, avant de m'enfermer avec votre Voltaire, ce que j'ai fait depuis. — Je m'applaudis i'avoir pu vous lire dans la solitude, sans être influencé par un seul écho des bruits du succès ou de la critique, 5ans avoir jamais connu vos partisans ou vos adver-
1. Camilla Maunoir, à qui il demandait, le 24 mars 1851, « le lom du libraire de Paris » chez qui il pourrait faire acheter Un ermon sous Louis XIV et les Trois sermons sous Louis XV.
saires, sans même vous connaître encore. Comme l'u de vos orateurs, vous étiez pour moi seul dans la chaii et moi seul dans l'église, sans les frémissements appro bateurs ou les murmures de la multitude, sans rien d ce qui peut prévenir, entraîner ou troubler.
Je pourrai donc vous dire. Monsieur, mes impression et mes réflexions sans aucun alliage, sans autre chos' que ma pensée répondant à la vôtre. Je vous ai cherch' vous-même dans vos livres, et il me semble que ji vous ai vu tout entier aujourd'hui en achevant votn troisième ouvrage : Voltaire et son temps. A travers h voile des deux Romans historiques (car ne doivent-iL pas porter ce nom?) je a'ous avais entrevu déjà. Ct dernier livre vous découvre et vous ne pouvez qu'>' gagner. — Je suis content d'avoir résisté au premier mouvement qui me portait à vous parler des œuvres d'art avant d'avoir écouté l'œuvre du critique philo-i sophique. — Je vois que vous savez plus que personne mettre au rang qui leur convient les éloges uniquement littéraires et tout le matériel de la forme que vousi pouvez cependant créer et modeler avec une rare habileté.
La pensée seule vous importe, l'excellence de sa direction, la beauté de son but et la grandeur de ses enseignements.
Malgré cela, je ne puis m'empêcher de vous parler d'abord de la forme et des séductions de vos portraits, du plaisir que j'ai goûté à me promener avec votre Concile dans l'allée des philosophes, à entendre discuter nos hommes de l'Église de France, sur l'improvisation réelle
;l celle qui montre les soufflets de V orgue; à voir com- Tiencer, entre l'abbé de Fénelon qui est déjà le doux lomme d'opposition et Bossuet lui-même, une discussion, >rélude ries controverses futures. Rourdaloue, admiré léjà par AI. de Condom, ce Bourdaloiie qui croit encore, andis que Massillon décroit, vous lui avez donné, ilonsieur, un bien dangereux adversaire dans Claude de ^Iharenlon et vous en avez fait son maître, son guide évère, vous l'avez placé devant lui comme l'ange à 'épée flamboyante. Il l'avertit sévèrement par sa ettre, il en répète devant Bossuet les leçons redoutables )our le roi, il impose, il dicte une péroraison coura- ;euse, et comme Bourdaloue hésitait à déplaire, Claude ui apparaît, le foudroie d'un regard; au moment où il liait être infidèle à la leçon qu'il devait donner et qu'il vait reçue, l'orateur catholique est relevé par l'esprit protestant et ne triomphe que soutenu par lui.
Pour ne point sortir des mérites de la forme, je veux [ire encore le gré que je vous sais d'avoir encadré la omposition entre la lecture du cantique XIV d'Isaïe et a paraphrase. Tout ce livre est bien composé, et si le ait est rigoureusement vrai, Genève a dû s'enorgueillir t applaudir au sacrifice d'une victime telle que Bouraloue sur l'autel de Calvin.
Vous ne vous êtes pas contenté, Monsieur, de la [lettre aux pieds de Luther, vous avez écrit un autre vre que vous auriez pu intituler : les Martyrs protesmts, et nous. Français, nous ne savons que trop comien celui-là est cruellement historique dans vos plus anglantes pages. Ici, en vous embarquant sur les eaux
250 CORRESPONDANCE d'aLFRED DE VIGNY.
plus empoisonnées du siècle de Louis XV, vous avez vu; en les sondant, que vous auriez à combattre d'un côté,! le grand navire catholique, et de l'autre, les corsaires encyclopédiques. Aussi, vous avez fait feu de tribord et de bâbord, et cette fois vos pièces sont chargées à mitraille. Il me semble que vous vous êtes irrité en marchant.
La Société de Jésus n'est pas seulement attaquée, tous les dogmes du catholicisme sont frappés de vos traits redoublés. La confession, la direction des consciences, le célibat des prêtres, les légendes, la transsubstantiation et la présence réelle, la communion, les couvents, les sacrements, les frais du culte, la messe, les soins alors mal donnés aux malades, vous attaquez tout ce qui est vulnérable dans l'Église romaine. Le martyre des ministres Rochelte et Grenier ajoute à l'horreur du supplice de Calas. Vous n'avez rien omis de ce qui pouvait flétrir le catholicisme et indigner contre ses dogmes et ses actes. La grâce des dialogues et des scènes de la Cour ne m'a point empêché de suivre partout votre sentiment inexorable. Vous poursuivez votre ennemi avec un talent plein de souplesse. Le Père Bridaine et Rabaud sont les deux lutteurs, et les figures du xviii^ siècle tournent autour d'eux. Vous connaissez le temps de Louis XV comme le Chapelain de Frédéric II, mais, permettez que je vous le dise, je vois avec tristesse le soin que vous prenez de réveiller les souvenirs presque éteints de ces persécutions qui durèrent, hélas ! jusqu'à Louis XVL La France est depuis près d'un siècle le pays de la tolérance la plus complète, il me semble. Tout est ouvert à tous les cultes. Des hommes politiques de l'Église protestante
CORRESPONDANCE d'aLFRED DE VIGNY. 2ol
>nt assez longtemps gouverné la France actuelle pour [u'elle soit à l'abri de tout soupçon de partialité. Elle a )ien plutôt mérité le reproche d indifférence en matière le religion qui lui fut fait avec éloquence'. Si l'on évoluait trop souvent les ombres des victimes, si Montluc ■envoyait à Des Adrets ses fantômes, si le protestantisme ;t le catholicisme recommençaient celte lutte des morts, ;e serait, je le crois, le christianisme qui en souffrirait. Oans un temps oij, près de vous, Strauss a enseigné et arêché en Suisse, où nous avons vu à Paris le pouvoir i demi saisi par ceux qui disaient : La propriété, cest le )ol, et L'idée de Vexistence de Dieu est cause de tous les naux de l'humanité, à présent qu'il ne suffit plus de lire, comme un poète de nos jours qui m'est cher :
0 Christ, il est donc vrai, ton éclipse est bien sombre ^ !
L présent que la Divinité même est menacée par le natérialisme et le panthéisme à la fois, ii'est-il pas )ermis d'espérer que les ministres chrétiens emploieront 'autorité de leur parole à resserrer, s'il se peut, et rap- >rocher les barrières de tous les cultes? Ce n'est pas rop de toute l'armée du Christ pour faire face à la bar- >arie intérieure qui, de tous côtés, est sortie de ses inèbres.
Mais vous avez voulu faire la guerre au mal dans le VI i^ et le XVI 11^ siècle, et vous l'avez faite avec une aie indépendance, que vous l'avez combattue même