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A UNE JEUNE FILLE

Dimanche, 10 août 1856.

Étes-vous en Amérique ? Avez-vous rencontré Candide dans l'Eldorado? Nous rapporterez-vous des moutons rouges dont la laine laisse pleuvoir des perles, des

1 . La lettre du 27 juin 1858, publiée ci-après, est adressée à la même personne.

diamants et des paillettes d'or? Vous êtes toutes les deux pleines de raison et l'idée de votre voyage ensemble me plait infiniment. Vous avez l'air de Clorinde et d'Herminie, et d'ici je vous vois chevauchant. L'une plus accoutumée à l'escrime que l'autre qui trouve le casque et la cuirasse un })eu lourds. — Je saurai vos aventures, prenez garde à moi. Je saurai tout ou presque tout. Vous avez été la plus charmante, la plus aimable, la plus spirituelle interprète du monde, je sais déjà cela et j'aurai bien d'autres histoires encore. Petit Di'ogman français, voyez comme la Providence arrange tout pour le mieux ! Elle a décidé, dès le jour de la création, que vous seriez l'amie de notre amie, Augusta, puis l'amie d'une autre amie l*oèle, Poêle vous-même, et toutes deux jetées dans une île déserte où vous avez été d'un si grand secours à la belle' voyageuse qui vous aime beaucoup et ne peut se passer de votre présence. Je vois que comme elle avait surtout affaire à l'ile de Wight, elle a commencé par passer un mois à Londres. — Je ne sais pas encore si elle a découvert Lady Gordon. Votre sœur, Mademoiselle Louisa, s'attend à voir revenir 31adame Louise mariée avec un amiral anglais. Je n'en doute pas non plus un moment. Pour vous, Mademoiselle, il est bien temps que vous reveniez voir noire pauvre petite France où l'on brûle comme au tropique et qui demande une goutte d'eau à grands cris comme les damnés font à côté d'Eloa qui leur donne une larme de temps en temps, je pense. Voilà ce qu'elle fait, vous me lavez demandé un jour. Et vous, que faites-vous ? — C'est

peut-être Lucifer déguisé en belle Muse que je vous ai envoyé. Prenez garde de vous brûler à sa main blanche.

J'ai passé quelques heures à Versailles avec Monsieur votre frère qui va vous porter ce billet, et qui vous dira, Mademoiselle, en quel bon état il nous laisse tous. Je me figure qu'il va vous ramener puisqu'il revient avant ses grandes courses dignes de Sindbad le Marin. — Je le souhaite bientôt, ici, avec vous pour qui je le charge de mille sincères et vives amitiés.

A MADAME LOUISE LACHAUD

Septembre 1856.

Si j'écrivais à une autre personne que vous je dirais : C'est bifu fait ; vous nous quittez pour aller à la campagne, vous y trouvez la pluie et le froid, tandis qu'à Paris on n'a pas fait encore de feu et l'on étouffe. Mais je pense que ce séjour vous fait mal et je deviens sérieux. — Le grand air qui vous environne est un venL humide et perpétuel qui tourbillonne dans les oreilles et pénètre dans la gorge de Louise qui sera toujours délicate et vulnérable si Ton n'en prend un soin conti?mel. Mais c'est im soin bien inutile que de lui recommander sa personne qu'elle traite avec une indifférence

dédaigneuse. — Si un de ses enfants a quelque caprice, elle n'hésitera pas à sortir, quitte à se mettre au lit à son retour. Je voudrais vous rendre quelque peu égoïste et inquiète de vous, mais je ne sais point de paroles assez puissantes... J'y renonce, je vous abandonne à tous les défauts qui viennent de votre bonté, je vous livre à tous les excès de votre cœur maternel, vous êtes capable de tout en ce genre de fautes, et je veux consulter des théologiens pour voir si je ne pourrai pas y trouver un péché. Quand je l'aurai découvert, je vous l'écrirai bien vile et vous arrêterez enfin ces imprudences constantes de votre vie. Que vous ont fait vos enfants pour leur donner cette cause de regrets futurs d'avoir attristé et altéré la santé de leur mère? Ils vous diront: « Nous n'avions pas l'âge de raison, pourquoi ne nous avez-vous pas grondés et comment ne nous avoir pas empêchés de vous faire du mal I »

Je dis cela de loin, mais non au hasard, trop certain que je suis de tomber juste. Voilà le froid qui se fait sentir aujourd'hui pour la première fois et je pense à vous qui devez en souffrir sans parler; je sais le mal qu'il vous fait... J'ai, comme vous, éprouvé la pesanteur des conversations vulgaires de la province et de ses interminables visites qui préludent par des récits plats ou grotesques dont la conclusion ne se découvre qu'après une traversée pénible et dont le but est toujours une question ou une demande, un piège quelquefois. Ce ne fut pas le moindre sacrifice de ma vie que de les écouter trois ans de suite. Cependant on finit par en faire une sorte d'étude d'une race parti-

CORRESPONDANCE d'ALFRED DE VKiNY. 293

culière dont la vie est condamnée à tourner dans un cercle de boue, qui pour moi serait un des cercles de Dante en Enfer. Ils ont la vue courte et ne vivent ni au delà, ni plus haut que la circonférence de leur destinée, et j'ai quelquefois été presque attendri de la candeur de leur ignorance universelle quand il ne s'y mêlait pas de méchanceté.

Quelquefois, je ne sais trop pourquoi, je crains pour vous tout d'un coup mille choses et je vais à vous comme une mère qui se lève sans raison et qui va regarder dans un berceau...

Puisse la nature qu'on encense lui faire du bien et ne pas vous faire de mal ! Je souhaite beaucoup qu'elle mérite tous les compliments fades que la poésie lui fait depuis que le monde existe. On a assaini Paris, il faudrait pouvoir assainir les campagnes... De tous côtés je reçois des confidences de voyageuses gelées par cet été qui brûlait les pavés de Paris au mois de septembre. L'une m'écrit : « Je n'avais jamais eu mal aux dents el les bois et les belles fontaines m'en ont envoyé plusieurs accès à jeter les hauts cris. » — a Nous faisons de grands feux, dit une autre, et je mets des fourrures pour me sauver des brouillards dont on fait de si vaporeuses gravures sur les albums. » — « J'étais venue chercher des rayons et je trouve des frissons », me dit ime troisième personne trompée par les voyages et victime de leurs enchantements.

A UNE AMIE

7 septembre 1856.

Heureuses les personnes qui font avec vous ce beau voyage que vous décrivez I Tous mes voyages à moi se font clans l'intérieur de mon front. En fermant les yeux, je regarde dans ma mémoire les images les plus chères du passé, et j'y retrouve une jeune sœur aux yeux bleus et aux cheveux noirs, sortant du couvent pour se marier, et qui, aujourd'hui, n'a rien oublié de ce frère qui n'oublie rien, excepté lui-même, chose dont il se soucie peu...

Je n'ai pas pu voir la nature, que j'aurais aimé à contempler, et, pour ne pas en avoir de regrets, j'ai fait des vers contre elle que je vous envoie, chère petite sœur bien aimée. Je me suis persuadé, en maudissant la terre, ses bois et ses montagnes, que je la détestais, que je ne croyais plus ni à l'air, ni à la lumière, ni aux grands horizons, et que tout cela n'est, après tout, qu'une toile de fond bonne à servir de cadre à la beauté que l'on aime, à la personne qui vous accompagne dans la vie, et près de qui tout doit n'être rien.

Ai-je tort? ai-je raison? Je ne sais; mais il m'est nécessaire de croire toujours cela, pour que les révoltes secrètes de l'homme soient un peu étoufïées en moi,

pour que je ne crie pas contre le ciel. Je vous prie, amie, ne me décrivez pas votre voyage quand vous reviendrez. Ce serait à moi de vous dire :

— D'un aveugle affligé vous déchireriez l'âme,

Si vous lui demandiez ce que c'est qu'un beau jour.

Oui, dites-moi que le Rhin n'était pas beau, que ses îles n'avaient pas de verdure, que ses vagues n'avaient plus de mugissements, que ses châteaux étaient sans majesté dans leurs antiques ruines ; vous me direz cela, vous mentirez par amitié et vous me ferez du bien. Je reviendrai auprès de ma lampe, et je continuerai à écrire comme j'ai fait liier jusqu'à deux heures et demie après minuit pour tout oublier.

Mais, hélas! on n'oublie que dans le moment même oîi l'on écrit, mon amie. C'est un rêve forcé auquel on se condamne. Puis, lorsque l'on va sous les rideaux chercher le sommeil, le bienfaisant sommeil, l'innocent sommeil, on trouve la mémoire avec tous ses tableaux et tous ses regrets, mais aussi avec ses charmes et ses grâces; on peut choisir dans ses belles images, et je m'y attache avec une secrète passion...

Quand votre jolie lettre est venue, elle m'a trouvé me demandant pourquoi vous teniez si mal vos promesses. Voyez, mon amie, comme l'on est souvent injuste envers ceux que l'on aime. J'ai péché contre vous, par pensée, pendant un moment de reproches intérieurs que je vous faisais. Et pendant ce temps-là votre gracieuse lettre était en chemin et venait me parler de ces bonnes amitiés de toute la vie, qui sont ioujours mns peur et

sans reproches, sans nuages, sans gronderies, sans colère, sans réprimandes; comprenant toutes les privations de la vie, tous les goûts, tous les caprices rieurs qui nous aident à combattre l'éternel ennemi des vivants qui est Ven?iui; voyant toute chose avec une indulgence sans bornes et ne s'attristant que des maladies qui menacent et qu'on doit s'efforcer de faire oublier par tous les moyens possibles, jusqu'à ce qu'on les exorcise ainsi comme des démons et qu'elles s'envolent par la fenêtre.

A MADAME LOUISE LACHAUD

Septembre 1857.

Vous avez raison de ne pas laisser Georges en pension entière et complète. Il est bon que les enfants reviennent le soir entendre le langage de leur famille, ce port d'où ils partent et où ils doivent toujours revenir. Ceux qui n'entendent jamais que les propos du collège ne sont plus en harmonie avec leur maison quand ils y rentrent, ils n'ont sur la vie que les idées que les autres leur ont données et des ambitions fausses, étrangères aux désirs justes et réfléchis de leurs parents, hostiles quelquefois. Les jeunes enfants qui reviennent le soir auprès de leur mère y respirent l'air pur et sain de leur berceau ; sa conversation leur donne des idées justes de

toute chose et les repose des enseignements factices de l'école. Ils peuvent se dire :

Et je vais avec l'ambroisie m'en débarbouiller tout à fait'.

La vôtre les lavera de tout et développera en eux ce qu'on oublie dans l'enseignement public : le cœur. 11 y a des gens qui trouvent que le cœur est un organe gênant et ne s'occupent guère de le développer, 11 s'épanouit tard et il est plus rare qu'on ne le croit.

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