A JULES DE SAINT-MAUR
Samedi, 8 septembre 1855.
Assurément, mon cher Jules, j'accepte avec plaisir cette sainte magistrature que vous m'offrez et ce grave
1. Anjourd'lmi rueSéguier ; les deux autres étaient la rue Pavée au Marais (rue Pavée actuelle), et la rue Pavée-Saint-Sauveur comprise actuellement dans la rue Tiquetonne.
278 CORRESPONDANCE D ALFRED DE VlCNY.
rôle de parrain^ que j'exerce déjà de plusieurs côtés avec beaucoup de succès dans Paris, Versailles et les provinces et ])resque toujours dans notre nombreuse famille.
Rien de plus gai que l'assurance avec laquelle vous m'affirmez que ce sera un Africain. Moi je dis : une Africaine et je vous trouve bien hardi de trancher une si grande question, quand Madame de Saint-Maur ellemême n'en sait rien ou ne veut pas vous le dire.
Vous mériteriez bien que ce fût une Sultane au lieu d'un Calife, parce que vous ne faites jamais part à. personne de la naissance des filles.
Vous êtes bien le digne petit-fils de mon oncle de Chinon. Car l'abbé Hue, le bon missionnaire pour qui j'ai présidé à l'Académie et à qui nous venons de donner une couronne d'or plus douce que celle du martyre qu'il a cherché quatorze ans en Chine, m'a dit que les Chinois avaient recours à tous les sortilèges du monde pour ne pas avoir de filles et les exposent comme OEdipc, ou les jettent à l'eau dans un sac comme de petites chattes.
J'espère que vous voudrez bien ne pas agir ainsi avec la jjetite Arabe aux yeux de gazelle qui veut peut-être venir au monde. Mais au contraire, vous direz : Dieu est Dieu, et vous ré])éterez trois fois : C'était écrit, et vous la nommerez Sarah ou Fathmah. — A présent que tout est prévu, il ne s'agit plus pour cet enfant que de
1. Il s'agit du cinquième enfant de M. et Madame Jules du Pré de Saint-Maur, Augustin, né en 1855, au château de Bernadets, en Béarn, chez son grand-père, le baron de Laussat (Note de M. Paul Lafondj.
se donner la peine de naître et je compte sur vous pour me dire comment il aura rempli ce premier devoir assez difficile. Comme je ne pense pas que vous l'emportiez tout chaud en Afrique, j'espère bien, mon ami. que je saurai par mes yeux, à Paris, que la mère et l'enfant se portent bien ; dites à ma cousine que je serai heureux de saluer ainsi sa cinquième maternité et que je lui suis tout dévoué.
ALFnKD T>K VIGNY.
Mardi, 9 octobre 1855.
Il me semble, Monsieur, que vous vous alarmez beaucoup trop. Si Cinq-Mars était déjà réimprimé dans le format in-octavo, il est probable que j'en serais instruit, car vous connaissez ma coutume constante de revoir les épreuves de chaque édition.
Il n'est pas encore réimprimé dans ce format, mais il le sera.
J'ai quelque peine à comprendre l'élonnement que vous dites éprouver à cette nouvelle.
Vous avez oublié, je crois, bien des choses qu'il importe de vous rappeler.
D'abord, le peu de penchant que j'ai toujours eu pour le format in-dix-huil, et la peine que vous eûtes à me
décider à l'adopter, en 1842 ; le désir que je vous ai toujours témoigné de revenir aux grands formats, et dont je vous ai joarlé l'année dernière encore.
Il ne vous convient pas de réimprimer ainsi mes œuvres. D'autres éditeurs me l'ont plusieurs fois proposé. Ceux de la Librairie Nouvelle ont traité avec moi'.
Vous ne m'avez jamais paru considérer aucune publication dans ce format in-octavo comme vous faisant le moindre tort, et vous avez, de votre main, écrit sur chacun de vos traités que le droit m'était toujours réservé de faire réimprimer mes œuvres dans tout autre format que le vôtre in-dix-liuit.
Tous saviez qu'en 1841 M. Delloye avait fait avec moi un traité pour une édition in-octavo ; vous en avez fait mention dans notre premier traité. Cette édition, que les désastres et la mort de cet homme honorable ont seuls empêchée, ne vous semblait nullement pouvoir nuire à la vôtre, apparemment.
J'ai toujours trouvé cette même opinion établie parmi tous les éditeurs, que les deux formats : in-octavo et indix-huit, répondaient au choix de deux publics différents. Quelques-uns m'ont dit même qu'ils ne doutaient pas qu'il ne leur fût aisé, s'il le fallait, de les mener de front, et de vendre autant l'un que l'autre.
J'ai donc toujours été parfaitement libre de consentir à cette réimpression qui me plaît, sans avoir le moindre sujet de craindre de vous nuire, et assuré contre mes
1. Le premier volume de cette édition iii-8° : Les Consiiltatiom du docteur Noir (Première consultation). Stello, fut publié en 1856 ; Cincj-Mars (douzième édition) ne parut qu'en 1858.
propres scrupules par la condition expresse du droit que je me suis toujours réservé, et je le relis dans tous vos traités, et dans celui du 24 octobre 1854 comme dans les autres.
Il n'y a pas de convention particulière plus positive que la nôtre. C'est une réserve sans laquelle, vous le savez, je n'aurais jamais traité pour le format in-dix-huit.
Vous savez. Monsieur, que dans chaque réimpression de mes œuvres, je vous ai laissé fixer comme il vous a plu le terme de votre propriété, pour l'édition dont il s'agissait dans votre format in-dix-huit. Par exemple, dans votre traité du 19 septembre 1842, en imprimant quin::e mille exemplaires, je relis que vous aviez pris le terme de deux ans et demi. De même pour tous les autres, jusqu'en 1852, où je vois: trois ans et demi.
En octobre 1854, pour la onzième édition de Cinq- Mars (seul), trois ans et demi est aussi pour terme de celle édition iji-dix-huit, et en ajoutant toujours cette condition sine quâ non : « Monsieur de Vigny pourra le faire réimprimer, mais dans tout autre format que celui de la Bibliothèque Charpentier ».
C'est aussi, Monsieur, ce qui va se faire.
Je crois bien que cet arrangement ne vous était guère plus inconnu que tout ce que je viens de vous remettre en mémoire. Mais j'ai voulu vous le redire très franchement, pour répondre au désir que votre lettre me témoigne.
xMon traité avec la Librairie Nouvelle n'est déjà plus très récent, et vous avez eu un an pour répandre la onzième édition de Cinq-Mars sans la moindre concurrence. Quoique ce grand format in-octavo s'adresse,
282 CORRESPONDANCE d'ALFRED DE VIGNY.
Comme je pense, à un autre public et aux grandes bibliothèques, j'ai témoigné à Messieurs les éditeurs, en traitant avec eux, le désir que Cinq-Mars ne fût pas imprimé de quelque temps. Quoiqu'ils soient libres de commencer par le volume qui leur plaira, j'ai insisté, dans votre intéfôl, pour que Cinq-Mars ne fût pas le premier, et j'ai lieu de croire que ceci s'accomplira.
Vous voypz, Monsieur, que vous aviez parfaitement raison de ne pas ajouter foi à la nouvelle qui vous inquiétait. Ce volume de Cinq-Mars in-octavo, tout imprimé et publié, est un fantôme qui n'a pu apparaître aux yeux de personne, et surtout aux miens, qui s'en seraient étonnés plus que vous-même.
Voilà, Monsieur, la simple histoire de cette réimpression, où l'on a conservé vis-à-vis de vous tous les ménagements possibles.
Croyez, Monsieur, à tous mes sentiments de considération.
ALFRED DE VIGNY
A AMÉDKE LEFÈVRE-PONTALIS ^
Dimanche, 25 novembre 1855.
Oui, Monsieur, vendredi prochain à deux heures, vous
1. Député d'Eure-et-Loire en 1871 ; il avait obtenu, au mois d'août, le prix d'éloquence à rAcadèmie pour un discours sur Saint-Simon.
lie retrouverez dans cet ermitage de Paris, où vous m'avez vu.
Je serai cliarmé de vous y recevoir de nouveau et de vous j)arler de Saint-Simon et de la Femme mariée ^
Personne assurément ne saura mieux que vous aborder le mariage ; vous y voilà tout préparé et armé de pied en cap. — J'espère que le petit-sexe comme le nommait très irrévérencieusement Balzac (las de dire : beau sexe) vous tiendra toujours compte de la générosité de vos procédés envers lui.
C'est de quoi nous parlerons. La lutte des deux sexes est ce qu'un tableau anglais intitulait dernièrement : An old, old Slory.
La femme, mariée ou non, sait bien que tous les Alcestes du monde finissent par dire :
Sa grâce est la plus forte.
C'est cette grâce, je crois, qui vous a gagné le cœur et de Icà vient que votre raison plaide si bien sa cause. Adieu, Monsieur, le reste à vendredi.
ALFRED DE VIGNY
1. Vigny fait ici une confusion, la Femme mariée était la tlîèse de droit du frère de M. Amédée Lefèvre-Pontalis.
A LA VICOMTESSE DU PLESSIS
Paris, le 5 avril 1856.
Eh bien, chère Alexandriue, et le mot de l'énigme où est-il? Me le domierez-vous? Je l'atlends toujours Avez-vous découvert une Australie ou une Californie ' Connaissez-vous un Eldorado et un Candide qui parte pour chercher des moulons rouges ferrés en or? Pouj moi, je n'ai rien compris à tout votre dernier petit billet Est-ce une charade ou un logogriphe? dites-le franchement, chère amie. 0 mystérieuse étourdie que vous êtes ! Quand donc vous arrivera-t-il de me comprendre Que vous faut-il donc encore pour me connaître; Avez-vous pu croire que, si je ne pouvais pas aller vous voir pour vous voir, il y avait au monde un intérêt, ur. but qui pût me faire partir? Vous aimez, dites-vous! l'indépendance et un peu enfin la fierté avec lesquelles j'agis dans les choses publiques? Ne comprenez-vous pas la dépendance où m'enchaîne le seul devoir que j( me reconnaisse? I
Que vouliez-vous dire? Ce que vous m'avez écrit er dernier lieu avait quelque chose de déterminé qui m^ revient à la mémoire et je n'ai pum'empêcher de croirt que, de vous-même, vous m'en donneriez l'explication si elle peut se donner par écrit ; ou, sinon, que vouj
CORRESPONDANCE D ALFRED DE VIGNY. 28o
liargeriez quelqu'un de venir me la donner s'il s'agisait d'une simple affaire.
Allons, mon amie, ma belle cousine, un peu de ourage, prenez une plume, et traduisez pour moi ce ue vous m'avez écrit dans le plus gracieux, mais le lus vague langage du monde !
Adoucissez ainsi la tristesse des éternelles absences, es souvenirs et des regrets!
CXLYIII
A UNE DAME
10 mai 1856.
Coule Arabe
Il y avait une fois, dans l'Orient du côté de la Mecque, m palais de marbre rose où personne n'osait pénétrer larce qu'il était habité par des génies, à ce que disent es contes arabes que j'ai lus autrefois. Toutes les nuits in voyait des lumières éblouissantes qui illuminaient tout 'intérieur de ce grand palais, et les hautes colonnes, les rèfles, les fenêtres longues, les spirales transparentes [es escaliers, les cent petits dômes et leurs toits à clohettes, et les pointes des petites tourelles de porcelaine le détachaient en noir sur la lueur égale qui éclairait le
286 CORRESPONDANCE d'ALFRED DE VIGNY.
palais tout entier. Cependant on n'y voyait jamais l'ombre de personne. Homme ni femme n'y paraissait. et les lueurs qui s'allumaient tout d'un coup au couchci du soleil s'éteignaient toutes ensemble à son lever.
Quoique toutes les portes fussent ouvertes, il ne s'était trouvé personne, depuis cent ans, qui eût osé lee passer, lorsqu'un fidèle croyant qui venait de faire seii dévotions à la Mecque s'aventura jusqu'à une longue avenue de palmiers qui le conduisit aux grandes portes de cèdre sculpté du palais enchanté. Il portait en bandoulière sa petite giberne du Coran sur laquelle il posa sa main gauche, et, tenant son chapelet dans les doigta de sa main droite appuyée sur la garde de son yatagan. il entra d'un pas paisible, en laissant ses babouche? rouges sur le sol de la porte, par respect pour les génies et ne gardant que ses chaussures de maroquin jaune, i' marcha avec confiance sur les tapis très moelleux, dan^ de longues galeries, entre deux haies de paravent; d'ivoire transparent dentelé et sculplé, qui représentaien les aventures divines de Brahma, et les transformation: de tous les génies de l'Orient.
On n'entendait pas le moindre bruit, et le jeune Musulman avait déjà passé à travers quarante-neu grandes salles désertes, magnifiques, et illuminées lorsqu'il entendit un léger soupir, et il vit au milieu d( la cinquantième salle dorée un trône de marbre noir su lequel était assise une jeune femme d'une grand' beauté.
Après s'être agenouillé devant elle, il fut très surprî de voir qu'elle lui tendait la main, l'attirait à elle et lu
CORllESPONDANCE d'aLFRED DE VIGNY. 'J87
donnait un baiser sur le front : « C'était vous que j "attendais depuis cent ans, dit cette jeune femme, et je vous dois le récit de ma vie ». Elle le fit asseoir auprès d'elle, et après lui avoir raconté avec un esprit incomparable do grâce et d'éclat, pourquoi les génies l'avaient ainsi condamnée à demeurer seule durant tant d'années, elle l'assura que malgré la magnificence de son beau palais elle conunençait à trouver son séjour un peu long, et ne serait pas fâchée d'aller ailleurs.
— Eh bien! que ne venez-vous donc avec moi? lui dit le Mahomélan. Puisqu'il était écrit sur le collier d'or invisible que je porte au col, comme tous les vrais îroyants, que je devais entrer ici et vous faire voir celui ^ue vous attendiez, il doit être écrit aussi que je vous emmènerai vivre et mourir avec moi.
— Je ne demanderais pas mieux que de partir sur-leîhainp avec vous, dit-elle, parce que vous m'avez écoutée toute la nuit sans m'interrompre et sans monrcr d'inq»atience, et i)arcequc j'ai vu dans vos yeux des rayons et une larme... mais voici quelque chose qui n'empêche de partir.
En disant cela, elle ouvrit sa robe de gaze brodée d'or 3t il vit clairement qu'elle avait les deux jambes et les deux pieds changés en marbre blanc.
J'ai pensé souvent depuis cinquante-neuf jours que ce serait un grand bonheur pour moi, Madame, que d'aller vous revoir et vous remercier de la bonne grâce .{ue vous avez mise à vous informer si souvent de ma blessure; mais j'ai aussi pensé bien souvent que j'avais les mêmes raisons d'immobilité que cette femme en-
chantée, et j'éprouve, comme elle, le poids d'un pied d€ marbre que l'on ne peut même pas traîner comme un boulet. Je vous prie donc. Madame, de dire un peu pour moi votre chapelet, et de croire qu'à celle condition je serai bientôt guéri, et en état de vous allez dire comment je vous suis parfaitement dévoué.
ALFRED DE VIGNY
A PHILIPPE BUSONI
Mardi, 27 mai 1856.
J'ai reçu votre billet, mon ami ; je vous ai attendu, et vous n'êtes pas venu. Je sors depuis quelques jours et suis parfaiteirient guéri.
Il faut bien que je laisse à la Providence le soin de décider si vous viendrez pour ne me pas voir ou pour me voir.
Presque toujours je suis chez moi à une heure après midi, mais je ne puis affirmer que ce soit pour tous les jours de l'année. Vous me feriez plaisir si vous pensiez à déterminer un jour qui ne soit ni mardi ni jeudi.
Madame de Vigny vient d'être fort malade encore, cL je passe de l'état de gardé à celui de garde.
Connaissiez- vous Augustin Thierry? Je ne l'avais jamais vu, mais j'ai assisté à ses funérailles en grand
uniforme de l'Institut, pour honorer, autant qu'il était en moi, la sagesse de sa vie el la sagesse de ses œuvres, et pour témoigner au moins à sa tomné le respect que nous devons tous aux martyrs du travail, dont il fut le plus courageux, cet aveugle paralysé qui, pendant trente ans, dicte ses livres et, malgré l'impuissance de tout son corps, exerce sur lui-même la puissance de son âme et met en ordre dans sa mémoire des pages qu'il ne pourra jamais relire et qu'il nous laisse en tombant.
J'ai trop à vous dire pour continuer de causer ainsi, et je pars tout à l'heure pour l'Académie Française où je fais partie d'une commission.
Venez me raconter les félicités de votre vie pastorale, et dites à votre gracieuse famille que je lui recommande [le m'aimer toujours un peu.
ALFRED DE VIGNY