Et je m'en vais au ciel, avec de l'ambroisie
M'en débarbouiller tout à fait.
{Amphitrjion, 111, ix.)
Souvenez-vous du cardinal de Retz qui disait : « Au . moment des repas on ne prend jamais les armes ; les j Parisiens ne se désheurent jamais ».
Donnez-moi une heure mercredi (à deux heures), Monsieur, et croyez-moi
Tout à vous.
ALFRED DE VIGNY
A PHILIPPE BUSONI
Samedi, 26 septembre 1857.
Eh ! pourquoi donc n'êtes-vous pas venu aux Italiens avec moi ? Mon chapeau a passé ces deux soirées à côté de moi, à votre place, mon ami. Je me retournais à chaque instant pour vous voir arriver. Malgré cela, je vous remercie. Tai voulu voir, j'ai vu ^
J'aurai beaucoup à dire à mes acteurs français lorsqu'ils répéteront le More de Venise. Un More n'est pas un nègre aux cheveux courts et crépus. Salvini s'est trompé de race sur l'exemple de Kean, qui le jouait en Abyssinien. Un modèle parfait pour Othello, c'est le visage et le teint d'Abd-el-Kader. Il est trop jeune pour ce rôle et pleure trop en jeune homme. Il oublie :
Je commence à pencher vers le déclin des ans, 1 Atluilie, II, VII.
mais il a d'admirables choses de sentiments emportés et de rugissements sombres.
Ces deux représentations vont m'être très utiles par les souvenirs qu'elles me laissent. Je suis bien aise aussi d'avoir vu ce tragédien véritable, tel qu'il est venu au monde, dans VOreste d'Alfieri. Je crois qu'il a voulu montrer aux femmes qu'il n'est pas toujours noir, car il était presque aussi nu que l'Antinous, sans qu'Oreste y soit obligé pour courir tout seul après WEgiste d'Alfieri, qui court aussi après lui, l'épée à la main, au milieu des pylônes égyptiens du palais grec et dans un temple immense où il n'y a que quatre personnes qui semblent avoir survécu à une nation détruite par la peste. — J'espère que c'est là le classique réduit à la plus simple expression.
Il y aura plus de monde que cela au mariage de la belle Clotilde, n'est-ce pas ? Ne sera-ce pas bientôt ? Est-elle à Paris ? Y êtes-vous enfin vous-même ? Vos amis en sont à dire de vous : Il a passé par ici, comme du furet des enfants.
Tout à vous.
ALFRED DE VIGNY
A LOUIS RATISBONNE
Samedi, 2 janvier 1858.
Dante vous a donc permis de le quitter un moment
dans le paradis que vous habitez, pour y écrire et en laisser tomber ces vers charmants dont j'ai été si touché? ^ J'y pensais avant-hier encore et je les relisais au théâtre, en voyant d'un petit coin sombî'e comme celui d'Alceste ces figures innombrables, pressées, sérieuses, recueillies et jeunes comme la vôtre, mais toutes inconnues de moi et qui venaient, comme une nouvelle armée sortie de terre, pour m'écouter et me serrer la main, en disant : Il a raison. Votre amitié pour moi vous persuade que le mérite de l'ouvrage est cause de ce renouvellement de sympathie que j'ai trouvé cent fois dans les générations renouvelées de 1835, de 1840etdel8o7. Moi je pense qu'il vient seulement de ce que la vérité est éternelle et impérissable, et j'ai eu quelquefois le bonheur de voir clairement la vérité et le courage de la dire.
1. A propos de la reprise de Chatterton qui venait d'avoir lieu le 7 décembre 1857, Louis Ratisbonne avait envoyé au poète le sonnet suivant :
Après plus de vingt ans, on la vit reparaître Ton œuvre qui parut chef-d'œuvre au premier jour. Tes deux touchants martys, on les a vu renaître, Chatterton mort de faim, Kitty morte d'amour.
Kt la source des pleurs s'est rouverte, ô doux maître 1 Et l'œuvre a reparu chef-d'œuvre à son retour! Ah ! c'est qu'au fond des cœurs ton stylet d'or pénètre; Ta voix est d'un poète et non d'un troubadour.
Ta chaste muse vole aux plus secrètes peines. Un fleuve de tendresse a coulé dans tes veines Pour la femme opprimée et le pauvre maudit.
Le poète honteux qui souffre et que l'on raille.
Le diamant, dit-on, a pour aimant la paille; I
Et sur les noirs chevets ta pitié resplendit! l
Il y aura toujours, à présent et après nous, des hommes qui ne voudront pas reconnaître que les poètes ont, ici, le malheur de parler à une nation dont l'immense majorité n'aime pas sa langue poétique et ne sait pas même la lire.
Je ne crois pas facile de déterminer s'ils sont Gaulois ou Francs ceux qui ne peuvent pas jouir des beautés idéales et suprêmes de l'art et ceux qui chantent faux tout naturellement, sans s'en apercevoir ; mais toujours est-il qu'ils cherchent à nier et à faire dédaigner ce qu'ils ne peuvent atteindre et s'efforcent d'éteindre l'auréole des poètes.
Le cercle des rares amis de la poésie pourra-t-il s'étendre en France ? La confusion des idées jetée à dessein dans l'esprit du public incertain et indifférent, les vices de l'éducation littéraire rendront bien lents ces progrès qui sont à désirer pour notre pays. Cependant, je surprends dans la foule des. mouvements et des transports que les méchants et les envieux n'ont pu arrêter, de même qu'ils n'ont pas réussi à empêcher d'accourir plus nombreux, chaque soir, ceux qui veulent entendre mon plaidoyer et juger la cause et qui sortent convertis.
Rien ne saurait nous ravir, à nous, le bonheur de chanter juste et d'écouter les beaux chants sans musique de notre langue et rien ne vous arrêtera, j'espère, dans l'accomplissement de votre grand ouvrage du Dante *. Je
1. La Divine, comédie de Dante: L'Enfer, Le Purgatoire, Le Paradis, traduite en vers, tercet par tercet, par Louis Ratisbonne. Paris, Michel Lév> frères, 1856-1860, 6 vol. in-1^2.
compte pour cela sur votre retraite et sur votre bonheur intérieur.
Faites surtout comme moi, ne lisez jamais les écrits décourageants qui ne vivent qu'une heure, pendant laquelle ils vous jetteraient une goutte de poison dans le cœur, comme les insectes venimeux et imperceptibles des campagnes qui nous touchent la main et y jettent le charbon.
Vous conserverez alors le calme de l'âme et la sérénité nécessaire à votre difficile travail.
Dès qu'on m'en laissera le temps, j'irai à Passy vous voir, vous remercier encore et entendre vos chants nouveaux.
Tout à vous de cœur.
ALFRED DE VIGNY
A PHILIPPE BUSONI
Mercredi, 10 février 1858.
Je vous prie, mon cher ami, de ne pas permettre à L'Illustration, toujours si gracieuse pour moi, de dire, après notre élection, que j'ai voté pour tel ou tel candidat'. Je ne sais pas moi-même encore pour qui je
1. L'Académie devait procéder à l'élection de deux nouveaux membres, en remplacement d'A. de Musset et de Brifault.
C'est Victor de Laprade qui succéda à Musset et J. Sandeau à Brifault.
CORRESPONDANCE d'aLFRED DE VIGNY. 303
! voterai. Demain, à deux heures et demie, on nous lira les noms des candidats, que je connais à peine.
Alors il descendra du plafond quarante langues de feu qui nous donneront l'inspiration, et j'écrirai ce que la mienne aura la bonté de me dicter.
Ensuite je boirai un verre de l'eau du Léthé, et je ne me souviendrai plus du nom que j'aurai écrit.
Voilà comme cela se passe, et l'on se compromettrait beaucoup comme historien, en racontant une chose aussi vague.
L'Illustration me semble votre seconde fille ; malgré ses mérites j'aime mieux l'aînée, Clotilde, à qui je vous prie de donner un baiser sur le front de ma part.
Je ne sais trop ce que j'écris, car me voilà un peu fatigué d'une cruelle nuit que vient de passer encore ma chère malade et moi debout près d'elle avec garde et médecin. — Ce matin, elle est plus calme et j'es- I père qu'elle aura un peu de repos pendant plusieurs jours.
I Si vous pouvez lire cette encre verte, qui dit-on t deviendra noire et que je déteste, voyez-y que je vous ! aime toujours avec la même constance.
' ALFRED DE VIGNY
304 CORRESPONDANCE d'ALFRKI) DE VIGNY,