Lamartine : Hymne au Christ
2o-2 C0RUE8P0NDANCE d'aLFRED DE VIGNY.
dans le Genevois J.-J. Rousseau, votre compatriote. Vous le poursuivez encore, le mal, dans notre époque tourmentée. Hélas ! Monsieur, notre pauvre France nous a donné d'étranges spectacles. Nous sommes encore l'arme au bras, et depuis le peu de temps où vos livres furent publiés, vos idées ont déjà pu se modifier sur bien des points.
Je compte sur l'amitié et la belle et sage intelligence de Mademoiselle Camilla Maunoir * pour m'avertir dès que de nouveaux écrits auront suivi ceux dont vous m'avez fait possesseur. Peut-être prendrez-vous encore la forme du Roman historique. Je m'en féliciterais, car vous avez prouvé qu'il n'y a point de question, si grave qu'elle soit, et pas de vues si liaules qui ne puissent s'y déployer dans un langage pur et dans une composition aussi chaste que la pensée qui inspire et soutient votre religieux ministère.
Vous voyez, Monsieur, par la longueur de cette lettre, expression bien incomplète encore du plaisir que je vous dois, combien il me sera précieux de voir l'auteur après avoir vécu ici avec ses ouvrages. Je serai peut-être un jour assez heureux pour vous rencontrer dans votre beau pays et pour vous prier, dans des entretiens pareils à ceux de votre grave Concile, de ne regarder mes remarques et mes regrets sur l'ardeur militante du protestantisme que comme une preuve de plus de l'impres-
1. Amie de Vigny qui traduisit en vers anglais quelques-uns di ses poèmes, notamment Paris. Il s'établit entre eux une correspondance que nous espérons pouvoir joindre au volume qui suivn le présent recueil.
sien sérieuse que produisent sur moi vos écrits, et de la haute estime qu'ils m'ont inspirée pour votre personne.
ALFRED DE VIGNY
Au Maine-Giraud, Blanzac (Charente).
Mercredi, 20 octobre 1852.
Je vous ai promis, Monsieur, de vous dire ce que j'apprendrais dans mon ermitage sur cette inconnue charmante de qui vous conservez un billet doux.
Sachez donc d'abord que je me sens fort épris de cette personne qui n'a que le défaut d'être morte comme la belle cavale du Roland furieux. De quelque endroit du purgatoire ou du paradis qu'elle m'écoute parler d'elle, je pense qu'elle doit sourire derrière le masque de velours des belles dames de son temps, en nous voyant chercher partout son nom.
Encore si nous connaissions quelque chose de la vie ;t des passions de M. le comte de Raymond, gouverneur le notre Angoumois, nous saurions bien qui elle fut, ar je le soupçonne fort d'avoir été notre rival, si nous ommes vous et moi amoureux d'elle comme cela me lemble avéré. — Mais il faut nous contenter de ce que isent les gros livres et j'y trouve seulement ce qu'elle
2o4 CORRESPONDANCE D^ALFRED DE VIGNY.
ne fut pas. Ainsi il est bien certain que 3Iadame de Sévignén'a pas écrit ce billet en 1739, par la raison qu'elle quitta ce monde en 1696. Ensuite les armoiries que j'ai ici de la mère de madame de Grignan sont une sorte de double losange noir et blanc qui ne ressemble point à un cachet brisé que porte votre lettre. Puis notre grande préoccupation, la bataille de Rosbach, se donna en 1757 et la dame de nos pensées dit : c'est un second Rosbacli. Or, comme elle n'avait pu deviner cette bataille en 1739, il faut bien lire 1759 dans la date de son petit billet et y voir un 5 fort mal griffonné comme une s. Voilà où j'en suis sur cette charmante personne qui ne peut manquer ce me semble, d'avoir été belle, aimable, brave et bonne, tenant son salon en grande dame et son éventail à la main comme un sceptre. Vous peignez si bien que vous ferez son portrait quand vous voudrez de souvenir^ car je présume qu'elle revient à minuit dans votre beau château. Elle n'est point rêveuse et je ne pense pas qu'elle promène au clair de lune dans vos bois majestueux, mais je suis sûr que vous la trouvez souvent assise au coin du feu avec une levrette à ses pieds et descendant de cheval. Il ne faut pas trop peut-être vous occuper d'elle de peur de ce M. de Raymond qui reviensdra par jalousie vous tirer les pieds.
Vous voyez, Monsieur, que rien de ce qui nous a occupés chez vous ne saurait me rester indifférent. Croyez que vous avez en moi un voisin qui vous prie d'offrir ses respects à la maîtresse de la maison.
ALFRED DE VIGNY
Au Maine-Giraucl,
CORRESPONDANCE D ALFRED DE VIGNY. 2u5
A LA VICOMTESSE DU l'LESSIS Au Maine-Giraud, samedi, 27 novembre 1852.
Puisque vous voilà retournée dans voire manoir, lisez donc, pendant que je la lis aussi dans mes bois, l'Histoire de la Restauration de Lamartine. J'en achève le septième volume ; vous y verrez une sorte de reproche qu'il me fait de ma solitude, et vous me direz l'impression que vous aurez reçue de ses jugements. Il y a de beaux tableaux, et des portraits ressemblants, dont vous serez frappée et quelquefois émue. Vous pourriez déjà, s'il a l'esprit assez attentif pour suivre un récit, faire lire à votre Hector des fragments que l'on peut détacher, tels que la bataille de Waterloo, la chute de Napoléon, la mort de Murât, la guerre d'Espagne, et les luttes habiles de Louis XVUI, qui a la gloire d'être mort sur le trône de France, seul souverain couché à Saint-Denis depuis Louis XV.
Un soir, seule avec votre enfant, vous choisirez (voilà mon ordonnance de Docteur Noir), vous lirez vous-même un de ces tableaux, il dormira par là-dessus, s'en souviendra malgré lui dans son sommeil, et vous en parlera le lendemain tout le jour ; et il aura reçu ainsi pour sa vie entière une impression vive, profonde, colorée, de l'histoire de France la plus récente, dont nous avons vu les personnages.
2o6 CORRESPONDANCE D ALFRED DE VIGNY.
Vous m'avez là dans un ermitage, encore sous mon capuchon, et vous n'en profitez pas pour causer avec un peu de réflexion, de calme, et d'abandon. — Vous avez tort, Alexandrine ; une fois à Paris, je n'en aurai plus le temps. Je cherche à deviner ce qui plaît à votre âme et à quoi elle s'attache dans ses réflexions. Vous ne me le dites pas assez. Puis-je penser que dans les longues et silencieuses journées de la campagne vous n'ayez pas une heure de retraite et de rêverie pour me parler comme vous avez fait quelquefois de vos lectures, de vos occupations, de votre famille ?
A PHILIPPE BUSONI
Jeudi, 24 décembre 1852'.
Depuis le mois de juillet, j'attendais votre réponse, mon ami. Nous avons fait, comme je vous l'ai dit, quelques excursions et des visites chez des parents, puis nous sommes revenus ici dans ce cher asile. Nous allions partir la semaine dernière pour Paris, les malles étaient faites et il ne s'agissait que de monter en voiture, quand Lydia est tombée malade. J'ai repris mon collier ou plutôt on l'a rattaché à la chaîne de la campagne, car pour le collier je ne le quitte jamais. Ne me demandez pas ce qu'elle soutfre et comment elle est ma-